CONTEMPORAINS DE SHAKSPEARE
Né en 1574, dix ans après Shakspeare, Jonson, fils de parents pauvres, fit néanmoins de sérieuses études tant à la sc/ioo/ qu'à l'université, et se rendit familière toute l'anti- • . quité grecque et latine. Après avoir travaillé du métier de ^ maçon, comme son beau-père, servi ensuite en qualité de ^ volontaire dans l'armée des Flandres, il s'engagea au retour dans une troupe d'acteurs, joua les pièces eu vogue, arrangea pour la scène de vieux drames oubliés, fit en un mot ce qu'avaient fait avant lui Shakspeare et tant d'autres jeunes gens intelligents et pauvres.
Sa carrière dramatique s'étendit de 1596 à 1633, des • dernières années d'Elisabeth aux premières de Charles !•'. i L'apogée de son talent et de sa réputation coïncide avec le règne de Jacques P', ce roi érudit et quelque peu pédant, qui semblait né pour aimer et protéger un poète classique.
Jonson fut un écrivain d'opposition, non au prince, -^ mais, ce qui est plus brave encore, à la mode et au goût public. Sa vie fut un combat. Au lieu de suivre le courant de l'opinion populaire, il le remonta. Il osa, dans l'Angleterre de Marlow, de K^d, de Shakspeare, plaider en théorie et en pratique la cause des unités d'Aristote ; il se moqua des libertés extrêmes du théâtre anglais, de cette scène fictive qui embrassait dans une seule pièce « une multitude de mers, de pays et de royaumes* ». Il plaisanta, i comme l'avait fait quinze ans auparavant Sidney, comme 1 devait le faire un siècle plus tard notre Boileau, sur cette 1 fécondité d'événements, grâce à laquelle « un enfant peut I îiaîtrs dans une pièce et devenir un homme dès la pre- .. l inière scène, avant de quitter le théâtre, puis s'élever au
îang d'écuyer et de chevalier, voyager dans les entr'actcs, taire des merveilles en terre sainte et ailleurs.... et à la
1» Evei*y man oui of hîs humouT,
7a L'ANGLETERRE.
fin rentrer chez lui boiteux et accablé sous le poids de: miracles qu'il a accomplis*.
Au lieu de se lancer, comme ses contemporains, dans I( drame d'imagination, Jonson, instruit à l'école des anciens, fut avant tout un poète de bon sens; dans ses corné dies il observa et peignit les mœurs; il fut un Juvénal sui la scène. Dans ses deux tragédies (Séjan et Catilina)^ i fit parler Tacite et Salluste, et se préoccupa plus que tous ses contemporains de l'exactitude des mœurs et de la fidélité historique des caractères. Nous retrouvons chez lui les heureuses qualités des auteurs- anciens, des plans suivis. bien combinés, des intrigues complètes qui ont leur commencement, leur milieu, leur dénouement ; un intérêt qu: croît et n'est jamais brisé, « une vérité dominante, que * tous les incidents concourent à prouver, une idée maîtresse que tous les personnages concourent à mettre en lumière ; bref, un art que Molière et Boileau vont appliquer et enseigner de l'autre côté du détroit. Il ne prend pas, comme Shakspeare, un roman de Greene, une chronique d'Holinshed, une vie de Plutarque, pour les découper en scènes, sans calcul des vraisemblances, indifférent à Tordre, à l'unité.... il se gouverne, et gouverne ses personnages, il veut et sait tout ce qu'ils font et tout ce qu'il fait ^ ».
Malheureusement Benjamin Jonson n'eut pas le don merveilleux qui caractérise Shakspeare : il ne fut pas « créateur d'âmes ». Ses personnages ne sont point des êtres vivants, qu'il voit agir, qu'il entend parler, qu'il laisse errer librement à travers les hasards d'une intrigue quelconque ; ce sont des vices ou des vertus abstraite^, qui se lèvent à sa voix et servent docilement au progrès de l'action, à la vraisemblance du dénouement. « Il choisit une idée générale, la ruse, la sottise, la sévérité, et il en
1. The magnetic lady, 2. Taindj Histoire de la littérature anglaise, Vome \\, i^a^e 18.
CONTEMEORAINS DE SHAKSPEARE. •??
fait un personnage. Ce personnage s'appelle Cri tes, Aspcr, Sordido, Deliro, Pecunia, Subtil; leur nom transparent indique la méthode logique qui l'a formée » Jonson est un moraliste, un satirique, plus qu'un poète. Au lieu de créer, il observe, il combine, il critique. Il songe moins à faire des êtres vivants qu'à décrier un ridicule ou une sottise. Plein d'énergie et de verve, il poursuit les travers de son siècle avec ironie ou colère.
Les vices mêmes qu'il attaque ne sont pas, comme chez Molière, les vices capitaux et éternels de l'homme, mais des folies contemporaines et passagères, ou des laideurs morales exceptionnelles, des perversités monstrueuses, qu'il se plaît à décrire, à analyser, avec toute la fidélité d'un romancier réaliste. Jonson est un Balzac dramatique.
« Si l'on veut savoir quels ont été, à la fin du seizième siècle et au commencement du dix-septième, les habitudes, les travers dominants, les idées favorites, les préjugés à la mode de la population de Londres, ce sont les comédies de Benjamin Jonson qu'il faut consulter. Elles saisissent ce que l'histoire ne raconte pas, ce qu'il y a de plus fugitif dans la vie des peuples : la rumeur éphémère, la nouvelle d'aujourd'hui qui sera oubliée demain, la chronique scandaleuse de la cour et de la ville.... Si Jonson nous conduit à l'église Saint-Paul, dont les ailes étaient alors livrées aux promeneurs et aux petits marchands qui y avaient établi des boutiques, nous y rencontrons des gentilshommes qui frappent le pavé de la cathédrale de leurs boftes éperonnées.... La nef est le rendez- vous d'un grand nombre d'officiers réformés que la paix a chassés des Pays- Bas oii ils servaient. C'est là qu'ils passent une grande partie du jour à se vanter de leurs faits d'armes, et à raconter aux bourgeois ébahis leurs relations avec les
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grands généraux du siècle, qu'ils n'ont peut-être jamais vus'. »
Jonson se moque, comme notre Boileau^du langage prétentieux et emphatique des auteurs de son temps. Il tourne en ridicule Tenflure du drame populaire et Taffectation minaudière de la cour, la Tragédie espagnole de Kyd, et VEuphuès de Lyly. Marston et Dekker, deux mauvais poètes du temps, deviennent les héros burlesques de son PoetasteTy où ils figurent sous les noms de Démétrius et de Crispinus. On croirait lire Molière et rencontrer chez lui Yadius avec Trissotin. Les Précieuses ridicules de Londres trouvent chez lui leur portrait ou leur caricature : elles s'éprennent de deux gentilshommes fanfarons, dont elles accueillent les sottises avec autant d'enthousiasme que le feront chez nous Bélise, Armande et Philaminte.
Si Jonson a ses Femmes savantes, il a aussi ses Tartufes : il déclare une guerre acharnée aux puritains, tristes fanatiques du protestantisme, ennemis de la gaieté, de l'esprit joyeux de la vieille Angleterre (merry England)^ qui déjà menaçaient le théâtre et devaient bientôt le renverser. Quand il voit ces personnages austères, avec leurs cheveux coupés, leurs têtes rondes^ leurs vêtements sombres comme des habits de deuil, il les désigne du doigt au public : a Ne vous y trompez pas, dit-il; ne les jugez pas sur l'apparence. Ne les croyez pas meilleurs que nous. Ils ont trop d'orgueil pour être bons : ils mettent la vertu dans leur costume et dans leurs cheveux ; mais leur conscience est plus large que l'océan. Ils s'abstiennent de faire des serments, mais c'est pour ne pas tenir leur parole....' » Il amène sur le théâtre un honnête pasteur d'Amsterdam, qui prétend que le besoin de la sainte cause excuse toute
1. Mézières, Prédécesseurs et contemporains de Shakspeare. Chapitre VI, page 204.
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