CHAPITRE VIII
ractére moral de Francis Bacon. — Ses œuvres philosophiques. —
Son but; sa méthode; son style.
La poésie de la Renaissance n'est pas seulement dans la rme littéraire, elle est dans l'esprit de l'époque, elle late dans la vie, dans les mœurs, dans tous les écrits du mps. « La prose même de cette période, dit M. G. 'aik% est tellement pleine d'imagination qu'on peut la insidérer comme une sorte de demi-poésie. » Tantôt mris outre mesure, tantôt pédantesquement lourds, les irivains du siècle d'Elisabeth et de Jacques I*' sont touurs au-dessus ou au-dessous de la prose. Ils savent iindre et non abstraire ni résumer; comme le poète, ils tient l'individu et non l'idée. Il y a dans leurs écrits, mme dans leur tête, « un fourmillement extraordinaire i pensées et de formes, souvent avortées, plus souvent Lcore barbares, quelquefois grandioses; ample et couse formation d'où s'échappent beaucoup de lueurs, mais où sortent peu de beaux livres. Au sein de cette surasndance, quelque chose de viable et de grand se dégage, . science. Le sentiment du beau fait place au besoin du rai. Les yeux restent attachés sur la nature, non plus )Tir l'admirer, mais pour la comprendre. De la peinture 1 passe à l'anatomie, du drame à la philosophie morale, es grandes divinations poétiques aux grandes vues scien-
1. Skêioheê c/ //lâ hiitof*y ofUierature and (earning in RncXcmd^ mdoa 1845. 6 volumca ia'12*
tiGqucs. Les unes contiennent les autres, et c'est le mémo esprit qui perce dans toutes les deux... Après Vinci et Michel-Ange, l'école des anatomistes, des mathématiciens, des naturalistes, qui aboutit à Galilée; après Spenser, Ben Jonhson et Shakspeare, l'école des penseurs qui entourent Bacon et préparent Harvey* ».
Le grand nom qui, en Angleterre, préside à cette phase de la Renaissance est celui de Francis Bacon. Nul ne représente plus fidèlement Tépoque et la nation auxquelles il appartient. Poète par l'imagination, par le style, par les larges perspectives de la pensée, homme positif par les opinions, par le but, par la méthode, par la vie, proclamant en philosophie la souveraineté de l'utile, qu'il rechercha pour lui-même dans sa carrière publique avec une déplorable immoralité, il arracha }a. science aux sté' riles études du moyen âge, et ouvrit l'avenir au bien-être et à l'industrie modernes. Grand écrivain, initiateur incomparable, promoteur ou hérault d'un immense mouve^ ment intellectuel, et en même temps lâche courtisan, ingrat ami, juge vénal flétri par une sentence publique et par sa propre confession, Bacon fit le contraire de Socrate, il plaça la philosophie en dehors de l'homme moral, fit consister la sagesse à comprendre et à gouverner la nature, sans lui reconnaître It droit de gouverner sa volonté et de contrôler sa conduite*.
Né en 1561 d'une famille distinguée mais pauvre, Francis Bacon fut élevé comme les jeunes gens de sa classe, et passa trois ans à l'université de Cambridge, d'où il emporta un profond dédain pour l'éducation académique de l'Angleterre et pour les oiseuses discussions où le» partisans d'Aristote perdaient leurs loisirs et leurs talents.
' 1. Taine, livre II, chapitre !•».
2. Macaulay a raconté et discuté avec une clarlé et une impartialité admirables les détails de sa vie tant privée que publique. {Crilical atvi àistorical essais , tome III.)
U voyagea ensuite sur le continent, vécut quelque temps 2n France, continuant ses études littéraires et scientifiques, et recueillant avec soin de nombreuses observations sur la statistique et sur la diplomatie ^ En 1580 la mort de son père le rappela à Londres, où, malgré ses relations de famille (son oncle Burleigh était alors premier ministre], et malgré ses humbles et presque serviles prières, il ne put trouver place dans l'administration. Il se résigna à l'étude du droit et s'y. livra en silence pendant plusieurs années. Nommé enfin à l'emploi lucratif de secrétaire do U Chambre étoilée, puis élu en 1593 membre du parlement, il s'attacha au comte d'Essex, et par sa protection devint avocat général (sollicitor gênerai), poste dans lequel n devait quelques années plus tard attaquer, par une ingratitude honteuse, la vie et l'honneur de son bienfaiteur et ami. Sous le règne de Jacques I«% Bacon grandit en fortune et en faveur ; avec la finesse d'esprit d'un moraliste mise au service de l'ambition d'un courtisan, il devina do bonne heure l'élévation future de Buckingham et se vendit k lui. Par son influence, il fut fait successivement conseiller du roi, procureur général, baron Verulam, vicomte Saint-Albans, grand chancelier d'Angleterre; ses talents étaient reconnus, son éloquence admirée de tous; il vécut ■lu comble du crédit et de la gloire, jusqu'au jour où, iccablé sous le poids de ses malversations publiquement léclarées, prouvées publiquement après un débat solennel, et constatées par ses propres aveux*, il dut courber la tête sous une sentence infamante, et n'échappa à la Bévérité du châtiment que grâce à la pitié du roi.
1. C'est à cette époque qu'il écrivit les Notes sur Vélat de V Europe, {ui sont imprimées dans ses (Huvres.
2. « Upon advised considération of the charges, descending into niy >wn conscience, and calling my memory to account asîat Qi%VQi.m q>û\^^ ^ù p]amiy and ingenuousiy confesa (hatl am guill^ otcottu^VXoWî^tA
^rcaounce ail dcfcnse. »
Hâtons-nous d'échapper nous-mêmes au spectacle douloureux de la vie publique de Bacon, pour nous occuper des travaux littéraires et philosophiques qui en forment la contre-partie consolante.
Un petit recueil d'Essais^ publié pour la première fois en 1597, et grossi, dans les éditions subséquentes, de manière à quintupler le volume primitifs, acquit dès l'abord une grande popularité : il fut aussitôt traduit en latin, ea français, en italien, et fonda la réputation littéraire dd son auteur. L'idée première du livre fut probablement suggérée à Bacon par les Essais de Montaigne; toutefois^ malgré l'identité des titres, il y a peu de ressemblance^ entre les deux ouvrages : Montaigne dans ses Essais veut se peindre lui-même, « il veut qu'on l'y voye en sa façoa simple, naturelle et ordinaire; son livre est un membra de sa. vie, non une occupation et fin tierce et étrangère, comme tous autres livres ». Bacon est un moraliste à la manière de Sénèque, qu'il avait étudié et qu'il imite parfois. C'est du dehors qu'il contemple le monde moral, mais il le pénètre par une vive et profonde observation ^ Le moraliste de vingt-six ans a déjà la maturité de pensée et la vigueur d'expression que ne donne ordinairement qu'une longue expérience. « Peut-être, dit Hallam, pourrait-on souhaiter à ce recueil plus de vivacité et d^ aisance; Bacon, qui avait beaucoup d'esprit, avait peu de souplesse. Les Essais sont quelquefois raides et graves dans les endroits qui sembleraient demander une touche plus facile* Les pensées y prennent une forme apophthegmatique et manquent de cohérence. Mais cette condensation même, cette gravité un peu solennelle semblent donner à rou-
1. Des cinquante-huit essais qui composent aujourd'hui Touvrage, dix seulement se trouvaient dans la première édition; celle de 1612 en contenait quarante et un.
2. 11 a jotitulé la traduclion latine de ses Essais : « Sermoncs fidèles^
*ive l.\TBRlORk ilEAUM. »
Trage plus de force et d'autorité. Peu de livres sont plus souvent cités, et, ce qui n'est pas toujours la même chose, $hxs généralement lus. »
Bacon regardait ses Essais comme les « délassements de ses autres études ». En effet, ce spirituel observateur était en même temps un grand philosophe, qui depuis sa première jeunesse avait conçu le projet de renouveler l'édifice de la science contemporaine.
L'œuvre de Bacon n'est rien moins qu'une vaste encyclopédie du monde intellectuel et physique. Le plan en est contenu dans l'ouvrage que l'auteur nomme la Gravide restauration (Instauratio magna) ^ publié en 1620, et composé de six parties, savoir : la revue des sciences, la méthode nouvelle, le recueil des faits et des observations, Tart d'appliquer la méthode aux faits recueillis, les résultats provisoires de la méthode, et enfin les résultats définitifs en philosophie seconde. De ces six parties trois seulement ont été exécutées, la première dans le traité sur ^avancement des sciences^ qui parut d'abord en anglais (1605), puis en latin avec de nombreuses additions {Dedignitate et augmentis scientiarum, 1623) ; la deuxième dans le Novum organum (162J), où l'auteur oppose une logique nouvelle, fondée sur l'observation et Tinduction, à l'ancienne logique de V Organum aristotélique, qui procédait surtout par déduction syllogistique; la troisiènae dans divers traités surThistoirenaturcIIe, telsque laSî/Zva sylvarum (1627), écrite en anglais malgré son litre, VHisioria vitœ et mortis (1622), ÏHistoria ventorum (1622), l'ffistona densi et rari (1658). Il ne reste sur les autres parties que des ébauches incomplètes.
Le caractère distinctif de Bacon, comme philosophe, consiste en deux choses, le but qu'il proposa à la science, et la route qu'il indiqua pour l'atteindre.
Le but fut pour lui ïulile {fruit), muUipWw \çi?» \Q\iV5i- ^jDccs dû riiomme et adoucir ses souffraucea \jcommoûiv&
humants inset^ire; — efficaciter operari ad sublevandck vitœ humanœ incommoda; — dôtare vitam humanam novis inventis et copiis). Jusqu'alors la philosophie avail^ mis sa gloire à rechercher le vrai en soi, sans songer aux services personnels que les applications du vrai pouvaient rendre. Elle enseignait à l'homme à se mettre au-dessus des besoins, non à les satisfaire. Non est instrumenta' rum ad ustis neçessarios opifex, disait Sénèque. Retranchez la négation, dit Macaulay, et cette dernière phrase définira bien la philosophie de Bacon.
Il est difficile de se dissimuler le rapport d'une telle philosophie avec le caractère de la nation qui la produisait. Sénèque l'avait par anticipation flétrie de son fier dédain; on nous dira bientôt, s'écriait-il, « que le premier cordonnier fut un philosophe x>. Le spirituel Macaulay, par^t . tisan avoué, comme beaucoup de ses compatriotes, de la doctrine utilitaire de Bacon, riposte bravement que s'il fallait nécessairement choisir entre le premier cordonnier, et l'auteur des trois livres sur la Colère^ il voterait pour le cordonnier. « U peut être pis de se mettre en colère que de se mouiller, ajoute il; mais l'invention des souliers a préservé des millions d'hommes de se mouiller, et je doute que le traité de Sénèque ait jamais empêché personne de se mettre en colère. »
Au fond, le dissentiment ne roule que sur le mot philosophie. Substituez-y le terme sciences naturelles, le mot physique, qui manque aujourd'hui encore à la langue anglaise, et tout le monde sera à peu près d'accord. On réservera à la philosophie, ou, si l'on veut à la métapby sique, les hautes questions dont la poursuite est à la fois l'honneur et le désespoir de Pintelligence de l'homme; et on laissera aux sciences appliquées, cet étage inférieur, mais très précieux du savoir, le soin de pourvoir à nos besoma et d'adoucir ici-bas notre condition.
Le but une fois bien fixé dans \3LT^«iis^^ ^^'^^^^^ i'*-
méthode se présentait d'ellermême. Au lieu du syllogisme qui suppose connus les principes et n'en peut tirer que les conséquences, le nouveau philosophe devait recommander l'observation, qui étudie la nature; l'expérience, qui Tinterroge; l'induction, qui cherche les causes des phénomènes et remonte pas à pas jusqu'à leurs lois. Bacon n'a pas été, comme on l'a trop dit, l'inventeur d'une méthode nouvelle, l'induction ; le Novum organum n'apportait à l'esprit humain ni une théorie nouvelle, ni un procédé jusqu'alors inconnu : comme théorie, Tinduction était au moins aussi vieille qu'Âristote, et comme procédé elle était aussi ancienne que l'homme. C'est à elle que sont dues les premières découvertes des arts utiles à la vie; c'est par elle qu'au temps même de Bacon, sans attendre ou sans connaître les prescriptions du nouveau législateur, Galilée, Kepler, Pascal enfantaient la science moderne. Le grand service que Bacon a rendu à son siècle, c'est d'avoir réhabilité les spéculations utiles dont l'induction est l'instrument; c'est, en proclamant la dignité des sciences d'application, d'avoir montré par le raisonnement et par l'exemple la seule route qui peut y conduire. Bacon a créé l'impulsion ou proclamé la loi du grand mouvement qui entraîne encore aujourd'hui l'Angleterre et le monde.
Loin d'être le père des sciences modernes, Bacon leur appartient à peine : il était étranger aux mathématiques; en physique ses acquisitions furent contestables ou peu importantes : ce qu'il a découvert, c'est la nécessité et le moyen de découvrir. « L'art qu'a inventé Bacon, dit Maeaulay, c'est l'art d'inventer les arts. » C'est à la littérature qu'il appartient surtout : Bacon est un apôtre éloquent; il est le grand prédicateur du progrès matériel.
Sa faculté dominante c'est l'intuition, qui voit au loin ®t au large; c'est l'esprit, qui saisit les rapports et les ^ossemblances éloignées; c'est l'imagination^ c^vxvNm^Y^Y^
parole et peint plutôt qu'elle n'expose. La croissance de son talent présente un contraste frappant avec la marche ordinaire du développement intellectuel : chez Bacon c^est la raison calme et froide qui se montre d'abord; l'imagination, l'enthousiasme croissent chez lui avec les années. Le grand spectacle de l'univers, la nature dans toute sa magnificence le saisit et l'enivre à mesure qu'il la connaît ou la pressent davantage. C'est à la fin de sa vie qu'il est en pleine possession de lui-même, réunissant alors au plus haut degré ce qui doit faire son impérissable gloire, l'étendue la plus vaste de l'intelligence et l'éclat le plus brillant de la parole.