Percy Bysshee Shelley
vironnent tu flottes et nages ; tii es la joie mômc, la joie vivante dans son premier essor.
Dans la pourpre pâle du soir «se baigne ton vol ; tu vas t'y fondre comme l'étoile se fond dans la clarté du grand jour ; mais quand mes yeux ont cessé de te voir, j'entends ton cri délirant.
Tu chantes comme un poète caché dans la lumière de sa pensée chante d'élan des hymnes spontanés^, jusqu*à ce qu'il entraîne le monde à la sympathie pour des espérances et des craintes que personne ne* soupçonnait.
Shelley est le poète du vague, de Tindécis : il aime les formes fuyantes où se confondent dans un mélange enivrant ^es couleurs, les parfums et les sons. Métaphysicien sans système et sans méthode, panthéiste d'instinct, athée par prétention, artiste par toutes les aspirations de sa nature, il fut peut-être, dit M. Graik, le plus haut génie de son époque, si toutefois Goleridge ne lui dispute cette gloire. Mort à l'âge de vingt-neuf ans, Shelley a produit pendant une si courte carrière des œuvres remarquables par la quantité, et plus encore par le mérite.
Jamais peut-être, dit M. Graik, Tâme d'un homme ne versa un torrent aussi abondant, aussi varié de riche poésie. Ajoutons qu'on ne peut reprocher à l'auteur ni précipitation ni négligence. Avec toute son abondance et sa facilité, Shelley fut un écrivain soigneux, scrupuleusement attentif à l'effet des mots et des syllabes, accoutumé à donner la dernière touche à tout ce qu'il composait. Ses œuvres, même les dernières, présentent, il est vrai, une certaine indécision de forme, un nuage semi-obscur qui masque les contours de la pensée; mais il ne faut pas prendre ce caractère pour un défaut de maturité : c'est 'l'extase de la rêverie, trop haute pour la parole, et dans laquelle sa poétique nature, trop subtile, trop sensitive, trop voluptueuse aimait à se dissoudre et à se perdre. La plus grande partie de Tœuvre de Shelley a une grandeur mystique qui la rend chère à quelques adeptes et en éloigne la grande masse du public.
Walter Scott et Byron furent les deux derniers grands poètes européens de TAngleterrë. A leurs côtés déjà on tournait curieusement les yeux vers la vieille patrie saxonne, qui venait de se réveiller à la gloire littéraire : Goleridge et Shelley sont déjà des poètes allemands. C'est à TAllemagne qu'est maintenant la parole.
En prenant ici congé de l'Angleterre, nous devons rappeler l'influence considérable que sa littérature exerça sur la France*. Notre dix-huitième siècle tout entier en reçoit l'impulsion. C'est à Londres que Voltaire, le roi futur du siècle, va chercher la liberté de penser et l'audace d'écrire ; c'est d'Angleterre qu'il rapporte la philosophie de Locke et les découvertes scientifiques de Newton. Rousseau est aussi un disciple de Locke, mais un disciple' qui ajoute aux enseignements du maître la passion et la flamme. Montesquieu prend pour idéal politique la constitution anglaise; il l'explique, lui prête la logique de son esprit; et grâce à lui, ce qui fut un accident local devient un système de gouvernement accepté plus lard par toute l'Europe. Au^essous de ces grands écrivains, tous les hommes de lettres ont les yeux tournés vers la même source de lumière. L'Encyclopédie est fille de l'Angleterre : elle a pour ancêtre le chancelier Bacon. Diderot et d'Alembert, Helvétius, d'Holbach, La Mettrie, sont les héritiers, les continuateurs exagérés des Locke, des Collin, des Tindal, des Bolingbroke.
L'imagination anglaise s'acclimata en France avec plus de difficulté et de lenteur. Shakspeare fut longtemps pour nous une énigme insoluble, un attrait et une épouvante : Voltaire, tour à tour, éleva sa statue et la traîna dans la boue. Pour que nos écrivains le sentent et l'imitent, il faut arriver au dix-neuvième siècle, à Ducis, à Casimir Dela-
1 . Nous avons cherché, dans notre Histoire de la littérature française (chapitre xxxvin), à donner un aperçu de cette influence de idées et des œuvres d© l'Angleterre.
vigne, puis à Alfred de Vigny, à Emile Deschamps, à toute Técole romantique,
A cette époque, d'autres grands poètes anglais s'impo* seront aussi à Tadmi ration des nôtres. Tous nos romanciers voudront imiter Walter Scott, tous nos poètes s'inspirer de Byron et de l'école des lacs.
En attendant cette renaissance de l'imagination française, nos poètes secondaires du dix-huitième siècle imitent en quelques points la libre allure du théâtre anglais, son mélange des genres, son réalisme. Diderot importe sa « tragédie bourgeoise », La Chaussée, sa « comédie larmoyante », Destouches, ses ternes intrigues. Le sentiment de la nature, l'amour des champs, cette chose si anglaise, qui produisit Thomson, essaye de passer le détroit et produit, sur notre sol encore mal préparé, la poésie descriptive, Saint-Lambert et Delille,
Une partie prosaïque et bourgeoise de l'art d'écrire nous vient de l'Angleterre affairée et pressée de vivre : la revue périodique, ce livre de chaque mois, le journal, cette revue de chaque jour, le roman de mœurs, cette révélation du foyer et de l'individu. Ces genres nouveaux et plébéiens obtiendront des deux côtés de la Manche un long et immense succès.
La France avait donc accepté, à la fin du dix-huitième siècle, l'héritage de trois littératures voisines et tour à tour dominantes : de l'Italie, elle avait reçu l'éveil de la Renaissance, l'élégance et la grâce un peu factice de la diction ; de TEspagne, l'éclat de l'imagination avec la noblesse parfois emphatique des sentiments et du langage; de l'Angleterre, la hardiesse de la pensée et du style qui l'exprime. Elle s'était assimilé tous ces emprunts, avait fondu ensemble tous ces métaux, en marquant l'alliage du coin de son propre génie. 11 lui restait, au début de notre âge, à demander à l'Allemagne l'intelligence vraie de l'antiquité et la largeur trop souvent brumeuse de ses horizons*