‹ Histoire des littératures étrangères considérées dans leurs rapports avec le développement de la littérature française (volume 4)Chapitre 108 sur 121 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

LES ÉPIGONE8

Naissance de TÉcole romantique. — L'École souabe. — Les Patriotes,

Il était plus facile de suivre Goethe et Schiller dans leur premier faire que dans le second, dans l'élan déréglé de leurs œuvres de jeunesse que dans la sérénité de leur génie. Pendant et après eux continua de se développer l'école d'assaut et d'irruption^ dont eux-mêmes avaient fait partie à leurs débuts.

Maximilien Klinger (1753-1831), poète tragique et romancier, fut et resta l'admirateur et le disciple de Rousseau, l'accusateur amer de toutes les injustices sociales. Homme énergique, homme de bien surtout, il mérita cette glorieuse épitaphe gravée sur sa tombe : <c Ingenio magnus^ pietate major ^ vir priscus. »

Plus puissant, plus original dans ses audaces et ses bizarreries est le romancier-poète Jean-Paul -Friedrich Richter, que les allemands appellent d'ordinaire Jean- PauP. Lui aussi est un soldat ae l'assaut et de l'ir^ ruption. Pauvre et souffrant dans son enfance et sa jeunesse, il chercha dans les rêves de l'imagination un asile contre les sévérités de la vie, et fit de ce contraste

1. Dans ce chapitre, plus encore que dans les précédents, j'ai fait de nombreux emprunts à l'excellent livre de M. Hettner déjà cité. N'osant, pour une époque si rapprochée de la nôtre, m'en tenir à mon apprécia* tion personnelle, j'ai cru prudent de recourir à un guide, et je n'en pouvais, ce demble, rencontrer un meilleur. Je me suis donc souvent borné à l'abréger et à le traduire.

3, Né en 1763 à Wunsiedel en Franconie, mort à Bayreuth en 1825.

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dôulaureusement senti entre Tidéal et la réalité l'inspiration dominante de ses œuvres. Plein d'ardeur, d'esprit, d'originalité, tourmenté du besoin d'écrire et écrivant sans cesse, Jean-Paul manque de la faculté directrice qui chez les grands hommes domine et gouverne toutes les autres, la raison. Lui-même se compare à un navire bien pourvu de voiles, mais sans gouvernail. Au lieu d'un écrivain de premier ordre, il n'est qu'un grand humoriste» Dans toutes ses œuvres, et elles sont nombreuses, Jean- Paul poursuit l'expression du contraste qui l'a frappé dès son enfance : c'est toujours l'inqualifiable souffrisince d'une âme poétique mise en contact avec les nécessités et les rudesses du monde réel. Telle est l'idée génératrice de La loge invisible (1793), de Hesperus [ndb)^ de Titan[lS02)j que l'auteur considère comme son chef-d'œuvre, des Années d'école buissonnière [Flegeljahre^ 180*4), etc. Par cette inspiration irritée, par ce sentiment douloureux des injustices du sort et de la société, par cette lutte contre l'esprit bourgeois, philistin^ Jean-Paul se rattache à l'école des poètes de l'insurrection, à la race des Werthers, des Moors, des Renés, Mais il s'en distingue par un trait charmant : sans se réconcilier avec le monde réel, il ne laisse pas de l'aimer; il descend volontiers du rêve de l'idéal au sentiment et à la peinture des grands ou petits bonheurs de cette vie, il excelle même dans l'analyse poétique des existences vulgaires ; et c'est là le salut de sa gloire. Pareil en cela à George Sand, ses ouvrages les plus exquis sont ses idylles de la vie populaire, la biographie d'un pauvre maître d'école (Maria Wuz)^ les tribulations doihestiques d'un Avocat des Pauvres (Siebenkaes)j la cinquantaine d'un vieux curé [der Jubelsenior)^ et au premier rang les aventures d'un brave régent de collège, tout heureux de devenir sous-principal {Quintus Fixlein). Les joies de sa promotion, ses' fiançailles, son mariage, l'attente de son premier enfant^ le baptême, sont

de ravissantes peintures. Tout cela est plein de vie, de chaleur, de lumière.

Jean-Paul n'est nullement un écrivain classique. Au collège même il n'étudia qu'à sa guise, en tirailleur. Il se moquait de la passion de Goethe et de Schiller pour Fart des Grecs. Par la forme, par la libre allure, Richter est déjà un vrai romantique. Quand il compose, il n'écoute que son caprice. Gomme notre Montaigne, il n'a point d'autre sergent de bande à arranger ses pièces que la fortune. A mesure que ses rêveries se présentent, il les entasse. « Vous le voyez commencer un livre, un chapitre, un paragraphe avec la ferme volonté d'aller droit son chemin ; puis, au premier sentier, l'humour le gagne : adieu les caractères, le bon sens, la logique ; les idées se croisent, s'entortillent en toutes sortes de combinaisons bizarres, mais prodigieuses, que lui seul sait trouver... Pas une histoire qui ne procède par digression, pas un chapitre qui ne traîne avec lui des chiffons lumineux... Que dire ensuite de ces étemelles métaphores, de ces allusions sans cesse reil^ssantes, de ces interjections prodigieuses, de ces calembours?.. Que dire de cette école buissonnière à travers les ronces et les fleurs du style et de la poésie? C'est un imbroglio dont rien n'approche ^ »

Ajoutez à ces bizarreries d'allures des défauts d'art plus graves encore. Jean-Paul, écrivain si fécond, est pauvre dans la création de ses caractères. Gomme lord Byron, il n'en a bien conçu et bien exprimé qu'un seul, le même dans tous ses romans, le sien. Son héros est toujours le jeune Allemand plein d'une ardeur passionnée et rêveuse pour l'idéal le plus élevé de l'homme, en proie aux émotions doucement cruelles d'un, premier amour, et doué pour toutes les affaires extérieures du monde d'une inefr fable maladresse. En dehors de ce type, tout le reste est

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médiocre ou superficiel. A cette pénurie des personnages répond la faiblesse des intrigues. Jamais Jean-Paul n'a su trouver et développer une action dramatique et saisissante. Ses romans ne sont qu'une série assez lâche d'événements plus ou moins vraisemblables, sans motifs puissants, sans enchaînement solide, où domine d'une manière importune ce qui devait entièrement disparaître, la personnalité de l'auteur. Aussi ne faut-il pas s'étonner que ses ouvrages principaux soient singulièrement vieillis et démodés. Uhumour passe comme un caprice, comme un sourire : il n'y a d'œuvres impérissables que celles qui sont fondées sur la nature et sur la raison.

C'est à ce dernier titre que vivront les petits récits populaires de Jean-Paul. « Une idylle comme Quintus Fixleifij dit M. Hettner, est une perle qui gardera sa place non seulement dans la littérature allemande, mais dans l'ensemble des littératures ».

Avec Jean-Paul Richter, peut-être même avant lui, le romantisme existait dans la littérature allemande; il ne restait plus qu'à le constituer systématiquement en école et à lui donner son nom. C'est ce que fit l'association de trois écrivains distingués, les deux frères Schlegel et Louis Tieck. Les deux premiers se firent les- théoriciens du groupe ; l'autre en fut le poète et le romancier.

Auguste-Guillaume Schlegel (1767-1845), élève de Heyne à Gôttingue, s'était livré de bonne heure aux études esthétiques, et à celles des langues et des littératures modernes. L'un des premiers, il avait, par une intelligente critique, contribué à la popularité de Gœthe et de Schiller : il s'était fait l'admirateur passionné de Shakspeare, et en avait commencé la traduction complète. Dès sa première jeunesse, il avait étudié les littératures méridio* nales, traduit des fragments de Dante et de Pétrarque, et donné des imitations des romances espagnoles» Plus tard

«on ardeur studieuse s'étendit jusqu'aux langues et aux oeuvres de l'Inde, A. G. Schlegel était Théritier et le représentant des grandes vues de Herder sur une littérature universelle.

Son jeune frère Frédéric Schlegel (1772-1829), qui devint l'organisateur et le doctrinaire de l'école, était moins marquant au début. Ses travaux, ses opinions paraissaient exclusivement classiques. A GôUingue, à Leipzig, il semblait s'engager sur les traces de Winckelmann et de Wolf. Son premier article dans la Revue mensuelle de Berlin, avait eu pour sujet Les écoles de la poésie grecque. Mais bientôt il passa, lui aussi, aux littératures plus récentes; il compara, dans son essai sur YÈtude de la poésie grecquej Fart des anciens avec celui des modernes, et, devançant l'auteur de Gromwell, assigna comme lui pour but au poète des temps nouveaux non pas le beau, mais le caractéristique « das Charakteristische », Les maîtres de cet art du caractéristique étaient pour lui Dante et surtout Shakspeare,

Louis Tieck (1773-1853) nourri dès son enfance des premières œuvres de Goethe et de Schiller, s'éprit de bonne heure de Shakspeare et de Cervantes. Encore élève à l'Université de Gôttingue, il avait traduit librement le Volpone de Ben Jonson, la Tempête de Shakspeare, et composé sur VEfnploi du merveilleux dans Shakspeare un essai qui a encore aujourdhui sa valeur. Bientôt il s'occupa aussi de la littérature italienne. Puis, à la suite de Gœthe et de Herder, il s'éprit de ce qu'il y a de naïvement sublime dans le mayen âge germanique. Doué d'un vif sentiment de l'art dramatique, il était pour le théâtre de Berlin un critique écouté et puissant. Mais l'éclat de cette universalité de savoir s'éclipsait en quelque sorte dans le jeune écrivain devant son talent poétique: Tieck était, lui aussi, un des épigones les plus brillants de la période d'assaut et d^irruption.

Ses premières œuvres, Ahnansur (1790), Abdallah (1792), et surtout William Lovell (1796), exprimaient cette vague douleur, cette sombre mélancolie qui ne voit dans le monde que souffrance et désespoir. Son ami Wackenrôder lui reprochait de se considérer déjà comme un homme mort au monde, et de ne regarder l'univers qu'à travers le soupirail grillé de son tombeau.

Bientôt une tendance plus saine et plus virile se manifesta dans ses compositions. Il avait, comme il le dit lui-même, appris à lire dans le Gôtz de Berlichingen, il se passionna pour les contes et les aventures des vieux livres populaires à demi oubliés, écrivit dans leur esprit et à leur imitation Mélusine^ VHistoire des quatre fils Aymon^ les Amours de Magelone et du comte Pierre de Provence (1796). Imités ou originaux, ces récits étaient animés du souffle vivant de Timagination populaire ; et ce n'est pas pour l'auteur une médiocre gloire d'avoir fait longtemps chercher par les critiques du temps les sources d'un de ses poèmes de pure invention, le Blond Ekbert.

De ces récits populaires Tieck passa, par une piquante ransition, à la satire littéraire présentée sous une forme de comédie fantastique. Les ridicules du temps, les sottises, les platitudes des écrivains devinrent l'inépuisable matière de sa spirituelle moquerie.. La Barbe^bleue est une parodie de l'enflure romanesque des copistes de Gôtz et de Moor; Le chat botté frappe sur la platitude des pièces flentimen taies d'Iffland; Le monde renversé^ et Le prince Zerbino tournent en ridicule la prétendue moralité et la sagesse bourgeoise de l'école philosophique ; tout cela sous une forme enjouée, bizarre, humoristique, étincelante, 4'une poétique folie» qui rappelle à la fois la gaieté mordante d'Aristophane et les féeries vénitiennes de Charles Orozzi«

Ce fut pendant Tété de X 796 que Tieck et Frédéric Schle*

gel se rencontrèrent à Berlin. Deux ans plus tard Tieck &t personnellement connaissance avec Auguste-Guillaume Schlegely qui avait déjà parlé de lui de la manière la plus flatteuse dans la gazette littéraire d'Iéna, et Tavait signalé: au public comme «un vrai poète, un poète créateur». Les trois écrivains résolurent d'unir leurs efforts. Tieck vint même en 1799 fixer son séjour auprès de ses nouveaux amis à léna.

Bientôt de nouvelles recrues augmentèrent le groupe; avant tous le poète Frédéric de Hardenberg, qui signait ses ouvrages du nom significatif de Novalis (1772-1801); puis Schelling, Steffens, Clément Brentano, qui n'était encore qu'un étudiant. Une vive ardeur, une passion mystique pour la poésie animait les jeunes associés. Un journal littéraire, Y Athénée (1798-1800), fut le porte-voix de la nouvelle école.

Le principe de ses doctrines était audacieux et bizarre ^ ce n'était rien moins que la souveraineté complète, absolue, illimitée de la fantaisie dans les œuvres comme dans la vie du poète. Quelques années auparavant (1794), le philosophe Fichte avait, dans sa Doctrine de la science^ posé le Moij le principe pensant de chaque individu, comme origine et fin de toute réalité. Le moi était créateur : non seulement il concevait les choses, mais il les faisait en les concevant. C'était la doctrine de Platon transportée de Dieu à l'homme. Cette philosophie étrange s'appelait Vidéor lisme transcendantal. Les fondateurs de la jeune école littéraire, entre autres Frédéric Schlegel et Novalis, avaient étudié à fond la théorie de Fichte et ils se piquèrent d'aller encore plus loin^ A la place du moi créateur, ils placèrent la fantaisie créatrice. C'est elle qui est le prin-

1. Fichte, dit Frédéric Schlegel, n'est pas assez absolument idéaliste, parce qu'il n'est pas assez critique, assez universaliste; Hardenberg et moi le sommes encore davantage.

eipe et le but de la nature, a La nature n'est que la fiintaisie devenue perceptible aux sens. » Toute limite imposée aux libres élans de la fantaisie est une mutilation^ une dégradation de ce qu'il y a en nous de vraiment humain^ une chute du sein de notre infini natif.

Si la fantaisie est la souveraine, la créatrice du monde, rien de plus saint et de plus auguste que Fart et la poésie, qui en sont les organes. De là une vénération profonde dé la jeune école pour les vrais artistes et par conséquent pour elle même. De là ce ton d'hiérophante avec lequel ces jeunes gens parlent du sacerdoce de leur mission. Noa préfaces de 1828 furent l'écho de ces hymnes d'adoration réflexe.

Si la fantaisie est souveraine, pourquoi les règles, pour* quoi le bon sens, pourquoi l'étude de la nature? Quand la fantaisie s'écarte de la nature, c'est la nature qui a tort' : car la fantaisie est l'idéal ; la nature n'est qu'une imparfaite copie.

Le groupe qui se rattachait à ces doctrines prit le nom àe romantique^ parce que dans cette dénomination, qui rappelait le moyen âge, ses vagues aspirations, ses doctrines et ses institutions confuses, il croyait trouver une répudiation solennelle de la forme régulière et de la pureté plastique de l'art des Grecs.

Frédéric Schlegel, toujours prêt à formuler en système ce que ses jeunes amis sentaient d'une manière vague et presque inconsciente, publia dans l'Athénée, en 1800, le manifeste de l'Ëcole romantique sous le titre à! Entretien sur la poésie. Il n'hésite point à y déclarer que « le pre* mier caractère de toute poésie est de supprimer la marche et les lois de la raison raisonnante^ et de nous replacer dans la magnifique confusion de la fantaisie »• — « Un ouvrage est romantique, quand il nous présente un sujet sentimental dans une forme déterminée uniquement par la fantaisie. »

La réalité n'est plus la matière sur laquelle travaille le poète; le sens commun n'est plus son guide: la sensation, l'impression vague, le caprice personnel, voilà désormais la substance de la poésie L'univers n'est plus un organisme régulier, objectif, dont l'artiste, comme le savant, doit étudier les lois ; c*est une âme mystérieuse, fille et créature de notre âme, une vie secrète et incompréhensible à laquelle nous unit la sympathie ou l'effroi. Les intimes émotions qu'excite le spectacle de la nature, le calme solennel, le murmure enchanteur de la forêt solitaire, les mille couleurs et reflets qui jaillissent sous un rayon de soleil d'une herbe ou d'une fleur ivre de rosée ; la splendeur merveilleuse des nuits, la lueur de ces mondes innombrables qui constellent les cieux, ou de cette lune pensive, qui semble nous verser d'en haut de douces et pures méditations, le son de la cloche du soir qui se répand sur la vallée comme une invitation à l'extase, tout attendrit, alanguit l'âme du poète, l'arrache à sa personnalité, et la verse enivrée et délirante au sein de cette universalité de vie où elle se confond et se perd*.

Tel est l'esprit qui anime plusieurs des contes de Tieck, Le fidèle Eckarty Les Tannhàicsery Le Runenberg^ auxquels vinrent se joindre plus tard Le philtre (Pa/mour^ Les féeSy Le bocal. Les romantiques ont une prédilection pour les contes, parce que le conte est le domaine illimité de la fantaisie. C'est par excellence la poésie du merveilleux, où la raison, la réalité n'ont rien à voir*.

Telle est aussi l'inspiration des plus belles poésies de Novalis,les Hymnes à la nuitj de son fragment intitulé Les disciples de Sais^ et surtout de son roman Henri d'Ofler^ dingeny copie et réfutation du Wilhem Meister de Goethe.

1. On retrouve tout cela en France, par exemple dans les Premières MédUations de Lamartine.

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