‹ Histoire des littératures étrangères considérées dans leurs rapports avec le développement de la littérature française (volume 4)Chapitre 44 sur 121 · Taine, livre II, chapitre v · texte numérisé non relu

Taine, livre II, chapitre v

ne devaient être que les corrolldircs*. De tout ce travail des temps et des penseurs la Réformation avait fait table rase : de tout l'édifice chrétien il ne restait qu'un livre, un sphynx mystérieux, debout au milieu des populations ignorantes et affolées, et leur jetant ses terribles énigmes. Chaque chrétien devint l'architecte et l'artisan de sa foi; la Bible, cette œuvre de tant de mains, de tant de siècles, fut considérée comme renfermant un seul enseignement, une seule législation divine ; Moïse et Jésus, Job et saint Paul, David et l'Apocalypse, furent les membres d'un même corps, et à travers ce monde d'obscurité et de mystères chaque lecteur dut marcher libre et sans guide. Je me trompe : l'Esprit Saint éclairait chacun intérieurement; de sorte que les égarements nécessaires de l'ignorance individuelle, furent justifiés par la présomption et divinisés par le fanatisme.

L'Angleterre sentit la difficulté et entreprit de la vaincre comme elle résout toutes les questions, avec un esprit plus pratique que logique. Elle créa à son usage une nouvelle orthodoxie ; elle garda de l'ancienne religion la hiérarchie et presque le symbole et le culte ; elle remplaça l'Église romaine par l'Église anglicane, le pape par le roi, la messe par le Prayer-book.

Nous n'avons point à discuter en théologien la légitimité de ces substitutions : contentons-nous d'en signaler quelques effets moraux et littéraires.

La Bible devenue accessible à tous, la prière rendue à la langue du peuple, le culte allant désormais droit à Tâme, tous les chants, toutes les paroles du service divin portant avec elles un sens, et frappant à la fois l'oreille et le cœur des fidèles, exercèrent une puissance nouvelle et inconnue au moyen âge ; la nation fut saisie par le sen-

1. Guizot, Histoire de la civUisalion en France^ tome I, page 196, V* leçon.

timent religieux. Dès lors « les paroles sont vivantes, et ne s'arrêtent pas dans les oreilles comme le langage mort : elles entrent jusqu'à J'âme, et sitôt que Tâme est remuée et labourée; elles y prennent racine. Si vous allez les entendre dans le pays, et si vous écoutez Taccent vibrant et profond avec lequel on ies prononce, vous- verrez qu'elles y forment un poème national, toujours compris et toujours efficace. Le dimanche, dans le silence de toutes les affaires et de tous les plaisirs, entre les murs nus des églises de village, où nulle image, nul ornement ne vient distraire les yeux, les bancs sont pleins; les puissants versets hébraïques heurtent, comme des coups de bélier, à la porte de chaque âme : puis la liturgie développe ses supplications imposantes, et par intervalles le chant de la congrégation vient avec Torgue soutenir le recueillement public... Tout est d'accord, le lieu, le chant, le texte la cérémonie, pour mettre chaque homme en personne et sans intermédiaire en présence du Dieu juste, et pour former une poésie morale qui soutienne et développe le sentiment moral *. y>

La prédication devint la partie essentielle du service. Avec Latimer et ses contemporains, elle fut simple, populaire, morale et presque mondaine : Hooker, Haies Taylor, Ghillingworth n'excluent point de l'exposition du dogme la philosophie et le bon sens. Pour eux les lois de la nature, de la raison et de la société sont, comme la loi de l'Écriture, d'institution divine, et méritent, comme elle, le respect et l'obéissance. Dans leurs discours l'imagination, l'éloquence et quelquefois même la grâce et le charme du style rappellent les inspirations de la Renaissance. L'Église anglicane, dans son schisme officiel s'est plutôt rapprochée qu'éloignée du monde laïque et profane :

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