CHAPITRE II
La renaissance par la critique. — Lessing, Winckelmann, Herder.
Lessing (1729-1781), que Macaulay appelle le prince des critiques, continua l'œuvre d'affranchissement commencée par les Suisses et par Klopstock, et contribua puissamment à donner à l'Allemagne une littérature nationale.
Né en Saxe dans la petite ville de Gamentz, où son père était premier pasteur, destiné d'abord lui aussi à la théologie, qu'on l'envoya étudier à Leipzig, il se dégoûta bientôt- de cette occupation peu satisfaisante pour son esprit sceptique et à laquelle il préférait la littérature. Brouillé en conséquence avec son austère famille, Lessing résolut de vivre de sa plume ; il fit le rude métier d'homme de lettres, se mit aux gages des libraires, traduisant, composant à leur gré ; mais réservant avec soin une partie de son temps et de sa pensée pour le travail indépendant et personnel. Bientôt il se lia avec des acteurs, fréquenta le théâtre, jugea sévèrement celui de l'Allemagne et entreprit de le réformer.
Il y travailla par deux moyens, sa critique et ses œuvres : ce fut sa critique qui exerça l'action la plus décisive.
En 1749, il fonda à Berlin, avec son ami Mylius, un recueil périodique sous le titre de Essais pour servir à rhistoire du théâtre. Cette publication, bien qu'anonyme, commença à faire connaître Lessing. Deux ans après, il écrivit, dans le Journal de Berlin^ dirigé par le* libraire Voss, les Nouvelles de la république des lettres, où le jeune écrivain éleva la critique à une hauteur de vues inconnue jusque-là. Arrivant au milieu de la querelle des Saxons et des Suisses, il blâma avec impartialité la nullité des uns et l'emphase des autres. « S'il n'y avait pas grand mérite à condamner Gottsched, attaqué déjà de toutes parts, s'il était facile de faire voir ce qu'il y avait de faux et de grotesque dans les patriarchades qui, à chaque foire, arrivaient de Suisse, il était d'un habile critique de rendre sur Le Messie^ qui venait de paraître, un jugement définitif ; de montrer, à côté des qualités incontestables du poète, les défauts inhérents à son œuvre, et de prédire avec tant de sûreté, dès le premier jour, que le poème de Klopstock serait probablement beaucoup plus admiré que lu. Lessing ne montra pas moins de pénétration dans le jugement qu'il porta sur Wieland. Il faut voir comme il parle avec une piquante ironie de la fécondité inquiétante du jeune écrivain... Jamais la critique n'avait montré plus de mesure dans l'éloge et plus de raison dans le blâme ^»
En 1759, Lessing, uili d'amitié avec le savant et judicieux libraire Nicolaï, ainsi qu'avec le juif philosophe Mendelsohn *, publia de concert avec eux un nouveau recueil, les Lettres sur la littérature contemporaine. Cette revue est une des productions les plus importantes du
1. Charles Joret, Herder el la renaissance littéraire en Allemagne au dix-huitième siècle^ Paris, 1875, page 108.