Taine, livre II, chapitre v, page
elle se tient avec une prudente réserve, à l'abri des conséquences exagérées du calvinisme.
Mais FÉglise officielle n'était pas tout le protestantisme.. Dans chaque révolution, à côté des modérés qui tiennent compte du bon sens, il y a les logiciens à outrance, les fanatiques, qui ne voient que le développement d'un seul principe. De quel droit l'Église anglicane se substitueraitelle à l'Église de Rome? Dieu n'a-t-il pas parlé par son livre? Dieu seul a droit à être écouté. Voilà les prophètes qui maudissent Babylone, voici saint Paul qui glorifie la foi et r'épudie les œuvres ; écoutez-les. La masse des hommes est prédestinée à la damnation : rien ne peut sauver la misérable créature, si ce n'est la grâce gratuite, le bon plaisir d'un Dieu qui sauve ou damne d'après le choix arbitraire de sa volonté.
C'est surtout dans le peuple ardent et grossier que se répandit le puritanisme. Ici nulle culture d'intelligence, nulle philosophie, nul sentiment de la beauté soit dans la nature, soit dans l'art. La nature est le royaume de Satan, « le prince de ce monde » ; l'art est une des séductions de l'esprit du mal, un des attraits de la concupiscence. Une seule chose est nécessaire, le salut ; il faut arracher l'œil qui nous scandalise, couper la main qui nous entraîne au mal : borgnes ou manchots, il faut à tout prix entrer dans le royaume de Dieu.
On entrevoit d'ici toutes les conséquences d'une telle doctrine, se développant sans contre-poids, sans contrôle d'autorité, dans des âmes ignorantes et fanatisées. Mille sectes bizarres éclosent chaque jour : indépendants, millénariens, antinomiens, anabaptistes, libertins, familistes, quakers, enthousiastes, chercheurs, perfectistes, sociniens, ariens, antitrinitariens. Des soldats, des femmes montent subitement en chaire et prêchent. L'Ancien Testament est plein des menaces et des vengeances divines contre les infidèles : or les infidèles sont ceux qui ne croient pas ce
que nous croyons. Les dissidents se servent de rÉcriture Sainte comme les auteurs de centons ont employé Virgile : avec des hémistiches qui lui appartiennent ils composent des sens auxquels il n'a jamais pensé. Avec leur mosaïque sacrée, les sectaires dessinent tout ce qu'ils veulent : aussi furent-ils tour à tour martyrs et bourreaux : la hache de Whitehall a été tirée de l'arsenal de la Bible.
Il semble qu'une pareille conception du monde moral soit absolument contraire à toute création littéraire. Quelle littéra^ture peut produire une doctrine qui proscrit l'idée du beau sous toutes ses manifestations, qui condamne comme un crime l'expression des mouvements du cœur? Et en efiet le premier résultat du triomphe des puritains fut-il la fermeture des théâtres, la proscription des arts et de la poésie. « Rarement, dit M. Taine, une génération s'est trouvée plus mutilée de toutes les facultés qui produisent la contemplation et l'ornement, plus réduite aux facultés qui nourrissent la discussion et la morale. » Des sermons sectaires, des disputes théologiques, des pamphlets raisonneurs et pédants, voilà la plus grande portion de l'œuvre puritaine.
Et toutefois, telle est la sève puissante d'une conviction sincère, qu'elle pousse çà et là au dehors des jets surprenants de force et de hauteur. Ceux-là mêmes qui dédaignent et condamnent la poésie seront poètes quelquefois par l'élan de leurs pensées et par l'ardente émotion de leurs âmes. Chez eux éclatera une poésie sombre, terrible, comme l'éclair qui déchire le nuage obscur ; ou même dans leurs jours de calme et de mystique rêverie, il naîtra de leur cœur une poésie suave et douce comme le souvenir d'un monde évanoui, comme le pressentiment d'un monde meilleur.
De l'ardente fermentation des sectes dissidentes naquirent deux ouvrages célèbres, bien différents de forme, bien inégaux de mérite ; deux poèmes, Tun en humble prose,
l'autre en vers sublimes ; Tun populaire et presque aussi répandu que la Bible, Tautre surchargé de savoir et que peuvent seuls goûter les lecteurs lettrés d'Homère et de Virgile ; Tun connu et aimé par-dessus tous dans la seule Angleterre, l'autre admiré des deux mondes et devenu une partie du patrimoine de tous les peuples : Le voyage du pèlerin j par le chaudronnier Bunyan, et Le paradis perdu^ par le grand poète Milton.
John Bunyan, le plus populaire des écrivains religieux de la Grande Bretagne, naquit en 1628, dans un village situé à un mille de Bedford. C'était l'époque oCi le puritanisme régnait dans sa ferveur la plus ardente par toute l'Angleterre, et nul comté n'en ressentait l'influence plus vivement que celui de Bedford. Le jeune John, fils d'un pauvre chaudronnier, élevé -lui-même dans celle profession, était doué d'une imagination et d'.une sensibilité maladives. Son âme, secouée par les méditations de sa secte et vide de toute autre instruction, fut hantée de bonne heure par des terreurs religieuses. Avant l'âge de dix ans, ses jeux étaient fréquemment interrompus par des accès de remords et de désespoir. Lorsqu'il grandit, il se sentit de plus en plus accablé par le sentiment de son indignité. En effet le jeune mmine/ aimait à danser, à sonner les cloches de sa paroisse, à jouer au bâtonnet {tipcat)^ et à lire l'histoire de sir Bevis de Soulhampton. Mais la grâce fut plus forte que ces mondaines passions ; Bunyan se convertit, se maria, ne sonna plus les cloches, et ne lut que les livres de piété qui formaient la seule dot de sa femme.
Il n'en fut que plus torturé par sa conscience. Elle lui reprochait de ne point trouver dans la religion le plaisir que lui avaient procuré ses amusements profanes; preuve évidente qu'il était sous le poids d'une malédiction spéciale. Il se crut appelé à faire des miracles; pour se prouver sa foi, il fut sur le point de commander aux marécages de
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Bedford de se dessécher, prêt à interpréter leur désobéissance comme un signe certain de sa réprobation. Il s'imagina qu'il avait commis le seul péché impardonnable, le péché contre le Saint-Esprit. Déchiré par les plus affreuses tortures morales, il en vint à envier le sort des brutes^ des pierres qui pavaient les rues, des tuiles qui couvraient les maisons. Encore dans la vigueur de l'âge, son pauvre corps tremblait à la lettre, dans l'appréhension de la mort et du jugement ; il se figura que ce tremblement physique était le signe distinclif des réprouvés, le signe que « Dieu plaça sur le front de Gain ».
Il fallait que Bunyan mourût fou ou guérît : sa constitution fut plus forte que son fanatisme ; il guérit. Il vit alors dans l'Écriture les passages consolants qui lui avaient échappé jusqu'alors : la bonté ineffable de Dieu et son infinie miséricorde. Car tout est dans la Bible ; la religion tout entière s'y trouve, comme l'édifice tout entier se trouve dans la carrière.
Un malheur réel aida, comme il arrive souvent, à la guérison des maux imaginaires ; Bunyan fut jeté en prison en sa qualité de sectaire, de baptiste, de prêcheur (car il s'était mis à prêcher, malgré les défenses du gouvernement restauré de Charles II) . On essaya vainement de lui arracher la promesse du silence ; on le fit comparaître devant divers tribunaux, où il fut tour à tour raillé, caressé, insulté, menacé ; toujours il fit la même réponse, celle de saint Pierre : il vaut mieux obéir à Dieu qu'aux hommes. On lui promettait sa liberté s'il restait tranquille, la potence s'il continuait à prêcher. « Si vous me délivrez aujourd'hui, répondait-il, je recommencerai à prêcher demain. » Et il prêcha tant qu'il le put, il écrivit quand il ne put parler ; il fit des exhortations, des pamphlets, des traités, qui, malgré son inexpérience, ne laissèrent pas de réussir. La langue. en était yulgaire, mais franche et énergique : il connaissait 1^ 9ib|e ipieux qu'aucuQ dqpteur 4*0xford, et
avait acheté bien cher rexpérience de la vie spirituelle* Outre ses travaux qu'on n'ose appeler littéraires, Bunyan travaillait activement de ses mains comme saint Paul, afin de pourvoir à ses besoins et à ceux de sa famille ; ne pouvant exercer son métier de chaudronnier, il en apprit un autre, et se mit à fabriquer des bouts de lacets métalliques. 11 vécut ainsi pendant douze ans en prison, avec quelques alternatives d'une liberté précaire. Enfin il fut relaxé en 1671 par le ministère de la Cabale : la faveur destinée aux catholiques profitait à tous les dissidents.
Bunyan, avant de sortir de sa prison avait commencé Touvrage qui rendit son nom immortel : Le voyage du pèlerin; il le termina à loisir dans sa liberté. Lui-même nous raconte comment il fut amené à l'entreprendre : il composait un traité ascétique dans lequel il trouva l'occasion de parler des divers degrés du progrès religieux ; il comparait ce progrès, comme bien d'autres l'avaient fait avant lui, au voyage d'un pèlerin : bientôt la vivacité de son imagination lui montra des points de comparaison nombreux, qui avaient échappé à ses prédécesseurs. Les images se pressaient dans son esprit plus rapidement que les mots ne pouvaient les exprimer; fossés et fondrières, roches escarpées, gorges noires et horribles, riants vallons, verts pâturages, sombre château dont la cour est jonchée des crânes et des ossements de ses prisonniers, cité splendide et bruyante, comme Londres au jour du cortège du Lord maire, sentier étroit, aussi droit qu'une règle eût pu le tracer, et courant sans dévier à travers collines et ravins vers le fleuve Noir ou vers la porte Brillante. Bunyan avait rencontré par hasard, ou, comme il eût dit lui-même, par un effet de la grâce, le terrain où était sa force. L'allégorie, qui chez d'autres écrivains n'est qu'un amusement ingénieux, est pour lui une nécessité, une vision. Il ne peut concevoir les idées sous leur forme abistraite : ellesmêmes prennent un corps et une voix pour l'obséder. Il
écrit comme il sentait aux jours de ses détresses de conscience; comme la Pythonisse antique, il est en proie à ses inspirations. Aussi Le voyage du pèlerin est-il le seul ouviage do cotte classe qui excile un intérêt puissant : les autres allégories no font qu'amuser la fantaisie; celle de Bunyana été lue avec émotion et avec larmes par des milliers d'hommes. Sponsor lui-môme, avec tout son talent de poète, n'avait pu parvenir à faire suivre sans ennui toutes les magnificences de La racine des fées ; Tœuvre de Bunyan, tout en commandant l'admiration des critiques les plus dédaigneux, gagne le cœur des lecteurs les plus simples, qui ne songent pas même à l'admirer. Dans les contrées les plus sauvages de l'Ecosse Le voyage du pèlerin fait les délices des paysans : les enfants anglais préfèrent les aventures de Chrétien à celles de Jack le tueur de géants. Il n'y a pas de lecteur qui ne connaisse « l'étroit et raido sentier » aussi bien que la route de son voisinage qu'il a cent fois parcourue. C'est le triomphe du génie de rendre réelles les choses imaginaires, et de faire que les conceptions d'un homme deviennent pour un autre des souvenirs personnels *.
Bunyan no vécut pas assez pour être témoin de la révolution d'Angleterre, il mourut dans l'été de 1688, quatorze ans après que se fut éteint dans la souffrance, la pauvreté et l'abandon, l'autre représentant du protestantisme dissident, le grand poète biblique et classique, l'auteur d'une des rares épopées qui resteront immortelles, l'héritier direct d'Homère, le rival protestant de Dante.
1 . Nous avons emprunté cette appréciation aux remarquables articles de Macaulay sur Bunyan, sa vie et ses œuvres : Critical and hislorical essaySj tome II; et Biographical essays.