Ce prologue était prononcé en
Wallenstein lui-même le sent et le sait : il a foi à la destinée, aux étoiles; il a son astrologue, dont il attend docilement le signal. Gomme Attila, il se croit le glaive dont une main divine tient la garde. Ge rêve d'un fanatique terrible est un fait si important dans le drame de Schiller que Tacteur Fleck, qui créa d'une manière inimitable le rôle de Wallenstein, en avait fait le trait dominant de sa physionomie. « Dès qu'il entrait en scène, raconte un critique du temps, les spectateurs croyaient apercevoir une puissance invisible planant au-dessus de sa tête. Dans chaque parole qu'il prononçait, on àentait une allusion à la protection surnaturelle qui appartenait à lui seul. U semblait que cet homme, marqué au front par le destin, vivait dans une hallucination effrayante ; et chaque fois que sa voix s'élevait pour parler des étoiles et de leur infltùence^ nous éprouvions une espèce de frisson. »
Toutefois cette superstition personnelle à Wallenstein ne suffit pas au poète ; il veut lui faire une fatalité réelle, qui le pousse, qui l'entraîne malgré lui à la rébellion, à la mort. Mais cette fatalité moderne ne peut être qu'historique : il faut que les circonstances, les événements poli«tiques dont il est le centre, l'enveloppent comme un filet, se resserrent do plus en plus autour de lui, enlacent et déterminent sa volonté. Le général est ambitieux, mais non pervers ; il ne songe pas à trahir ; mais voici que son pouvoir grandit; l'armée l'adore. « Ce n'est pas de l'empereur, dit le colonel Buttler, que nous avons reçu Wallenstein pour général; c'est par Wallenstein que nous avons l'empereur pour maître. » Sa puissance éveille les soupçons de la cour. On Ta déjà disgracié ; on va le desti* tuer une seconde fois. Le roi de Hongrie, le jeune fils de l'empereur est là tout prêt à prendre sa place , les colonels placés sous ses ordres prêtent à Wallenstein serment de le défendre ; les Suédois sont en pourparlers avec lui ; le sort veut lui donner une couronne. La cour a surpris ces
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nouvelles, intercepté des messagers. Restât-il fidèle, il sera jugé traître ; il n'a d'asile que la rébellion.
L'inconvénient de cette fatalité rationaliste, c'est qu'elle ne pouvait se poser en un mot au début du drame, comme celle du théâtre grec, à laquelle suffit une prédiction, un oracle. Ici il fallait l'exposer longuement, re;[pliquer par les faits, par l'action. De là l'énorme longueur des préliminaires : une introduction d'abord, Le cwmp de Wallefirsteiriy en onze scènes ; puis un drame préparatoire en cinq actes. Les piccolomini ; en dernier lieu, une tragédie finale, La mort de Wallenstein^ en cinq actes aussi, dont les deux premiers appartiennent encore à l'exposition, et faisaient d'abord partie du drame précédent : onze actes en tout pour une seule action, c'est beaucoup, même chez des Allemands.
D'ailleurs cette étude patiente d'une rébellion progrèssive avait en elle-même quelque chose de sombre et d'austère ; Schiller le sentit : il y introduisit l'épisode des pures et naïves amours de Max et de Thécla, qui constitue une intrigue secondaire, et traverse les combinaisons politiques comme un soufQe rafraîchissant. Ses auditeurs lui en surent gré; « les rôles tout lyriques de Max et de Thécla, ces jeunes cœurs si tendres à la fois et si forts, étaient les plus goûtés et les plus applaudis; les endroits préférés, c'étaient ceux où Faction languit au dehors; où, de la scène, le poète la transporte dans les profondeurs de l'âme. » N'était-ce pas pour Schiller une invitation formelle à traiter désormais des sujets où la part du cœur fût plus étendue que celle de la pensée? Il entendit ou devança cet appel, et à peine Wallenstein terminé, il commença Marie Stuart.
La tragédie de Marie Stuart est dégagée de l'échafaudage préparatoire qui encombrait Wallenstein. SchiDer, au moment où il en dessinait le p)an (1799), se félicitait,
dans une lettre à Gœthe, d'avoir mis de côté les faits politiques et même le jugement de Marie, pour commencer par sa condamnation. Le grand artiste sentait qu'il se rapprochait ainsi de l'unité' condensée des tragiques grecs, en particulier de celle de VŒdipe-roi, son admiration et son modèle. Dès lors il n'avait pas à faire une suite de tableaux divers, mais la peinture d'une seule souffrance, d'une seule sitiMtion (c'est le terme de Schiller lui-même) progressive dans la douleur. Aussi, outre Sophocle et Eschyle, étudiait-il alors, comme le prouvent ses lettres et son journal, les tragédies d'Euripide.
Le sujet est traité avec un art admirajble. Marie nous est présentée plus jeune que dans l'histoire, douée de toute la beauté et de toutes les grâces de son spxe : l'amour de Leicester et de Mortimer, la jalousie d'Elisabeth en rendent un éclatant témoignage. Des fautes, des crimes même pèsent, il est vrai, sur son passé, mais ces égarements de la jeunesse et du pouvoir ont été expiés par de cruelles épreuves, par un long repentir. Marie n'en est que plus touchante aujourd'hui, que plus douce, plus humble, plus détachée d'elle-même : le vrai crime qui va lui coûter la vie, c'est son drpit légitime à la couronne d'Angleterre, c'est surtout sa beauté, par laquelle elle éclipse son odieuse et jalouse rivale. Le bonheur qu'elle ressent, quand pour la première fois il lui est donné de sortir de sa triste prison et de respirer l'air pur du jardin, la lutte qui, pendant l'entrevue des deux reines, s'élève dans l'âme de Marie entre l'humilité de la prisonnière et la fîère dignité de la souveraine, l'inflexible grandeur et la sérénité paisible de ses derniers moments, tout cela est de la plus vraie, de la plus saisissante poésie.
La conduite de l'action n'est pas moins admirable : elle se rapproche d'une manière frappante de celle de la tragédie grecque, de celle de l'Œdipe-roi. La fatalité plane depuis le début . sur la tête de sa victime. La sentence
est prononcée; la haine d'Elisabeth ne recule pas même à la pensée d'une exécution secrète. Nous attendons avec une douloureuse anxiété le dénouement terrible. Tout ce qui semble promettre une délivrance (les intelligences entre Leicester et Marie, le dévouement de Mortimer) ne fait que resserrer la trame de la destinée. La scène décisive est la rencontre des deux reines. Quelle qu'en puisse être l'invraisemblance morale, une fois amenée par un grand art de préparation, elle est tout à fait dans Tesprit des péripéties du théâtre grec, et produit une impression profonde. L'événement que la reine d'Ecosse appelait comme un bonheur, est pour elle une nouvelle infortune ; ^entrevue longtemps souhaitée devient son arrêt de mort. Jamais Schiller ne s'est approché davantage de cette terrible ironie tragique, caractère saisissant de l'art de^ Sophocle*.
Quinze jours après la première représentation de Marie SLuart (1800), l'infatigable Schiller commençait %^ Jeanne d'Arc. En moins de neuf mois, cette nouvelle pièce était terminée, et se jouait successivement à Leipzig, à Berlin, à Weimar. Ce fut pour le poète une série de triomphes. Un soir, à Leipzig, les spectateurs le reconnurent dans une loge : à la chute du rideau, après le premier et après le second acte, un cri unanime de « vive Schiller 1 » éclata dans toute la salle; et, quand il sortit du théâtre, la foule qui l'attendait se rangea sur deux haies pour lui ouvrir un passage et le suivit de ses acclamations.
C'était en effet une œuvre bien remarquable et excellente pour un public étranger aux souvenirs patriotiques qui s'attachent à l'héroïque Pucelle. Schiller intitule sa pièce Tragédie romantique; c'est « romanesque » qu'il aurait dû dire. Sa Jeanne n'est qu'à moitié celle que nous con-