Troïïus and Cressida, liv. III
1 Dans sa très remarquable Hùtoirt de la (itlératurc anglaise.
s L ANGLETERRE.
positions de la jeunesse de Chaucer, c est un enjouement malicieux, une douce satire, qui assaisonne d*un sel agréable les longues descriptions et les solennelles allégories. Dans son Troïlus, par exemple, poème antique par le sujet, grave et touchant par les incidents et les passions des personnages, on entrevoit sans cesse, comme chez Pulci, comme chez l'Arioste, comme dans nos fabliaux, le sou* rire du narrateur qui s'amuse et prétend bien amuser les autres. L'oncle Pandarus joue à côté de Cresséide un rôle plus singulier qu'édifiant, et Cresséide elle-même, qui, séparée par Tabsence de son bien-aimé Troïlus, accepte sans trop de peine les consolations de Diomède, mériterait moins une place dans la Légende des femmes vertueuses^ y que dans les Contes facétieux des pèlerins de Cantorbéry*
Nous venons de nommer Touvrage qui seul assure h Geoffroy Chaucer une renommée durable. Le poète avait au moins soixante ans quand il écrivit les Contes de Can-^ torhénj ; toutefois c'est là seulement qu'il se révèle dans toute la force de son talent, affranchi du goût factice de ses protecteurs et de ses contemporains. S*il s'inspire de nos trouvères, ce n'est plus de ceux de son temps; il remonte plus haut, jusqu'à la belle époque de nos fabliaux 9 jusqu'au treizième siècle; il fait mieux encore, il ose être tout à fait lui-même, donner libre carrière à son humour 9 peindre ce qu'il a vu, dire ce qu'il a pensé, et composer ainsi l'un des plus charmants tableaux de genre qui aient jamais été faits.
Nous sommes à Londres, au faubourg de Southwark, dans Tauberge du Tabard'. Une troupe de pèlerins arri-
1. Legend of good Women, poème inachevé de Chaucer, espèce d'amende honorable, écrite probablement en l'honneur de la reine Anne de Bohême, femme de Ricliainl II.
2. Tabard désignait un manteau court à Tusa^e des u:ens de gnerre- ■i.M-1 ^ Tabard eiiste encore aujourd'hui à une cenlàine de pas aH
' de LoBdiea. nr la louto oui mëufi k CAnv^vX^^t^.
vent à cheval vers le soir pour y passer la nuit, et s'acheminer le lendemain matin vers le tombeau du saint martyr. Us sont au nombre de vingt-neuf; Ghaucer est le trentième. Il fait bien vite connaissance avec ses futurs compagnons de route et nous les présente de telle sorte qu'il sera difficile de les oublier. C'est en abrégé la société anglaise du quatorzième siècle : voici un chevalier, raide et brave comme son épée, qui a pris part au siège d'Alexandrie, a bataillé en Russie, en Lithuanie, à Grenade; avec cela aussi sage que vaillant, modeste comme une jeune fille. Près de lui est son fils, galant et amoureux bachelier, tout brodé comme une prairie pleine de fleurs blanches et rouges... Jeune et ardent, aux heures de la nuit il ne dort pas plus qu'un rossignol. Gomme contraste, j'aperçois dans la troupe un robuste meunier, bien nourri et large d'épaules, avec une barbe rousse comme celle du renard et sur le nez une verrue hérissée de poils roux; un gentilhomme campagnard, aux cheveux blancs, à la face rubiconde, goûtant fort le bon vin, la bonne chère, et tenant tout le jour table ouverte pour lui-même et pour ses voisins ; puis un intenda4;t, un marin, un avocat, un moine mendiant, un médecin, un prédicateur d'indulgences, qui revient de Rome avec sa valise « pleine de pardons tout chauds ». Tous défilent devant nous avec une physionomie propre, avec un de ces traits distinctifs qu'on observe et qu'on n'invente pas. Les femmes surtout, car il y en a plusieurs dans la caravane, sont dessinées avec la touche la plus ferme ou la plus délicate. Voyez-vous d'ici cette bonne bourgeoise de Bath, riche marchande qui fait des étoffes supérieures à celles d'Ypres et de Gand? Elle porte des bas écarlates bien lires sur la jambe, et son couvre-chef brodé De pèse pas moins d'une livre. Son regard est hardi, son teint blanc et rose. Elle a eu successivement cinq maris, pris i la face de TÊglise, sans parler de quelques aventures de jeune^^ô. Ulle prendrait volontiers un sm^mft fe^^xiCL. too^
demeurant elle a été toute sa yie une fort honnête femme.
Derrière elle j'aperçois une plus charmante figure, celle de la nonne, de la prieure au doux regard, au sourire réservé, qui ne jure que par saint Éloi. Le poète sait son nom : elle s'appelle Mme Églantine, elle chante l'office divin d'un petit ton nasillard qui lui sied à ravir. Elle parle français, mais avec un accent assez peu parisien. A table elle se comporte en personne du beau monde, ne met point ses doigts dans la sauce et s'essuie scrupuleusement la bouche avant de boire. Quant à ses dispositions morales, elle est si charitable et si compatissante, qu'elle s'attriste à la vue d'une souris prise au piège. Elle a de petits chiens, qu'elle nourrit de viande rôtie, de lait et de gâteaux. Elle pleure amèrement si l'un d'eux vient à mourir, ou si quelqu'un leur donne un coup de canne. Elle est toute conscience et tendre cœur. <« Ily a plaisir, dit M. Taine, à voir ces gentillesses musquées, ces petites façons précieuses, la mièvrerie et tout à côté la pruderie, le sourire demi-mondain et demi-monastique. On respire là un délicat parfum féminin conservé et vieilli sous la guimpe. Sa guimpe elle-même est bien ajustée, sa mant» est de bon goût ; son bras porte en guise de bracelets deux chapelets en corail émaillés de vert, avec une broche d'or brillant sur laquelle est écrit d'abord un A couronné, puis ces mots lAmor omnia vincity jolie devise ambiguë, galante ou dévote au gré du spectateur. La dame est à la fois du monde et du cloître ».
Voilà, comme le remarque très justement le même cri tique, un art tout nouveau et inouï au quatorzième siècle : voilà « un poète qui observe les caractères, note leurs différences, et essaye de mettre sur pied des hommes vivants et distincts comme le feront plus tard les rénovateurs du seizième et au premier rang Shakspeare* »•
7. I/ù/oirede la li(iéralu7*e anglaise, Vi\ tel, tYi;x\ÀVx«i va.
Le langage qu'il leur met dans la bouche n'est pas indigne de leurs portraits. L'hôte du Tabard, un de ces aubergistes dont la belle humeur est le meilleur assaisonnement de leur cuisine, heureux de la bonne aubaine que lui procurent tant de voyageurs, offre de s'adjoindre à leur caravane, et leur conseille, pour augmenter l'agrément du voyage, de s'engager à raconter chacun, chemin faisant, deux contes. Celui qui aura débité le meilleur sera traité au retour aux frais de la compagnie et dans l'auberge du Tabard. La proposition est acceptée et voilà nos pèlerins sur la route de Cantorbéry.
Ce cadre, on le voit, a quelque analogie avec celui du Decœmeron de Boccace, et il est probable que^Chaucer.en a reçu la première idée de l'auteur italien, dont il avait déjà traduit et imité d'autres ouvrages. Au reste la supériorité nous paraît être ici du côté de l'imitateur; et malgré l'admirable description de la peste de Florence * nous n'hésitons pas à préférer, comme plus ckractérisé, plus frappant dans ses allures bourgeoises et septentrionales, le prologue des Contes de Cantorbéry.
Le pèlerinage n'a pas tenu toutes les promesses de son programme. Au lieu de» soixante contes qu'il devait nous donner, nous n'en avons que vinjt-trois. Le poème n'est pas fini : Ghaucer n'avait pas encore conduit ses pèlerins jusqu'à Cantorbéry, quand les ordres du nouveau roi Henri IV l'appelèrent à Londres pour le rejeter dans le torrent des affaires et de la faveur. Dès lors il y eut un courtisan de plus et un poète de moins. Un an après, Chau-
1. Voir, dans notre Histoire des littératures méridionales, page 60, notre appréciation du Decameron de Boccace. M. Sandras, contraire en cela à Tyrwhitt, ne croit pas que Ghaucer ait emprunté à Boccace le cadre des Contes de Cantorbéry, Il indique comme ses modèles possibles le Disciplina cleHcalis de Pierre d'ÂlphonsC) et Tune des nombreuses versions du Roman des Sept Sages, — Chaucer a fourni Ùl &ow l<^>\t \& modèle du lien qui rattache entre eux les Contes delà reine de t^a'QOi.TT^. \oy6z noire liisioire de la littérature françaistf chapWtc tls\.
ccr prenait place dans l'abbaye sépulcrale de Westminster, où il inaugurait le « Coin des poètes. »
Du moins les contes qui furent écrits sont d'excellent aloi et du meilleur style. C'est la vraie littérature de nos trouvères du treizième siècle, les fabliaux salés, les mauvais tours joués au voisin, non pas enveloppés dans la phrase cicéronienne de Boccace, mais contés lestement dans le petit vers sautillant de dix syllabes par un poète d'esprit et de belle humeur. Nous retrouvons ici la malice alerte, l'art de rire aux dépens du prochain. Chaucer l'a mieux que Rutebeuf, et quelquefois aussi bien que La Fontaine*. Il va sans dire que les moines, les femmes, les maris, rëtemelle satire du moyen âge, aussi vivace que nos vices et nos ridicules, font les principaux frais de ces joyeux récits. Observons toutefois que Chaucer est moins prodigue que Boccace des sujets grossiers et immoraux. Plusieurs de ses contes sont graves ou touchants. Au reste il en est peu qui semblent pris au conteur italien : les légendes, les lais bretons, les fabliaux français, les écrivains de l'antiquité classique, sont les principales sources où Chaucer a puisé'. Mais il adapte et assimile tout ce qu'il emprunte; il l'assortit aux personnages qu'il fait parler et à sa propre manière d'écrire. Surtout il dramatise l'ensemble par les réflexions que chaque récit suggère aux auditeurs fictifs, par Timmixtion continuelle de l'hôte, qui règle les tours de parole et critique librement les conteurs, enfin par les petites colères que certains contes provoquent chez les pèlerins d'une profession ou d'un caractère analogues à ceux qu'a ridiculisés l'orateur. Le poème tout entier, composé de pièces bien diverses, forme ainsi un tout compact et vivant.