‹ Histoire des littératures étrangères considérées dans leurs rapports avec le développement de la littérature française (volume 4)Chapitre 106 sur 121 · H. Hettner, Gesçhichli der deutsc/ien LiUralur · texte numérisé non relu

H. Hettner, Gesçhichli der deutsc/ien LiUralur

naissons, que nous admirons avec une pieuse reconnais!sance. Elles se confondent encore dans les deux premiers actes, et alors l'inspiration lyrique du poète est digne de sa sainte héroïne; mais, à la fin du troisième, Schiller se sépare de la tradition; il substitue un roman vulgaire à la grande et merveilleuse histoire; il ôte à l'admirable fille deux choses que tout son génie ne pourra remplacer, la pureté absolue du cœur et le cruel dénouement du bûcher*

Si Ton se résigne à cette double perte (et des spectateur» allemands n'avaient aucune peine à s'y résigner) , la Jeanne de Schiller offre un vif intérêt. L'auteur, toujours épris de l'idéal classique, a conçu l'audacieux projet de placer ici encore, dans un sujet chrétien, un ressort analogue à l'antique fatalité du théâtre grec. L'intervention divine, la mission surnaturelle de Jeanne, la condition à laquelle la protection céleste lui est accordée, vont tenir lieu ici de l'action formidable du destin chez les poètes grecs. i

La voix divine qui l'envoie contre l'ennemi ordonne en même temps à Jeanne de « fermer son cœur à tout amour terrestre. ?> Cette mission et cet ordre constituent le ressort du drame. Quand, anoblie par le roi et par ses vicr toires, elle voit les plus nobles seigneurs, Dunois etLaHire, ïolliciter sa main, quand le roi lui-même l'engage à choisir un époux : »

Je suis, répond-elle, la guerrière du Dieu tout-puissant; et je ne puis être l'épouse d'un homme... Malheur à moi si, tandis que je porte dans la main le glaive de mon Dieu, je nourrissais dans mon cœur frivole un sentiment d'affection pour une créature terrestre... Les regards des hommes et leurs désirs sont pour moi une terreur et un sacrilège.

Et voilà que la fière et noble guerrière rencontre, au milieu des combats, Recueil où vont se briser à la fois sa résolution et sa puissance surhumaine. Un chevaliejr anglais, qu'elle était sur le point d'immoler, a touché soudainement son cœur. Jeanne se sent infidèle à sa mission ;

la protection céleste rabandonne : son propre père vient à Reims l'accuser publiquement de sorcellerie; la voix dn tonnerre semble par trois fois confirmer cette accusation terrible. Jeanne n'ose élever la voix pour se justifier; tout le monde la croit un instrument de l'enfer, tout le monde la fuit; elle devient prisonnière des Anglais. Lionel, le chevalier qui a ému son cœur, et qui l'aime à son tour, sollicite son amour et sa main ; mais Jeanne, qui n'a fléchi que dans une heure de faiblesse, revient maintenant i elle-même. Elle le repousse; elle n'a plus d'autre amour que sa patrie : à la France seule elle dévouera sa vie. Alors, comme Samson captif, la noble fille retrouve sa force : à la vue du combat qui l'entoure, des Anglais qui triomphent, de son roi qu'on fait prisonnier, elle brise ses fers, s'élance dans la mêlée, délivre Charles YII, et, atteinte d'une blessure, meurt victorieuse et souriante, son étendard à la main.

Cette conclusion, si pâle auprès du dénouement réel, est tout à fait conforme à l'esprit du théâtre grec ; elle tempère le tragique par l'attendrissement ; « elle rappelle, dit M. Hettner, celle de V Œdipe à Colone de Sophocle. » Par une faiblesse d'un instant, la Pucelle est retombée à la condition terrestre : invincible auparavant dans tous les combats, aujourd'hui elle doit acheter la victoire au prix de sa vie. Mais en triomphant d'elle-même, elle s'absout et se glorifie : sur la terre, elle sera l'envoyée de Dieu, la sainte et vénérée libératrice ; au ciel, elle va monter dans rétemëlle gloire.

Voyez- vous là-haut Tarc-en-ciel ! Les cieux ouvrent leurs portes d'or. Elle est là, brillante au milieu du chœur des anges; elle porte son fils éternel sur son sein et étend vers moi ses bras avec un doux sourire. Que fiepasse-t-il en moi? Des nuages légers me soulèvent; ma lourde cuirasse se transforme en ailes. I^ terre fuit derrière moi.. Là-haut!... Là haut!... Courte est la douleur, éternelle est la joie.

En face de ces magnificences de la poésie, on comprend,

tsans la partager tout à fait, l'admiration enthousiaste des Allemands ; on conçoit que Gœthe ait pu proclamer cette tr^édie Tœuyre la plus parfaite de Schiller au point de Tue de l'art. En effet, le génie du poète n*a été yaincu ici que par le sublime de l'histoire.

Dans La fiancée de Messine^ espèce de Thébaïde^ avec ses Frères ennemis (1803), Schiller voulut pousser plus loin encore que dans ses trois précédentes tragédies Timi* tation des tragiques grecs, et leur peinture de l'impitoyable fatalité; il imita même leur mélange formel et systématique de la poésie lyrique avec le drame par l'introduction du chœur. Cette œuvre est une consciencieuse étude, un industrieux exercice de composition; nulle part peut-être l'auteur ne s*est montré plus habile écrivain. Cependant La fiancée de Messine est une œuvre froide et inanimée : Schiller, qui est avant tout un poète subjectif et personnel, a mis dans cette tragédie tout son talent; il n'y avait pas mis son cœur.

Il en est tout autrement de Guillaume Tell (1803). C'est un hymne de liberté politique, un retour passionné aux inspirations de jeunesse. Mais quelle différence entre les emphatiques déclamations des Brigands et cette œuvre nouvelle si pure, si saine, si vraie!....

Ici nous sommes au cœur de la Suisse, au moment où elle va conquérir son indépendance. Dès le début de la tragédie, nous apercevons ses montagnes, ses lacs, ses torrents; nous entendons ses pâtres chanter le Ram des vaches : ses bateliers, ses chasseurs nous en renvoient l'écho ; nous respirons l'air de ses glaciers et l'honnête simplicité de ses mœurs. C'est homérique de naturel et de grandeur naïve, c'est d'une admirable et touchante vérité. On croirait lire VHermann et Dorothée de Gœthe, ennobli par la magnificence du lieu de la scène et par l'importance de l'action qui va s'y accomplir.

Où âonc Schiller avait-il rencontré celte splendide nature alpestre? Où avait-il admiré ces mœurs patriarcales ? — Jamais il n'avait vu la Suisse; mais son ami Gœthc l'avait vue pour lui : il la lui racontait auprès de son poêle de Weimar. Et telle était Téloquence du narrateur, telle Tardente et créatrice imagination de Tauditeur, que le récit devenait une vision.

La liberté qui triomphe à Kussnacht par la flèche de Guillaume Tell n'est pas l'abstraction philosophique de Rousseau et de Mably, encore moins le rêve hideux qui venait d'ensanglanter la France; c'est le droit naturel et historique à la fois des trois cantons, de Schwitz, d'Uri et d'Unterwald : ici l'insurrection est juste, modérée, religieuse.

Ce sol est à nous depuis mille ans ; et le valet d'un maître étranger viendrait nous forger des chaînes et répandre la honte sur notre propre pays! N'est-il aucun remède contre une telle oppression? La puissance de la tyrannie a des limites. Quand l'opprimé ne trouve plus de justice nulle part, quand son fardeau devient insupportable, il demande au ciel courage et consolation; il fait descendre l'éternelle justice, qui réside là-haut, immuable et inébranlable comme les astres mômes. Alors recommence l'ancien état de nature, où l'homme luttait contre Thommc, et pour dernière ressource quand il n'en reste plus aucune autre, on saisit l'épée. Nous devons défendre contre la force notre bien le plus précieux. Nous combattons pour notre pays, pour nos femmes, pour nos enfants. (Acte II, scène ir.)

Tell ne conspire pas ; il se défend. Il n'assiste pas même avec ses amis à l'assemblée du Ruthli. Il n'est un héros que par son bras et son cœur. La nécessité le conduit, le pousse; c'est une nouvelle espèce de fatalité, l'instinct de l'honnêteté et du devoir. Ce qu'il y a de merveilleux dans cette tragédie, c'est qu'à proprement parler, elle n'a point de personnage proéminent. Un acteur invisible et toujours présent domine la scène ; c'est l'esprit de la liberté. Si For y cherche un héros, on trouve tout un peuple.

« A quelque point de vue que je me place pour appré-

cier ce drame, écrit A. Régnier, c'est à mes yeux le chefd'œuvre du théâtre de notre auteur. » A. G. Schlegel luimême, qui a, pour découvrir les défauts de Schiller, la sagacité de la haine, ne peut s'empêcher de reconnaître que Guillaume Tell est « l'ouvrage le plus parfait de ce poète. »

Schiller eut le rare bonheur de terminer sa carrière par son chef-d'œuvre. Le 9 mai 1805, dans la force de l'âge et du génie, il fut enlevé à l'Allemagne. La mort interrompt toujours quelque chose; Schiller, au milieu des souffrances de sa dernière maladie, composait encore une nouvelle tragédie : Démétrius resta inachevé.

On voit, par les pages qui précèdent, combien était fausse l'opinion de nos écrivains français de la Restauration qui invoquaient Gœthe et Schiller comme les chefs de leur insurrection romantique. Les grandes œuvres de ces deux poètes appartiennent au contraire à l'école classique la plus pure. C'est Homère, c'est Eschyle, Sophocle, Euripide qu'ils étudient et qu'ils admirent. C'est le génie antique qu'ils s'efforcent de greffer sur des sujets modernes. Ils finissent même par rendre justice à nos classiques français, qu'ils ont attaqués d'abord. Gœthe traduit et fait jouer sur son théâtre le Mahomet et le Tancrède de Voltaire ; Schiller, la Phèdre de Racine, pour laquelle il interrompt la composition de sa Marie Stuart, Us font l'un et l'autre pour l'Allemagne du dix-huitième siècle ce que Corneille et Racine avaient fait pour la France du dix-septième.

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