Mézières, Prédécesseurs de Sliakspeare, chapitre iv
2. William Sliakspcare, né à Stratford-sur-Avon, le 23 avril 1564. mort le 23 avril 1616.
La carrière dramatique de Shakspeare se divise en plusieurs classes de travaux, sinon toujours séparées, du moins nettement distinctes. A son arrivée à Londres (1586) le fils du gantier de Stratford se jette par goût, par instinct, par besoin, dans une troupe d'acteurs : c'étaient les comédiens du Lord Chambellan, dont Richard Burbadge était le directeur. Comme le jeune poète, avec peu d'instruction, avait de l'esprit et de la facilité pour les vers, il se mit à rajeunir, à retoucher pour le style, sans y rien changer pour le fond, certaines vieilles pièces déjà goûtées du public, et^qui le furent bien davantage sous leur nouvelle parure. De ce nombre sont la comédie des Erreurs, Titus AndronicuSj le drame historique de Henri VI; plus tard il refondit d'une manière analogue, mais avec plus de bonheur. Timon d'Athènes et le Roi Lear qu'il trouvait déjà au théâtre.
Ensuite il composa un peu plus librement de légères et brillantes esquisses, où il ne faisait qu'effleurer les situations et les caractères. Ce n'est pas encore le poète de génie qui crée pour lui-même, c'est le directeur (Shakspeare l'était devenu) qui découpe en actes et en scènes tous les romans à la mode, dans l'intérêt de son théâtre. À cette seconde période appartiennent entre autres les Deux jeunes gens de Vérone^ la Nuit de V Epiphanie [Twelfth night), les drames tirés de l'histoire d'Angleterre, et la délicieuse tragédie de Roméo et Juliette,
Dans cette pièce dont le sujet est emprunté aux conteurs italiens, Masuccio, Luigi da Porta, Bandello, toute pleine de concetti, de madrigaux, de jeux d'esprit, et tout étincelante d'émotioiis à fleur d'âme, on sent déjà, comme chez Pétrarque, la passion vraie sous un langage * factice. Rien n'est frais et pur comme cet amour de deux enfants, autour duquel grondent les sombres haines italiennes, et qui s'exhale comme un encens au milieu des poisons, du sang et des tombeaux. Oui^ c'est bien
le rossignol qui chante la nuit sous le feuillage de Toranger :
Belicve me, love, it was the DightingaleS'
ou plutôt c'est le chant de l'alouette, précurseur de Taurore, c'est le premier rayon du jour, qui s'élève sur la colline au milieu des humides brouillards.
It was the lark, the herald of the morn,
and jocund Day
Stands tiptoe on the misty mountain tops K
A la même époque où il créait Roméo et Juliette^ Shakspeare écrivait deux poèmes narratifs sur des sujets classiques, mais avec un goût qui Tétait fort peu, Adonis (1593) et Lucrèce (1594) ; il composait aussi des sonnets qui ont tous les défauts ordinaires aux pétrarquistes, la rhétorique artificielle substituée au sentiment et à la passion. Ces ouvrages étaient un triple tribut que payait le poète à la société élégante où il commençait à être admis. Le jeune provincial s'empressait d*étudier ce que le grand monde admirait uniquement, l'antiquité latine et l'Italie contemporaine ; peu et mal instruit dans son enfance, il comblait à la hâte les lacunes de son éducation première, écoutait les gens du bel air, lisait des traductions, amassait des matériaux, et, de peur de paraître ignorant, prodiguait dans ses compositions juvéniles les allusions à la mythologie, les citations de l'antiquité, tous les témoignages de sa science de fraîche date. Au milieu de ce faux çoùt, condition de ses premiers succès, la sensibilité de Shakspeare perce par des élans de vraie passion. On trouve dans son Adonis j dans sa Lucrèce j dans s^s sommets, « la fougue
1. Crois-moi, mon amour, c'était le rossignol. (Act. III, se. 5, v. 5.)
2. C'était l'alouette, précurseur de l'aurore.... Le jour charmant se tient debout sur le sommet de la montagne voilée de brume. (Ibidem.)
52 L'AI^GLETERRE.
et remportement du naturel poétique, une espèce de bouillonnement de toutes les forces et de tous les désirs. On n'a jamais 7u de cœur si palpitant au contact de la beauté et de toute beauté, si ravi de la fraîcheur et de Téclat des choses, si âpre et si ému dans Tadoration et la jouis-
sance*. »
Les drames tirés des chroniques de l'Angleterre forment une partie importante des compositions de la jeunesse de Shakspeare. PJus heureux que nous, plus attachés au culte des traditions nationales, les Anglais avaient, même avant leur grand poète, transporté leurs chroniques sur la scène et puisé dans ces représentations un élément d'intérêt populaire»et des leçons de patriotisme. Shakspeare trouva le théâtre en possession de Henri VI, ou la lutte sanglante des deux Roses, qu'il remania et refit en trois parties dans la première période de sa vie. Avec Richard III, pièce composée en 1593 et très supérieure aux précédentes, nous approchons de la deuxième période de son talent, nous admirons pour la première fois la puissance du génie tragique de notre poète et le parti qu'un esprit si original peut tirer de Yhisioire. Richard II suit de très près Richard III. Les deux parties de Henri IV sont de 1596 au plus tôt, et de 1598 au plus tard. Henri V est de 1599. heRoi Jean, qui est à coup sûr de 1598, forme un enclave dans cette histoire de la dynastie de Lancastre. Enfin la série des compositions historiques se termine en 1603 ou 1604, dans la pleine maturité du génie de Shakspeare, par le drame de Henri VIII.
On voit que l'ordre dans lequel furent écrits ces divers drames n'est point la suite chronologique des faits. Le poète a obéi dans la composition à l'attrait de chaque sujet, à l'impulsion de son goût, au désir du public et aux intérêts matériels de ses acteurs^ Il ne faut pas parler d'un