‹ Histoire des littératures étrangères considérées dans leurs rapports avec le développement de la littérature française (volume 4)Chapitre 69 sur 121 · L*£LOQUENGE POLITIQUE ET JUDICIAIRE · texte numérisé non relu

L*£LOQUENGE POLITIQUE ET JUDICIAIRE

Sheridan. Procès de Warren Hastings.

Un autre combattant de ces luttes parlementaires de l'âge héroïque est Richard Sheridan, que nous avons déjà nommé, Irlandais comme Rurke, fils d'un acteur célèbre, ami de Garrick et poète comique du plus grand mérite, directeur du théâtre de Drury-Lane, membre de

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la Chambre des Communes pendant trente-deux ans, ministre d^État avec Fox, compagnon et convive de la haute aristocratie, homme d'esprit, joyeux viveur, enrichi à millions et mort criblé de dettes, sous le coup d'un arrêt qui le constituait prisonnier à la merci de ses créanciers. « Quelque chose que Sheridan ait faite ou voulu faire, dit lord Byron, cette chose-là a toujours été par excellence la meilleure de son espèce. Il a écrit la meilleure comédie, VÈcole de la médisance^ le meilleur opéra, la Duègne (bien supérieur selon moi à ce paipphlet populacier V Opéra du gueux) ^ la meilleure farce, le Critique (elle n'est que trop bonne pour servir de petite pièce), la meilleure épître, le Monologue sur Garrick; et pour tout couronner il a prononcé ce fameux discours sur Warren Hastings, la meilleure harangue qu'on ait jamais composée ou entendue en ce pays. »

Ce fut pour l'Angleterre et les grands orateurs de son parlement une époque solennelle que celle où l'indignation publique força la Chambre des Communes de mettre en accusation devant la haute cour des Pairs un homme qui avait représenté pendant treize ans le génie adminis* tratif et commercial, mais aussi la rapacité et les cruelles exactions de la puissante Compagnie des Indes.

Au moment où l'Angleterre allait perdre ses colonies d'Amérique, la destinée lui donnait un nouvel empire dans les Indes orientales : Clive supplantait Dupleix, et faisait d^un comptoir de commerçants une riche et redouta^ ble puissance. Ce fut un phénomène politique à la fois étrange et terrible que la domination absolue d'une ' compagnie do marchands de la cité sur un monde lointain et inconnu; que cette conquête violente faite par quelques centaines d'aventuriers armés de tous les arts et de toutes les sciences modernes, sur les vieilles et immobiles civilisations de l'Orient, les villes saintes du Gange, Patna, Bénarès, Moorshedabad. C'était Cortez et Pizarre revivant

au dix-huitième siècle, aussi avides et moins che^^aleresques qu'au 'seizième ; c'était la force irrésistible de la civilisation séparée de son plus noble attribut : la justice.

Que pouvait-on attendre d'un gouvernement dont le seul mobile, le seul but, le seul dieu était le lucre? Des hommes déclassés, des jeunes gens avides d'une rapide fortune, quittaient pour quelques années la brumeuse Angleterre pour le climat dévorant du Bengale. Ils étaient peu payés par leurs commettants, mais on leur permettait tacitement de se payer eux-mêmes. Les rapines, les exactions, le pillage sans pitié sur une population douce et timide, étaient le complément sous-entendu des salaires. Chaque employé d'un facteur anglais était armé de toute la puissance de son chef, et son chef était armé de toute la puissance de la Compagnie. Les gouverneurs amassaient des fortunes royales ; ils pesaient sur les princes indigènes, qui à leur tour écrasaient d'autant plus leurs sujets affamés. Au sommet de cette pyramide d'oppression était la froide et calculatrice assemblée des Directeurs, siégeant à Londres, à Leadenhall, d'autant plus terrible, qu'éloignée de cinq mille lieues de ses victimes elle commandait leur désespoir, sans le voir et l'entendre. « Jamais les directeurs n'ordonnaient et n'approuvaient aucun crime. Loin de là ! Quiconque examine leur correspondance, dit Macaulay, ne manque pas d'y trouver une foule de pensées justes et humaines, beaucoup de conseils excellents, bref un admirable code de morale politique. Mais chacune de leurs exhortations était modifiée ou annulée par une demande d'argent. Gouvernez avec douceur et envoyez-nous plus d'argent. Pratiquez une stricte justice, une modération parfaite à l'égard des puissances voisines, et envoyez-nous plus d'argent; tel est le fond de toutes les instructions que Hastings reçut incessamment du comité central. Mais ces instructions, bien interprétées, se résumaient ainsi : Soyez le père et l'oppresseur du peu-

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pie ; soyez juste et injuste, modéré et rapace. Hastings vit qu'il était absolument nécessaire de négliger soit les exhortations morales, soit les réquisitions pécuniaires de ses chefs. Contraint de leur 'désobéir en quelque chose, il avait à examiner quel genre de désobéissance ils lui pardonneraient le plus aisément ; et il pensa avec raison que le plus sûr parti était de mettre de côté les sermons et de ramasser des roupies '. »

Et il en ramassa à outrance pour la Compagnie et pour lui-même. Parti en 1750 à l'âge do dix-huit ans pour occuper une place de commis dans un bureau de Calcutta, ce fils d'une famille ruinée revint une dernière fois à Londres en 1785, riche comme un nabab et adulé comme un prince du sang. Le roi le traita avec une distinction marquée ; la reine fut gracieuse pour lui ; les directeurs de la Compagnie des Indes le reçurent en séance solennelle, et le président lut un vote de remerciements en sa faveur, qui fut adopté sans une seule voix d'opposition. « Je trouve partout, écrit Hastings trois mois après son retour, un accueil si empressé, qu'il est évident même à mes propres yeux, que j'ai pour moi l'opinion de mon pays. »

A cette approbation générale dont il se félicitait, Hastings aurait dû faire une réserve. Moins de huit jours après son débarquement à Plymouth, Burke, le brave Irlandais, le grand orateur, le représentant de toutes les nobles causes et de toutes les protestations de la conscience, donnait avis à la Chambre des Communes qu'il « se proposait de déposer une motion relative à un gentleman revenu récemment de l'Inde ». Aux côtés de Burke se ran-

1. Macaulay, W, Hastings, Nous n'avons pas à faire l'éloge de l'illustre historien, du judicieux critique que nous venons de citer : nous devons seulement déclarer avec une sincère reconnaissance que nous lui avons emprunté un grand nombre de faits et d'appréciations dans le chapitre précédent et dans celui-ci. Souvent nous n'avons eu qu'à extraire et traduire.

gèrent, pour soutenir Taccusation, son compatriote Richard Sheridan, et l'illustre Fox, la voix puissante de l'opposition. Le gouvernement semblait hésiter, Pitt louvoyait ; l'opposition-l'emporta enfin, et Hastings fut décrété d'accusation devant la cour des Pairs.

Les charges contre l'accusé étaient nombreuses et terribles. On établissait d'une manière irréfragable que, pour envoyer à la Compagnie cet or qu'elle réclamait sans cesse, Hastings avait vendu des peuples, mis des troupes anglaises à la solde d*un conquérant cruel, dépouillé des princes indigènes, pendu un de leurs ministres appartenant à la plus haute caste, un brame ; mis à la torture de malheureux eunuques; refusé des aliments aux princesses (Begums) d'Oude, pour leur arracher leur trésor ; fait effrontément le métier de faussaire ; supposé un traité fictif; contrefait matériellement .une signature; commis enfin une série énorme de cruautés et de crimes, et semé dans le cœur des Hindous des germes profonds de haine et de vengeance.

La question était grave : il s'agissait de décider si l'intérêt sordide, l'amour de l'or et de la domination, l'emporteraient, au jugement de la haute cour, c'est-à-dire de la nation, sur tous les sentiments de la justice et de l'humanité. Les temps modernes allaient assister au procès d'un ' autre Verres.

Le prétoire était digne du débat : ce fut la grande salle de Guillaume le Roux, la salle qui avait retenti d'acclamations à l'inauguration de trente rois, celle qui avait entendu la juste sentence du chancelier Bacon, la salle où l'éloquence de Strafford avait suspendu par un moment d'admiration et d'attendrissement la vengeance d'un parti victorieux ; celle où le roi Charles I*' avait comparu devant la haute cour de justice avec ce courage paisible qui rachète à demi sa mémoire. Rien n'y manquait de l'appareil civil et militaire : les abords étaient garnis de grena-

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diers ; les rues voisines occupées par la cavalerie. Les Pairs vêtus d'or et d'hermine s'avançaient sous la direction du roi d'armes ; les juges dans leur costume solennel assistaient la cour, prêts à donner leur avis sur les points de droit. Environ cent soixante-dix lords, les trois quarts de la chambre haute, telle qu'elle était alors constituée, marchèrent dans un ordre imposant du lieu ordinaire de leurs séances à la salle d'audience. Les tribunes, les galeries étaient remplies de spectateurs. Tout ce que l'Angleterre contenait de plus grand, de plus illustre, par la naissance, par la fortune, par le talent, tous les ambassadeurs des puissances étrangères, assistaient à cette solennité. Le monde avait les yeux sur l'Angleterre.

Hastings se présenta à la barre avec une contenance ferme et modest.e; il fléchit le genou devant ses juges. Près de lui se tenaient ses avocats, Law, Dallas, Plomer, les lumières du barreau, qui tous s'élevèrent depuis aux plus hauts rangs de la magistrature.

Mais ni l'accusé ni son conseil n'attirèrent aussi vivement l'attention que les accusateurs.Le banc qui leur était réservé contenait peut-être, dit Macaulay, tout ce que l'éloquence a jamais eu de plus illustre depuis la grande épo^ que d'Athènes. On y voyait Fox et Sheridan, le Bémosthène et l'Hypéride anglais ; on y regardait surtout le promoteur de l'accusation, Burke, le grand orateur, ignorant, il est vrai, ou dédaignant l'art d'adapter ses raisonnements et son style à la capacité et au goût des auditeurs, mais qui par l'ampleur de sa pensée et la richesse de son imagination n'avait jamais eu d'égal ni dans l'antiquité ni dans les temps modernes.

On sait que, quand Gicéron se porta pour accusateur du proconsul de Sicile, il eut le bon sens de sacrifier momentanément son amour-propre d'orateur à l'intérêt de ses clients. Il s'abstint de toute harangue, fit comparaître les témoins, interrogea l'accusé, et mit les juges en de-

meure de prononcer sans délai la sentence. Les Verrines que nous lisons furent composées après coup, dans le silence du cabinet. Le procès de l'oppresseur des Indes fut dirigé avec plus d'éclat et moins d'habileté.

Les débats eurent des proportions énormes comme le sujet.

On commença par lire les charges et les réponses de l'accusé, lecture qui occupa deux séances. Le troisième jour Burke se leva. Quatre séances furent remplies par une exposition générale, et préliminaire à l'accusation. Ii'orateur, avec une abondance de pensée et un éclat d'expression qui fit plus que satisfaire la haute attente de l'auditoire, décrivit le caractère et les institutions des Hindous, raconta les circonstances dans lesquelles l'empire asiatique de la Grande-Bretagne avait pris naissance, exposa la constitution de la Compagnie des Indes et des Présidences anglaises. Après avoir ainsi essayé de donner à l'assemblée une idée aussi vive de ce monde oriental qu'il l'avait formée lui-même dans son esprit, Burke présenta l'administration de Hastings comme un défi systématique à toutes les règles de la morale et du droit. L'auditoire tout entier fut ému, dQS femmes s'évanouirent. L'énergie et le pathétique du grand orateur arrachèrent au sévère et hostile chancelier des marques inusitées d'admiration, et l'accusé lui-même sembla, pour un moment, accablé et percé jusqu'au cœur. A la fin Burke conclut. Élevant la voix de manière à faire retentir les voûtes du vieil édifice :

C'est pour cela, dit-il, qu'avec toute confiance il m'a été ordonné par es Communes de la Grande-Bretagne d'accuser Warren Hastings de hauts, crimes et délits. Je l'accuse donc au nom de la Chambre des Coirimunes du Parlement, dont il a trahi la confiance ; je l'accuse au nom de 1 a nation anglaise, dont il a terni l'antique honneur ; je l'accuse au nom du peuple de l'Inde, dont il a foulé aux pieds les droits, et dont il a changé le pays en désert. Enfin, au nom de la nature humaine ellemême, au nom des deux sexes, au nom de tous les âges, eu nom de tous es rangs, je l'accuse comme le commun ennemi et oppresseur de tous.

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