‹ Histoire des littératures étrangères considérées dans leurs rapports avec le développement de la littérature française (volume 4)Chapitre 70 sur 121 · L'ÉLOQUENCE POLITIQUE ET JUDICIAIRE · texte numérisé non relu

L'ÉLOQUENCE POLITIQUE ET JUDICIAIRE

Après ce début solennel, la Cour décida que les commissaires chargés de l'accusation en exposeraient tous les chefs avant que les avocats de l'accusé fissent entendre leurs réponses. En conséquence Fox et Sheridan furent appelés à parler tour à tour: Fox ouvrit l'attaque par l'affaire du pillage de Bénarès, la ville sainte des Hindous ; Sheridan devait parler pour les princesses d'Oude dépouillées de leurs trésors par la famine et la torture, au nom et avec l'aide de leurs fils et petits-fils, vils instruments de Warren Hastings. C'était Sheridan surtout que le public désirait passionnément entendre. On se souvenait que dans la Chambre des Communes, au jour où elles avaient résolu d'entreprendre l'accusation, Sheridan avait « pendant cinq heures et demie, dans une improvisation d'une beauté sans exemple, dit un contemporain, commandé l'attention et l'admiration de toute l'assemblée; qu'au moment où il s'était assis, la Chambre entière, les députés, les tribunes, avaient éclaté en un tumulte d'applaudissements, et par une forme d'approbation inusitée dans la Chambre, battu plusieurs fois des mains ».

Ce premier discours n'avait jamais été écrit. Sheridan s'était contenté de l'impression produite. Elle fut telle qu'un ami de Hastings essaya vainement de faire entendre quelques paroles et se rassit. Sheridan, en octobre 1785 avait été « le plus éloquent des hommes >>, au jugement de ses compatriotes et de ses rivaux. En juin 1788, devant la Cour des Pairs, il avait à satisfaire la curiosité plus exigeante encore d'un public imposant : la salle était pleine à suffoquQT : on dit qu'un seul billet d'entrée fut payé jusqu'à cinquante guinées. L'orateur justifia une pareille attente. Sa brillante et pathétique plaidoirie dura deux jours et ne fatigua que l'orateur.

Obligé de lutter contre lui-même, de répéter pour obtenir la condamnation ce qu'il avait dit pour obtenir raccu* sation, il sut se transformer, se renouveler. Changeant de

langage, il parla sous une autre inspiration ; il fut plus grave, plus modéré, plus judiciaire.

Dans un début majestueux, plein du respect de la Constitution et de la loi, il renonce à cette animosité d'accusateur qu'il avait montrée devant la chambre des Communes; il détermine admirablement le devoir du juge et la nature de la conviction qui doit l'éclairer.

Vos Seigneuries, j'en ai'Ia confiance, ne croiront pas que, si je demande une réparation nécessaire pour l'honneur anglais, je veuille pour cela qu'on fasse un exemple sur le prévenu sans avoir la preuve complète et légale de sa culpabilité; non, Mylords, nous le savons bien, c'est la gloire de la Constitution anglaise, que ni le bruit de la commune renommée, ni le caractère d'un homme quel qu'il soit, ni l'ascendant et le pouvoir d'un accusateur, ni l'intérêt moral et politique, ni môme la secrète conviction de sa culpabilité, que le juge peut renfermer dans son sein, n'autorisent une cour anglaise à rendre sentence, pour toucher un cheveu de la tête ou effleurer la propriété, la réputation, la liberté du plus pauvre sujet qui respire l'air de cette équitable et libre contrée. Nous savons, Mylords, que la culpabilité légale n'existet pas sans la preuve légale, et que la règle qui définit l'évidence est autant la loi du pays que la règle qui définit le crime. Nous savons enfin qu'il faut non seulement la réalité du. crime et la conviction du juge, mais encore des preuves extérieures et des preuves morales tellement évidentes que, cette conviction, le juge ne puisse la refuser.

Sheridan reprenait ensuite la vive peinture des violences arbitraires de Hastings. Les principaux agents du gouverneur sont mis en scène par l'imagination dramatique de l'orateur. D'éloquentes descriptions retracent les coutumes de rinde et nous transportent sous ce beau ciel d'Orient, au milieu de ces peuples indolents et timides opprimés par l'impitoyable activité des Anglais. Ici l'orateur nous montre le palais d'un prince indien, idole sans pouvoir, chargé d'or et de diamants, proie facile offerte à Tavidité du gouverneur; ailleurs il décrit ces retraites des femmes de rinde, espèces de sanctuaires, où elles sont plutôt enchâs* sées que captives, et d'où elles ne sortent jamais, même avec uù triple voile. Il montre ces saints asiles profanés

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par la rapacité de Hastings. C'est la chaleur accusatrice et rimagination pathétique de Cicéron dans les Verrines; c'est la même abondance de paroles vives et pittoresques. Il restait un argument, une excuse en faveur de Hastings, la nécessité, la raison d'État. Après avoir essayé de défen^ dre ses actes , on finissait par dire qu'il avait été forcé d'agir ainsi. SHeridan répond avec ce mélange de colère et d'ironie où surtout il excelle.

Nécessité d'État, dira-t-onî Non, Mylords, la nécessité d'État, cet impérieux despote, garde encore quelque générosité. Sa démarche est hardie, ses volontés rapides, sa main terrible et saisissante. Mais ce qu'elle fait , Mylords, elle l'avoue ; elle dédaigne une autre justification que ces grands motifs qui ont placé le sceptre de fer dans ses mains. Mais une nécessité d'État qui fraude, escroque, qui cherche à se tapir derrière les pans d'une robe déjuge, une nécessité d'État qui tâche de tirer de quelques propos et de quelques rumeurs subalternes sa pitoyable justification, non, Mylords, ce n'est pas là une nécessité d'État; arrachez-lui son masque, et vous ne verrez qu'une basse et vulgaire avarice, qu'un misérable péculat, qui se cache sous de fastueux déguisements, et diffame l'honneur public au profit d'une fraude particulière ^

En terminant Sheridan s'éleva jusqu'aux plus puissantes inspirations du pathétique. L'auditoire était subjugué; l'orateur lui-même ému jusqu'aux, larmes mit le comble à l'émotion du public en se laissant tomber, comme épuisé, dans les bras de Burke, qui le serra sur sa poitrine avec l'énergie d'une généreuse admiration.

Ce spectacle, cette contagion d'enthousiasme, cet incendie des âmes, comme dit Gicéron, s'est éteint pour jamais à l'issue de la séance. Tel est le sort de l'éloquence parlée : elle 80 refroidit sur le papier qui la recueille, où les âges suivants ont peine à retrouver de quoi justifier les succès et la réputation de l'orateur. Le prince de l'éloquence latine, qui était en même temps un si grand écrivain, avait raison de composer deux fois ses discours. Tune pour l'audience, l'autre pour la postérité.

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