‹ Histoire des littératures étrangères considérées dans leurs rapports avec le développement de la littérature française (volume 4)Chapitre 28 sur 121 · Taine, ouvrage cité, livre II, chapitre iv · texte numérisé non relu

Taine, ouvrage cité, livre II, chapitre iv

grand cycle conçu de prime abord et réalisé avec méthode : le succès d'un drame historique suggérait la tentative d*un autre drame analogue. Les spectateurs demandaient la suite d'un sujet qui leur avait plu, ou les antécédents d'une action intéressante. L'unité d'ensemble de cette œuvre multiple est le fait des événements.

On en peut dire autant de la construction particulière de chaque pièce. Le plan général, les événements, les péripéties, les catastrophes finales sont données par l'histoire: le poète se contente de découper les chroniques de Holinshed et de Hall en scènes et en tableaux. La réalité historique domine la fantaisie du poète et la circonscrit dans un cercle dont elle n'ose s'écarter. Shakspeaçie n'est pas toujours exact, il est souvent mal informé; mais il tient toujours compte de ce qu'il sait, et, dans les limites de son saVoir, il est aussi scrupuleux qu'un historien. Cette docilité, qui pourrait gêner un poète moins fécond, devient pour Shakspeare une excitation salutaire. N'ayant rien à inventer dans le domaine des faits, il se livre tout entier à son admirable faculté de concevoir et de créer des caractères : il explique les événements par les hommes, les faits par les passions, il cherche dans les sentiments de ses personnages la cause de leurs actions, et nous montre l'homme principe plus encore que victime de sa destinée.

C'était une tâche difficile que de renfermer dans l'enceinte étroite d'un théâtre fort mal monté le spectacle de ces grands événements qui agitèrent deux royaumes, changèrent plusieurs dynasties et dévorèrent de nombreuses armées. Le spectateur, quelque indulgent qu'il soit, ne peut s'empêcher de sourire lorsque, dans le Roi Jean^ par exemple, on lui montre la ville d'Angers bloquée par sept ou huit comparses, les deux rois et les bourgeois dialoguant du haut et du bas des murailles, la princesse Blanche de Castille assistant à leur entrevue, et fiancée au pied du mur sur la proposition improvisée d'un des bourgeois

assiégés. Toutes les grandes scènes de l'histoire se rétrécissent ainsi par les nécessités d'une mesquine et rapide représentation. On s'est moqué de Vunité de temps et de lieu des classiques : la concentration du temps et de l'espace n'est guère moins choquante dans le drame libre de Shakspeare.

Personne, au reste, mieux que le poète lui-même ne sent et n'avoue l'insuffisance de ses moyens.

Oh! que n'avons-nous, s'écrie-t-il dans le préambule de Henri V, une muse qui sur des ailes de flamme s'élève aux régions les plus brillantes de l'invention; un royaume pour théâtre, des prifices pour acteurs et des monarques pour spectateurs de cette scène imposante ! Vous verriez alors le belliqueux Henri paraître sous ses traits véritables, avec la fière «majesté du dieu Mars, traînant à sa suite, comme des chiens en laisse, la Famine, la Guerre et l'Incendie, impatients de s'élancer sur leur proie. Mais pardonnez, spectateurs indulgents, pardonnez à l'humble et faible génie qui n'a pas craint de produire sur une scène si étroite un si vaste sujet. Cette arène, propre tout au plus à des combats de coqs, peut-elle contenir les vastes plaines de la France ? Pouvons-nous entasser dans cette enceinte circulaire tous ces casques qui aux champs d'Azincourt ont resplendi dans l'air épouvanté ? Excusez-nous ; si un simple chiffre n'occupant sur le papier qu'un bien faible espace, peut représenter un million, permettez que pour figurer de si grandes choses, nous agissions comme des chiffres sur votre puissance d'imagination. Supposez que dans cette enceinte sont maintenant renfermées deux puissantes monarchies, qui lèvent leurs tètes altières séparées par une mer étroite et périlleuse. Que votre pensée supplée à notre impuissance; de chacun de nos guerriers faites-en mille et créez des armées imaginaires. Quand nous parlons de chevaux, figurez-vous que vous les voyez marquer sur le sol l'empreinte de leurs sabots ; car c'est votre imagination qui doit parer nos rois, les transporter d'un lieu à un autre, franchir les limites du temps, resserrer dans les limites d'une heure les événements de plusieurs années.

On ne pouvait convenir d'une manière plus franche que les sujets choisis par le poète se refusaient absolument à un cadre dramatique. Aussi introduit-il quelquefois sur la scène un personnage étrange, qu'il appelle le chœur, et qui a pour mission de raconter en style poétique les événements que la représentation n'a pu montrer. Ici la forme dramatique elle-même a disparu : nous sommes en

pleine épopée. Le morceau précédemment cité est une des allocutions de ce chœur et peut nous donner une idée de toutes les autres.

Par une étrange compensation, Shakspeare essaye, même dans le dialogue, de suppléer à l'insuffisance du spectacle par la pompe exagérée des paroles. Il se fait le décorateur emphatique de ses royaux personnages : pour atteindre à leur dignité, dont il sent le besoin, il se boursoufle jusqu'à l'enflure ou s'entortille dans les sinuosités les plus recherchées du bel esprit. Une veuve désolée* lady Percy, prétend qu'elle n'aura jamais «assez de vie pour abreuver de ses larmes le cyprès de la tombe, afin qu'il grandisse et qu'il élève jusqu'aux cieux,le souvenir de son glorieux époux ». L'archevêque de Gantorbéry, causant avec son collègue l'évêque d'Êly, énumère les 'qualités imprévues qui se révèlent dans le nouveau roi Henri V ; il prétend que, dans toute question politique quelconque, ce prince « dénouera le nœud gordien aussi aisément que sa jarretière. Si bien que lorsqu'il parle, l'air, libertin emprisonné, reste tranquille, tandis que l'admiration muette s'embusque dans les oreilles des hommes, prête à dérober le doux miel de ses paroles. »

Quand ce belliqueux monarijue est înort, les ducs de Bedford et -de Grloster expriment leurs regrets et leur admiration par les paroles suivantes qui ouvrent la tragédie de Henri VI .

Bedford. — Que le ciel soit tendu de noir, que le jour fasse place à la nuit. Comètes, qui annoncez les révolutions des empires, brandissez dans les cieux vos tresses cristallines, et fouettez-en les méciiantes et rebelles étoiles, qui ont consenti à la mort de Henri...

Gloster. — L'Angleterre n'avait jamais eu un roi avant lui. Il possédait des vertus dignes du commandement.' Son épée étincelante éblouissait les hommes de ses rayons; et ses bras s'étendaient plus largement que les ailes du dragon . . .

' Il est inutile de multiplier les exemples ; il est peu de

pages des drames historiques où le lecteur n'en rencontre plusieurs. Il semble que le poète, en faisant parler de nobles personnages, éprouve un besoin de grandeur qu'il ne sait comment satisfaire, et qu'il assouvit, faute de mieux, par Temphase. « Tu Tas faite riche, disait Phidias à un sculpteur qui avait émaillé d'or une statue de Vénus ; tu Tas faite riche, ne pouvant la faire belle. »

Mais qu'il rencontre un personnage vraiment grand par le caractère ou par la passion, comme Henri V, comme Richard III, comme Constance, la mère d'Arthur, comme Marguerite d'Anjou, la femme de Henri VI; ou vraiment original dans son esprit et dans ses vices, comme Tyrrel (dans le Roi Jean)y comme .Falstaff (dans Henri /F), le génie de Shakspeare s'éveille ; il oublie ses habitudes de théâtre, son bel esfrit, sa mauvaise rhétorique, si goûtée de son auditoire demi-barbare; il ne pense plus qu'aux puissantes créations qui l'obsèdent : leur âme devient son âme, il sent, il souffre, il vit avec eux et en eux.

Citons pour exemple l'admirable scène des deux Talbot, dans le camp anglais près de Bordeaux. La victoire est aux Français; il ne reste plus aux Anglais qu'à fuir ou à mourir avec honneur.

Le vieux Talbot. — mon fils, je l'avais envoyé chercher pour te servir de maître dans l'art de la guen^e, afin que le nom de Talbot pût revivre en loi alors que l'âge, ayant tari la sève dans mes membres affaiblis, aurait confiné toji père dans son oisif fauteuil; mais — ô desliuée fatale et cruelle — tu n'es venu que pour être la proie du trépas, que pour tomber dans des périls terribles et inévitables. Ainsi, mon cher enfant; n>onte le plus agile de mes chevaux, et je t'enseignerai le mo}en d'échapper par une fuite soudaine ; allons, ne diffère plus, et pars.

John Talbot. — M'appelé-je Talbot, et suiè-je votre fils? Vous voulez que je fuie!... Le monde dira : « Il n'est pas du sang de Talbot, celui qui a fui lâchement, pendant que le noble Talbot restait au combat. »

— Fuis pour venger ma mort si je suis tué.

— Four qui fuit ainsi, il n'y a plus de retour.

— Si nous restons tous deux, nous sommes sûrs de mourir.

— Eh bien! que ce soit moi qui reste, et vous, mon père, fuyez Votre perlo herait grande, grande doit clro votro prudence< Moi, je suis in-

connu, TAngleterre ne perd rien €fn moi... Mon père, je demande à genoux la mort plutôt qu'une vie conservée au prix de Tinfamie.

— Tu veux donc qu'une même tombe ensevelisse toutes les espérances de ta mère? •

— Oui, plutôt que de la déshonorer.

— Au prix de ma bénédiclion, je te commande de partir.

— Je partirai pour combattre Vennemi, non pour le fuir.

— Tu peux sauver en toi une partie de ton père.

— Je n'en sauverais qu'une portion déshonorée.

— Tu n'as pas encore acquis de gloire, tu n'en as point à perdre.

— J'ai votre nom glorieux, le flétrirai-je par la fuile?

— L'ordre de ton père te lavera de cette tache.

— Vous ne pourrez témoigner pour moi, si vous mourez. Si le trépas est tellement certain, alors fuyons tous deux.

— Que je laisse ici mes soldats combattre et mourir ! jamais pareille infamie ne souillera ma vieillesse.

— Et vous voudriez que ma jeunesse s'en rendit coupable? On ne pourra pas plus me séparer de vous que vous ne pourriez vous-même vous partager en deux. Restez, partez, faites ce qu'il vous plaira, je ferai comme vous ; car si mon père meurt, je ne veux pas lui survivre.

— Eh bien! viens, reçois mes adieux, mon noble fils, toi dont la vie doit s'éteindre avant la un du jour. Viens, vivons ou mourons ensemble; et que des champs français nos deux âmes s'envolent ensemble vers les cieux.

Que le lecteur veuille bien par la pensée revêtir ce morceau d'une versification ferme, précise, aussi mâle et austère que celle des plus beaux dialogues de Corneille, rimée ici, contre l'habitude du théâtre anglais, ce qui Télève encore au-dessus du ton ordinaire et prête aux héroïques reparties une plus grande vigueur; alors il verra dans cette scène un digne pendant de notre vieil Horace, avec quelque chose de plus vivant encore et de plus dramatique.

Nous ne pouvons extraire toutes les scènes admirables, tous les grands caractères, toutes les nobles créations que présentent les drames historiques. Qu'il nous suffise de signaler au lecteur français quelques passages qui appellent plus particulièrement son attention, comme, par exemple, dans le Roi Jean, la scène (acte IV, se. I) où le jeune prince Arthur, condamné à perdre Icî yeux brûlés par un fer rouge, attendrit par ses plaintes lo dur et cruel

Hubert, son gardien et son bourreau ; — r la scène où meurt le duc dTork, poignardé sous les yeux et par l'ordre de Marguerite d'Anjou [Henri VI , 3" partie, acte 1^' scène iv). L'implacable Marguerite lui jette un mouchoir qu'elle a rougi dans le sang de Rutland, le plus jeune fils d'York, massacré par ses ordres. La douleur, l'agonie du malheureux père est portée à un tel degré qu'elle arrache des larmes même à ses meurtriers. — Indiquons encore le tableau si pathétique (Richard ///,acte IV, scène I"), où deux reines, dont l'une tombe du trône d'Angleterre, l'autre y va monter par le crime de son époux, arrivent à se plaindre mutuellement et à se séparer sans se haïr, l'une pour ceindre la couronne, l'autre pour voir mourir ses deux fils, les enfants d'Edouard, — Rappelons enfin la grande et admirable peinture du châtiment de Richard III, de ses remords personnifiés dans les fantômes de ses victimes, qui lui apparaissent comme un cortège lugubre sous sa tente maudite, la veille du combat deBosworth, et lui répètent tour à tour sa fatale sentence : <c désespère et MEURS ! » Rappelons son courage obstiné, sa lutte suprême, digne du Satan de Milton, lorsque vaincu, abandonné, au milieu de ses prodiges de valeur*, renversé de son cheval de bataille tué sous lui, il continue de combattre, en demandant à grands cris: « Un cheval I un cheval ! mon royaume pour un cheval M ». Voilà de ces grandes et impérissables beautés, de ces traits de génie qui n'appartiennent à aucun système dramatique et qui assurent à leur auteur l'admiration de tous les temps.

Nous ne pouvons prendre congé des drames historiques sans jeter au moins un coup d'œil sur l'élément comiqu^e

1. The King enacts more wonders than a man... His horse is slain, and ail on foot he fîghts.

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