London, Edw. Blount, 1603, in-folio
2. Montaigne avait éciil dans son célèbre chapitre des Cannibales (Essais^ livre I, chapitre xxx) :
'U me semble que la vraie utopie se Uou\q diei.V^« ^^m\^«& dfis
A la suite et en compagnie de Montaigne apparut à Shakspeare un autre maître non moins utile, Plutarque ; non pas le Plutarque grec, le contemporain de Domitien, le sophiste naïf dans sa pensée, laborieux et recherché dans son style ; mais le bon Plutarque^ le nôtre à nous Français, celui qu'a créé Amyot, le vrai Plutarque, aussi candide dans sa phrase que dans ses idées. Thomas North avait depuis une douzaine d'années déjà traduit en anglais la traduction d' Amyot'; Montaigne en révéla l'existence à Shakspeare. « Celui-ci s'en est si bien servi, qu'il y a copié des pages entières, des discours et des descriptions, sans rien changer, si ce n'est ce qu'exigeait le mouvement dramatique. Il nous suffira de signaler l'arrivée de Clcopâtre sur le Cydnus, l'apologue de Ménénius et le grand discours de Goriolan au peuple. Sous cette double
Antipodes... Là, il n'y a aucune espèce de traûc, nulle connaissance des lettres, nulle science des nombres, nul nom de magistrat ni de supériorité politique, nul usage de service, de richesse ou de pauvreté, nuls contrats, nulles successions, nuls partages, nulles occupations qu'oisives, nul respect de parenté que commun, nuls vêtements, nulle agriculture, nul métal, nul usage de vin et de blé; les paroles mêmes qui signifient le mensonge, la trahison, la dissimulation, Tavarice, l'envie, la délraction, le pardon, inouïes! » etc.
Shakspeare, dans son drame fantastique La tempête, qui date de 1609 ou de 1611, traduit textuellement, mot pour mot^ ce que vient d'écrire le philosophe gascon :
For no kind of traffic Would I admit; no name of magistrale ; Letters should not be known ; no use of senrice, Of riches or of poverly ; no contracts.
Successions, bound of lands, tilth, vincyard, noue: No use of métal, corn or wine or oil :
No occupation; ail men idlc, ail ;... etc.
(Act. II, se. I".)
Voir sur ce sujet le curieux chapitre de Ph. Chasies : Influence de Michet Montaigne sur Shakspeare,
1. Les vies des nobles Grécicns [Grecians) et Romains, comparées ensemble par Plutarque, faites anglaises d'après nxc^%irt Jacques Amyot, par Thoioa^ Aor/Zi, Loudoûf 1579, in-(k*.
64 l'anglkterre.
influence, un changement complet et brusque se manifeste dans les œuvres du poète anglais. Un nouvel horizon s'ouvre désormais pour lui : il a de plus vastes perspectives ; il respire plus librement ; l'humanité Tintéresse et lui fait pitié; il rit de nos vices, il pleure de nos peines; il rêve, il doute, il ose le dire. Avant cette époque il n*avait parlé que d'amour et de ridicules sociaux; après 1602, la philosophie pénètre dans ses œuvres ; son talent prend un essor nouveau' ».
Indiquons les principales œuvres qui remplissent cette période :
Othello, écrit en 1602, six ans après Roméo et Julielle, est la dernière des tragédies de Shakspeare dont Tamour soit le principal mobile. Et quelle difi'érence entre les deux inspirations! dans la dernière ce n'est plus la passion jeune et naïve de deux enfants que brise une inflexible destinée; c'est l'amour sérieux de deux époux, amour qu'empoisonne peu à peu la perversité infernale d'un homme : ce sont les soupçons, les déchirements, les tortures, Texaspération meurtrière de la plus douloureuse des passions humaines, la jalousie. L'abominable lago, qui mène du bout du doigt cette intrigue, qui provoque à son gré l'étourderie de Cassio, Timprudente confiance de Desdemona, les doutes et la fausse conviction du Maure, me fait l'effet d'un viviscclcur, qui interroge par le scalpel toutes les libres de son sujet, pour y faire naître à son gré la douleur; c'est une savante et cruelle étude sur le cœur humain. Mais l'horreur qu'excite lago l'emporte pcut-ôtre sur la compassion que méritent ses victimes, et l'horreur est un ressort moins tragique que la pitié. Roméo et Juliette font couler des larmes pures; on plaint moins Othello et Desdemona qu'on ne déteste leur bourreau*.
1. Philarète Ghasies, ouvrage cité, page 176* ^. ShaÈspeare a pris dès Ja première sobne du vt^nû^t aclc^ le soin
Hamlet dans Tordre chronologique vient après Othello. Ce sujet avait été traité deux fois déjà sur le théâtre anglais, en 1587 eten 1594. II ne parait pas que Shakspeare ait tiré parti pour son propre ouvrage des essais de ses prédécesseurs. Son drame, dont la dernière et définitive rédaction est de Tan 1603, révèle au plus haut degré les nouvelles dispositions philosophiques du poète. Ici l'idée tient plus de place que Taction. Cette tragédie est née presque tout entière de Tâme de Shakspeare. L'auteur y verse dans un seul r^le les idées philosophiques et ironiques dont son esprit est obsédé. Il trace avec une évidente complaisance le portrait de ce jeune homme « si irrésolu, si sombre, si malheureux, mais en même temps si généreux et si tendre. Shakspeare retoucha son œuvre à trois reprises différentes, et chaque fois il ajouta quelque chose aux monologues de Hamlet et aux conversations du prince avecHoratio* »
Hamlet met dans tout son jour un des traits les plus frappants du génie de Shakspeare. Ce qui distingue en général ses créations, c'est que les caractères n'y sont pas formés uniquement en vue de l'intrigue. Chez nous. Français, les personnages n'existent guère que pour la tragédie où on les place; ils sentent, ils pensent, ils expriment ce que demandent les événements qui les mettent en scène ; ils sont les hommes d'affaires de la péripétie. Chez le poète anglais les personnages ont une existence plus large, plus indépendante ; ils pourraient vivre même en dehors de l'action. Hamlet réalise surtout cette condition. Il n'a pas besoin d'être pressé par les événements pour méditer et pour souffrir» Le mal* qui le consume ne vient pas des circonstances au milieu desquels il se trouve placé : quelle
malheureux de flétrir sa Desdemona, encore inconnue du spectateur, par les grossières plaisanteries que Rodrigue et lago adressent à Brabanlio, en lui révélant Tunion de sa fille et du Maure, l. Mûziùres. ShafcspcarCf chapitre v.
UTT. SEPT. -w
qu'eût été sa fortune, il aurait éprouvé le dégoût de la vie et le mépris des jouissances terrestres. Gomme le Werlhei de Gœthe, dont il est le précurseur et peut-être le modèle, le Hamlet de Shakspcare semble né non pour agir, comme le veut la nature de l'homme, mais pour penser et poui souffrir. Ce n'esl pas un événement précis, particulier, qui les pousse tous deux à la mort ou au suicide, c'est la tendance maladive de leur âme, c'est la réflexion aigrie qui les fatigue et les tue. « On pourrait retrancher de leur histoire les malheurs dont ils sont victimes, sans que leurs sentiments fussent changés, et sans qu'ils pussent se réconcilier avec la vie. » C'était une audacieuse tentative que de jeter sur le théâtre, qui ne vit que d'action, un personnage dont le caractère propre est l'irrésolution et la lassitude de vivre. C'est la gloire de Shakspeare d'avoir fait de cette peinture un de ses chefs-d'œuvre*.
Le Roi Lear a pu être composé en 1604. C'est une des créations les plus pathétiques, sinon les plus dramatiques de son auteur. Je me souviens d'avoir entendu dire à Ph. Chasles que Shakspeare était trop poète pour la scène. Le Roi Lear est une preuve de cette assertion. Dans ce drame le pathétique va jusqu'à l'horreur. La donnée de la pièce, la légende empruntée à Holinshed et Geoffroy de Monmouth, est à la fois horrible et absurde : le poète l'a acceptée avec son indifférence ordinaire à l'égard des événements historiques ou légendaires. Puis il y a fortement établi le caractère du père infortuné, du roi découronné, du vieillard abandonné et privé de la raison. Jamais les douleurs paternelles n'ont été représentées avec plus de puissance ; jamais poète n'a évoqué plus de compassion pour la vieillesse et la dignité royale avilies, pour le cœur dHin père brisé par ses enfants. Notons ici, comme
1. Gœthe a consacré plusieurs chapitres de son roman Wilhchti Mcisler à l'étude et à l'analyse de HaixiVcl,
un admirable contraste, le caractère du bouffon du roi, iWe des figures les plus originales du poète, qui par le badinage railleur dont il couvre les idées les plus profondes, vient heureusement tempérer Témotion douloureuse de cette lugubre histoire, et, par sa fidélité à son vieux maître malheureux et délaissé, devient un caractère touchant et digne du drame où il lient sa place.
Macbethy qui put être écrit en 1605, est regardé par beaucoup de critiques comme le chef-d'œuvre de Shakspeare. Cette pièce est en effet une puissante étude psychologique : c'est la peinture de tous les degrés de perversion fui mènent une âme ambitieuse de la tentation au crime et au châtiment. Ce que Racine a conçu et réalisé dans BritannicuSy où Néron, presque vertueux au début, devient graduellement scélérat et fratricide, le poète anglais, qui dispose plus largement du temps et de Tespace, Ta exécuté d'une manière plus terrible dans la personne de Macbeth. Le développement de ce caractère forme l'unité du drame et en resserre tous les événements en une chaîne indissoluble. Nous y voyonis le désir du pouvoir naître et grandir dans un cœur jusqu'alors loyal. Ses espérances malsaines se personnifient dans les affreuses sorcières, qui lui prédisent qu'il sera thane de Cawdor et ensuite i^oi d'Ecosse. Sa femme lady Macbeth lui met à la main le poignard : le roi Duncan tombe sous ses coups; son ami Banco est assassiné, les enfants do Macduff périssent par ses ordres : Macbeth est roi. Mais le remords se dresse dans son âme sous des traits effrayants ; il ne dort plus : « Macbeth a tué le sommeil » ; le fantôme de Banco apparaît à ses yeux dans la salle du festin; Macbeth n'y peut plus trouver place : «la table est pleine [the table is full) ». La nouvelle reine ne peut plus laver la tache de sang qui fougit sa main. Elle erre la nuit dans son palais, somnambule malheureuse, comme une morte souffrante. Les prédictions mcnapai2/c5 se prcssont et frappent les IfeVe^ ^t\-
roinelles; Tordscde la nature semble bouleversé, les foret! marchent contre les meurtriers, et la mort seule vient offrir un asile à leur tourment.
Ce drame a quelque chose de rude et de gigantesque comme les créations du vieil Eschyle; les mœurs barbares les sombres superstitions de l'Ecosse du moyen âge, L style mâle et énergique du poète, le merveilleux terribli qu'il a su évoquer, émeuvent et ébranlent Fâmo du spec tatcur et étouffent la critique sous l'admiration.
Le fruit le plus naturel des études de Shakspeare su Plutarque c'est sa trilogie romaine, Coriolan^ Jules Ce HaVj Antoine et Cléopâtre, Il traite ces sujets emprunté: à Tantiquité d'après le même système que ses drames ti rés des chroniques d'Angleterre. Il reçoit docilement di l'histoire le dessin de ses pièces et leurs péripéties, i accepte les faits sans les modiCcr et les explique en res suscitant sous nos yeux les personnages. Mais ici Shaks peare a un flambeau qui lui manquait ailleurs. Au liai de maigres et barbares chroniqueurs, il a pour guide ui riche et intelligent compilateur. Le biographe de Ghéronée lui a raconté ses acteurs avec des détails intimes, 1( poète anglais les connaît et les voit vivre. Il a moins s inventer dans leurs actes et dans leurs paroles : il n'a à créer que les âmes qui sont par-dessous, et c'est le don spécial de Shakspeare de deviner l'intention sous le fait, l'âme sous la parole ou sous l'action. Lors même qu'il connaît mal les incidents ou les mœurs, il nous présente des personnages pleins de vérité et de vie. Ce ne sont pas toujours des Romains, mais ce sont toujours des hommes.
Coriolan est hautain et méprisant pour le peuple, c'est un membre de l'aristocratie anglaise; il se résigne de Tnau valse grâce à solliciter les suffrages de la multitude. Dès qu'on l'excite, il se lance à plein collier dans la colère et dans l'insulte; mais ce caractère est loin d'être tout ^'uno pièce. S'il est fier de son rang 4eç^Xn.d^xv,*\Yt"s\'G\a'
SHAKSPEARE. SECOîmE PÉRIODE. 69
dcste au récit de ses actions. Il ne peut souffrir qu'on vante devant lui ses hauts faits. Sous Torgueil il y a de la bonté : , la récompense qu'il sollicite après sa victoire de Gorioles, c'est la liberté d'un pauvre Yolsque qui fut jadis son hôte. Surtout il a pour sa femme, pour son fils, pour sa mère, toutes les tendresses du cœur. U trouve pour les exprimer des traits d'une éternelle vérité. Son obstination chancelle dès qu'il aperçoit sa femme. Il lui demande « un baiser long comme son exil, doux comme sa vengeance ». Sa vengeance même lui échappe quand elle est aux prises avec les supplications de sa mère. L'histoire imposait ce dénouement ; le mérite du poète c'est de l'avoir amené na turellement par le jeu des émotions de l'âme.
La mère de Goriolaû est digne du triomphe patriotique qu'elle remporte : comme tous les personnages de notre poète, elle a sa vie et son caractère en dehors des incidents du drame. Nous l'entendons dans une scène précédente prononcer une parole digne du vieil Horace de Corneille :
Je l'envoyai à une guerre cruelle, dit-elle à la femme de son fils; il en revint le front ceint de la couronne de chône. Croyez-moi, ma fille, je n'éprouvai pas plus de joie en apprenant que j'avais donné naissance à on enfant m&le, que le jour où je vis pour la première fois qu'il s'était montré homme.
— Cependant, s'il avait péri dans cette guerre?
— Alors j'aurais eu pour enfant sa gloire : elle m'aurait tenu lieu de postérité. Je vous le déclare en toute sincérité, si j'avais douze fils, tous égaux dans mon amour, et que chacun d'eux me fût aussi cher que l'est pour nous notre cher Marcius, j'aimerais mieux en voir onze mourir glorieusement pour leur pays, qu'un seul languir dans la nullité et l'inaclion.
C'est le « Qu'il mourut » de Shakspeare.
Le Jules César est une pièce du premier ordre : le vrai héros en est Brutus. César périt victime des lois qu'a violées son ambition. Le poète ne s'est point laissé éhlovxk par l'éclat du glorieux rebelle : César avec Xo^X^ç^tl ^^^sNa^ esU 808 youx un insur^é^ un crimineV. T^xm ^uVc^ ?^^^^>
Shakspcare no se dissimule point ce qu'il y a de vil et d'6goïste dans la haine de la plupart de ses meurtriers. Cassius est pour lui, comme pour rhistoire, un envieux vulgaire, un patricien avide et concussionnaire. Mais Brutus que le devoir seul pousse au meurtre d'un tyran qu'il aime, Brutus qui hésite, qui soufi're de la tâche cruelle que lui impose l'amour de la liberté, est un personnage dramatique digne de Hamlet. Brutus est bon pour tous, affectueux pour son esclave, attendri pour sa victime, indulgent pour Marc-Antoine, le complice et le vengeur futur de César. Brutus succombe comme succombent les héros vertueux, victime de son devoir et de son respect pour les lois de l'humanité. Mais sa défaite, que l'histoire infligeait au poète, est une de ces défaites dont parle Montaigne, « glorieuses à l'égal des victoires ».
Le caractère de ce héros de la vieille république est admirablement résumé par Antoine, son vainqueur.
De tous ces Romains, celui-là était le plus noble. Tous les autres conspirateurs n*ont agi que par haine contre le grand César; lui seul, en se joignant à eux, n'avait loyalement en vue que le bien public et l'intérêt général. Sa vie était pacifique, et les éléments qui le formaient étaient si harmonieusement combinés que la nature pouvait se lever hardiment et dire à Tunivers : « C'était là un homme.! *»
Un autre personnage bien difficile à créer, et que Shakspeare a réussi à faire vivre avec une physionomie propre dans ses drames historiques, c'est le peuple. Dans Jules César le peuple joue un rôle important et tristement comique : la grande scène des funérailles de César, du discours de Brutus, de l'oraison funèbre prononcée par Antoine met dans tout son jour ce personnage bruyant et mobile, la populace, qui va servir de marche-pied à l'em-
1. Sur Tcxpression de cette dernière pensée, voyez au chapitre précédent^ page bb, notre remarque relative aux discours que Shakspeare V<? ê scserands ncrsunna^cs
aem, page od^ noire remarque pré/û ê ses grands pcrsvnnagcs
pire. II faut voir dans l'original ce tableau d'une impérissable vérité où la multitude, agitée successivement par le souffle des deux partis rivaux, passe par une transition rapide de la haine contre le tyran à la fureur contre ses meurtriers. Villemain, qui a cité et commenté cet admirable passage, y a relevé avec raison un trait de génie si î::| naturel qu'il pourrait passer inaperçu. Au début de la scène, lorsque Brutus possède encore les âmes de ses auditeurs et s'efforce de les élever à l'amour pur de la liberté, entraînée par son éloquence patriotique la plèbe vocifère :
— Vive, vive Brutus I
— Portons-le chez lui en triomphe !
— Ëlevons-Iui une statue parmi ses ancêtres 1
Et enfin un citoyen, renchérissant sur les autres, s'écrie :
— Faisons- le César!
Ce mot exprime merveilleusement les deux traits carac- . téristiques des drames romains de Shakspeare, son ignorance de l'histoire et sa connaissance profonde du cœur humain.
Antoine et Cléopâtrey qui couronne la trilogie, est une peinture vivante de la volupté orientale, avec toutes ses tendresses, ses splendeurs, ses morts volontaires, dans une reine qui ne connaît aucun frein, et dans un général qui se platt à oublier la gloire pour les enivrements de l'ainour. Au fond du tableau apparaît la grande et austère patrie, Rome avec sa puissance, ses vertus, SCS matrones sévères, ses chefs ambitieux, et avant tous ce froid et calculateur Octave, qui, à la fin du drame, reste « maître de l'univers », parce qu'il est resté « maître de lui-même ».
Les tragédies romainea de Shakspeaie oSr^XkX \^ ^^^'s^
72 l/ANGLETERRE.
curieux exemple du don de transformation dramatique où excelle ce poète. On y voit les faits historiques se détacher successivement des pages de Plutarque, prendre un corps et une vie, comme les événements qu'on nous a racontés le font d'ordinaire dans nos rêves. Les lignes se troublent ; les traits s'altèrent; les visions de la nuit n*ont plus qu'une ressemblance lointaine avec les réalités du jour ; mais les personnages ainsi créés par la fantaisie sont plus vivants et plus frappants que ceux qu'a décrits le plus soigneux des biographes. Dans ses infidélités aux mœurs et aux coutumes de Rome, Shakspeare ressemble à un enfant ingénieux et plein d'imagination qui, en vous redisant un récit dont il est ému, ramène tout à la mesure de ses idées et donne au monde sa propre forme.
Il est une dernière partie des œuvres de Shakspeare que nous ne devons point omettre ; c'est celle qui, échappant à toute classification, n'a d*autre a sergent de bande », pour parler comme Montaigne, que l'imagination la plus libre et la plus effrénée. Parmi ces pièces, les unes sont de vrais romans espagnols transportés sur la scène, des drames à la manière de Lope de Yega, par exemple : Mesure pour mesure, Cymbelme, Troïle et Cressida, Le conte d'une nuit d'hiver, Comme il vous plaira; dans lesquelles le poète se joue au milieu des événements de la vie, sans aucun égard à la vraisemblance, sans aucun souci du cours régulier des choses de ce monde vulgaire; les autres sont dos rêves plus fantastiques encore, où Shakspeare crée, à l'usage de son imagination de poète, un monde nouveau peuplé de tous les caprices de la féerie septentrionale. Dans Le songe d'une nuit d'été^ dans La tempête, l'auteur se jette sans réserve dans le monde du merveilleux. Pluck^ Âriel, Obéron, Titania, tous les sylphes qui soulèvent les tempêtes ou dorment dans le calice des fleurs, nous eraportent sur les iiraites extrêmes du 4ta.m^, ^t bercent H'
magination dans les songes les plus hardis de la poésie lyrique.
Ces pièces appartiennent presque toutes à la troisième période, et particulièrement aux dernières années de la vie de Shakspeare. Le poète alors a conquis son indépendance à force de succès : il domine son public par tout l'éclat de sa gloire, et lui impose les élans et même les caprices de sa pensée. Parmi ces drames de la dernière heure, La tempêlCy de l'aveu de tous les critiques, occupe le premier rang.
Le fantastique de Shakspeare, dit M. Taine, est un tissu léger d'inventions téméraires, de passions ardentes, de raillerie mélancolique, de poésie éblouissante... Rien déplus semblable à Tesprit du poète que ces agiles génics,fils do l'air et de la flamme, « dont le vol met un cercle autour de la terre » en une minute, qui glissent sur l'écume des vagues et bondissent parmi les atomes des vents. Son Âriel vole, invisible chanteur, autour des naufragés qu'il console, découvre les pensées des traîtres, poursuit Caliban, la bête farouche, étale devant les amants des visions pompenses, et achève tout en un éclair. Shakspeare effleure les objets d'une aile aussi prompte, par des bonds aussi brusques, avec un toucher aussi délicat.
« Quelle âme! quelle étendue d'action et quelle souveraineté d'une faculté unique ! Que de créatures diverses et quelle persistance de la même empreinte ! Les voilà toutes réunies et toutes marquées du même signe, dépourvues de volonté et de raison, gouvernées par le tempérament, Timagination ou la passion pure, privées des facultés qui sont contraires à celles du poète, maîtrisées par le corps que se figurent ses yeux de peintre, douées des habitudes d'esprit et de sensibilité violente qu'il trouve en lui-même, a Chez Shakspeare le drame reproduit sans choix les laideurs, les bassesses, les horreurs, Ica dèl^-vl^ (ytw^^ Ifts» mœurs déréglées et féroces, la vie rèeW^ \^\\^ o^^^ ^'sX.
quand elle se trouve affranchie des bienséances, du bon sens, de la raison et du devoir. La comédie, promenée dans une fantasmagorie de peintures, s'égare à travers le vraisemblable et l'invraisemblable, sans autre lien que le caprice d'une imagination qui s'amuse, décousue et romanesque à plaisir, opéra sans musique, concert de sentiments mélancoliques et tendres, qui emporte Tesprit dans le monde surnaturel et figure aux yeux, par ses sylphes ailés, le génie qui Ta formée... Ne voyez-vous pas le poète debout derrière la foule de ses créatures? Elles ont toutes montré quelque chose de lui : agile, impétueux, passionné, délicat, son génie est l'imagination pure, touchée plus fortement et par de plus petits objets que la nôtre. De là ce style tout florissant d'images exubérantes, chargé de métaphores excessives, dont la bizarrerie semble de l'incohérence, dont la richesse est de la surabondance, œuvre d'un esprit qui au moindre choc produit trop et bondit trop loin*. »
CnAPITRE VII
CONTElUPORAmS ET SUCCESSEURS DE 8HAKSPEARE
Réaction classique : Ben Jonson.
Au moment où Shakspeare affirmait, par son génie et par ses chefs-d'œuvre, la liberté la plus absolue de l'art moderne, un poète d'une grande valeur, d'un esprit hardi et original. Benjamin Jonson, s'attachait aux doctrines, aux procédés de l'art classique, qu'il s'efforçait de faire triompher sur la scène anglaise.
/. Ta/aû, liisloire de la liiUrature anglaise^ \om« W^ â^\Ç\Vt^vi.