‹ Histoire des littératures étrangères considérées dans leurs rapports avec le développement de laChapitre 32 sur 103 · Sur V éducation · texte numérisé non relu

Sur V éducation

Sur la liberté de la presse , 1644.

3. Rétablissement de la doctrine et de la discipline du divorce^

Jugement de Martin Bucer sur le divorce, Telrachordonj 1645.

Colctsterionj réplique à un anonyme,., 16'45. ^, De la responsabilité des rois et des magistrats y 164S. VIconoclaste (réfutation de TEUàiv ÇoKiOixifi)^ 1651. Défense de la nation anglaise, 16^1.

ses argumentationB de théologien, s'élance quelquefois par le ressort de son génie jusqu'à l'éloquence et la poésie : ce qui commence par l'aride syllogisme finit par un chant de victoire. Par exemple, lorsqu 'après avoir justifié par l'autorité de la loi l'exécution du roi Charles I**^, il la sanctifie par l'autorité divine et s'écrie dans un style digne de Bossuet : « C'est ce Dieu qui abat les rois effrénés et superbes, et qui les déracine avec toute leur race, b Plus loin, non content de justifier la révolution, il la glorifie avec enthousiasme :

Relevés tout d'an coup par sa main visible vers le salut et la liberté presque perdue, guidés par lui, adorateurs de ses divins vestiges imprimés partout devant nos yeux, nous sommes entres dans une voie Don obscure, mais illustre* ouverte et manifestée par ses auspices.

U est plus éloquent encore quand il s'attache à défendre la liberté de la presse :

Les livres, dit-il, ne sont pas absolument des choses mortes -, ils contiennent en eux une puissance de vie, pour être aussi actifs que T&me, doot ils sont les enfants. Bien plus ils conservent, comme dans une fiole, l'efficacité et Tessence la plus pure de cette vivante intelligence qui les a engendrés. Je sais qu'ils sont aussi animés et aussi rigoureusement productifs que les dents du dragon fabuleux, et qu'étant semés ici ou là, ils peuvent faire pousser des hommes armés; et cependant, d'autre part, il vaut presque autant tuer un homme qu'un bon livre. Celui qui tue un homme, tue une créature raisonnable, image de Dieu; mais celui qui détruit un bon livre, tue la raison elle-même, tue l'image de Dieu dans l'œil ob elle habite. Beaucoup d'hommes vivent, fardeaux inutiles de la terre; mais un bon livre est le précieux sang vital d'un esprit supérieur, embaumé et conservé précieusement comme un trésor pour une vie au delà de sa vie... Prenons donc garde à la persécution que nous élevons contre les vivants travaux des hommes publics; ne répandons pas cette vie incorruptible, gardée et amassée dans les livres, puisque nous voyons que cette destruction peut être une sorte d'homicide, quelquefois un martyre, et, si elle s'étend à toute la presse, une espèce de massacre, dont les effets ne s'arrêtent pas au meurtre d'une simple vie, mais frappent la quintessence éthéréequi estk «oufd^ de la raison même; en sorte que ce n'est point \ine V\e (\>9l^'\\^ ^^Qt%^\)X^ m/s une immortalité.

106 l'angi^terre.

Malgré ces éclairs d'éloquence qui sillonnent çà et là les pamphlets de Milton, quand on les quitte pour entrer dans ses œuvres de poète, on est tenté de s'écrier avec lauteur du Paradis perdu, au sortir des ténèbres infernales qu*il a longuement décrites: « Salut, sainte lumière.... je te revois enfin, vers toi je m'élance sur une aile plus hardie.... •

Le génie poétique de Milton se compose de deux éléments bien divers, associés avec une rare perfection, l'inspiration religieuse du protestantisme et la grâce charmante de la Renaissance. Chez lui, le souflle principal vient de la Bible : il est l'héritier direct, le continuateur des prophètes hébreux; il a leur élan, leur magnificence, leur puissante et hautaine majesté. En passant d'un chapitre d'Ézéchiel à un chant du Paradis perdu, il semble qu'on n'a changé ni de pays ni de siècle. Mais tout à coup, au milieu des graves pensées d'un christianisme sévère, jaillit une source fraîche, encadrée de verdure et de fleurs. Au pied de l'Oreb et du Sina! qui tremblent encore de la voix de Jéhovah, se déroulent les riants vallons de Tempe et toutes les richesses d'i^n paysage italien, n II m'a avoué, dit Dryden, que Spenser avait été son modèle. » Mais Milton avait eu encore d'autres maîtres ; il possédait toute la splendide renaissance anglaise, Beaumont, Fletcher, Ben Johnson, Shakspeare, et, par derrière, la poésie italienne et l'antiquité latine et- la littérature grecque, la source féconde du grand fleuve. Chargé de richesses acquises, il n'en était point accablé, mais il en formait un vêtement magnifique pour sa grande pensée religieuse.

Ce ne fut qu'à Tâge de cinquante ans qu'il composa le Paradis perdu. Ce poème, commencé deux ans avant la restauration de Charles II, fut terminé environ trois ans après, au milieu de la cécité, des malheurs domestiques et d es persécutions qui menaçaient la liberté et la vie du Il y a quelque chose do aubWm^ d^xv^ W ^4t4mté

MTLTON. 107

I Tauguste vieillard qui chante les choses immortelles^ [ milieu des orgies et des vengeances de la cour. On ennd dans ses vers comme un lointain écho des bruits disirdants du monde qui viennent s'éteindre au seuil de sa iligieuse solitude.

Avec la même ardeur, je poursuivrai mes chants, Non moins harmonieux, peut-être plus touchants. Dans ce temps malheureux, dans ce siècle de haino, JMrai, je charmerai la discorde inhumaine, Ma triste cécité , les cris de mes rivaux.

Et le toit solitaire où se cachent mes maux.

Que dis-je? sùis-je seul? ah! divine Uraniel Non, ta douce présence inspire mon génie, Soit quand la nuit revient, soit lorsque le soleil Prête ses feux naissants à l'océan vermeil.

Viens donc, ah ! viens encor protéger ton poète : Favorise mes chants, dans mon humble retraite Conduis quelques amis qui chérissent mes vers. Et quand j'ai tout perdu, sois pour moi l'univers. Mais loin des jeux bruyants la turbulente ivresse. Des bacchantes du jour l'importune allégresse ! Sur les monts Riphéens, leurs fureurs autrefois. Du malheureux Orphée étouffèrent la voix.

Cette voix qui charmait les cavernes profondes, Entraînait les forêts et suspendait les ondes; Son dernier chant émut les rochers attendris. Et Galliope en pleurs ne put sauver son fils'.»

(Liv. VII, v, 24.)

Le sujet du Paradis perdu était admirablement ap- 'oprié au caractère de Milton, dont le trait distinctif t le sublime. C'est du sommet de ce grand événement ligieux qu'il lui était permis de jeter son regard sur durée sans borne dans le passé comme dans l'avers et d'embrasser une double éternité. Mais lui seul

'.. Delille, à qui nous empruntons cette paraphrase, traduit Mil ton nme Dryden l'enjolivait dans son drame : L'état (l'innocence. C'est ce ) Shakspeare appelle « dorer l'or pur et parfumer la violette^

7b gt'ld pure gold and set a perfum e on ihe violet » •

108 L'ANGLETERliiî..

pouyait triompher des difficultés d'une matière ou tout intérêt vulgaire semblait se dérober sous ses pas. Deux êtres humains pour tous personnages , un seul et naïf incident pour toute action : un monde vide encore ou rempli d'acteurs inconnus et immatériels, voilà tout ce que lui donnait la tradition : son génie a fait le reste. Quelle peinture que cet enfer si vivement dessiné et pourtant si idéal ! Quel contraste sublime avec cette pure lumière du troisième chant, si étincelante, si divine^ si belle de tous les regrets du poète aveugle ! Et ce chaos immense, presque infini , i sauvage abîme, berceau de la nature et peut-être son tombeau ! » Quelle création surtout que ce Satan si fîer^ si beau dans son gigantesque orgueil, « excès de gloire obscurcie ! » Toutes les passions de la guerre civile, tout< Téloqucnce haineuse d'une révolution vaincue semblen. concentrées el idéalisées dans cette hautaine figure.

Un autre caractère des doctrines puritaines qui se réfléchit dans Le paradis perdu y c'est la candeur d'une familN religieuse qui, seule sous le regard de Dieu, coule une vi< d'innocence et d'amour, « n'observant d'autres rites qu'ua< adoration pure, que Dieu aime le mieux ». L'âme tendra et chaste de Milton, si éprise de l'amour du beau, s trouvé pour peindre le bonheur de nos premiers parents les couleurs les plus suaves, les traits les plus gracieux qu'ait jamais inventés la poésie. Le tableau do cette félicité dans l'innocence est préservé de la fadeur, d'abord par le contraste des premiers chants tout pleins de ténèbres, de colères et de supplices, ensuite par le danger qui s'approche avec Satan, par l'immense intérêt qui s'attache à l'obéissance du couple fortuné, dans la main duquel tremblent toutes nos espérances; enfin par le dénouement fatal et par le pathétique profond, quoique tendre et résigné, dont le poète l'accompagne.

Ce qui caractérise et distingue Milton entre tous les poètes, c'est là grandeur des idè^a, cî^^xX^ ^^\i\\ment du

sublime qui le possède et remporte. Il ne Toit la nature que d'une façon indécise : elle semble à ses yeux obscurcis s'envelopper d'un nuage mystique qui reflète en mille rayons brisés les émotions de son âme. Il ne crée pas des personnages vivants, comme Shakspeare, ou s'il en crée, il les forme de son propre sang, les vivifie de son soufQe ; c'est lui-même et lui seul, mais lui sublime et puissant, qu'il exprime. Son style a le même caractère; l'élan, l'émolion, la force qui trouble et entraîne, plutôt que la netteté d'images, que la précision du trait qui frappe et s'enibnce dans l'esprit. II suggère plutôt qu'il n'exprime, il £ût penser ce qu'il ne dit pas ; il s'empare du lecteur, l'emporte avec lui, le force à sentir et à se faire poète comme lui.

Pour comprendre ce don particulier du poète anglais, il suffit de le comparer au grand poète florentin, à Dante, qui doit sa gloire à un sujet analogue. Celui-ci a vu ce qu'il décrit : il le voit encore, et prétend bien que vous le voyiez aussi. Son enfer est un immense entonnoir dont on a pu, d'après sa description, tracer exactement la carte. Quelque étrange, quelque grotesque que soit l'objet qu'il veut peindre, il nous en donne la forme, la couleur, rri: le son, l'odeur, le goût. Son Satan est une vaste machine à broyer les coupables (ou même les innocents, s'ils appartiennent au parti contraire à celui du poète). L'échiné velue du grand rebelle présente de longs poils qui servent d'échelle au merveilleux pèlerin. Les ruines du précipice, qui conduit du sixième au septième cercle de l'enfer, resta -1 semblent à celles du rocher qui s'écroula dans l'Adige au [jc:4 sud de la ville de Trente. La cataracte du Phlégéthon rap- %A pelle au poète celle d'Acqua-Gheta, près du monastère de et r| Saint-Benoît. La face énorme de Nemrod lui apparaît aussi longue et aussi large que la coupole de l'église de Saint- Pierre à Rome... Trois Allemands de haute taille s'efTorccraicjaf en vain d'atteindre jusqu'à Bcs di^N^\xx..T^^\i\.^ ^^V

un témoin oculaire, un témoin véridique et nolî, La simplicité, la vulgarité bourgeoise de ses paroles est une garantie de sa véracité et un puissant moyen d'impression. Milton fait appel, non à vos yeux, mais à un organe plus puissant, à votre imagination. Il fouille dans vos anciennes idées, dans vos souvenirs classiques; il y saisit des images déjà conçues, des émotions déjà senties ; il les réunit, les entasse, Ossa sur Pélion, Olympe sur Ossa; il vous force à combiner toutes ces impressions vagues et immenses et à en faire un prodigieux ensemble. Il ne songe pas à mesurer le corps de son Satan : il se contente de vous donner une idée vague du vaste espace qu'il recouvre. Il le voit étendu sur le lac infernal, flottant au loin, égal en grandeur aux géants ennemis de Jupiter, ou au monstre marin que le matelot trompé prend pour une île. Quand l'archange déchu se dresse pour combattre, il apparaît comme le Ténériffe ou l'Atlas : sa taille atteint jusqu'aux cieux. C'est surtout par les sentiments de l'âme qu'il le grandit: il lui donne toute la hauteur factieuse d'un des acteurs de la grande rébellion : il met dans son cœur l'enfer haineux de la guerre civile : Satan est Gromwell multiplié par rinflni.

Les phénomènes de la nature ne sont pas plus distincts pour lui, et ils n'en prennent que plus de grandeur. Ne cherchez pas dans l'enfer de Milton les détails d'autodafé des MalebolgCy l'odeur de chair vivante rôtie par la flamme éternelle, les pieds dete papes damnés qui s'agitent convulsivement au-dessus de leur brûlant sépulcre ; non, Tarchange pervers vous montrera seulement son front « sillonné par les cicatrices de la foudre », et votre imagination aura en pâture quelque chose de plus effrayant et de plus vague que la flamme, elle reculera devant des ténèbres visibles, darkness visible!

La langue du Paradis perdu^ admirablement belle à reux d'étranger j a trouvé cbciz W ku^Xvù'à ç\\x^V^v5,'5»

jvères critiques. Nous sommes heureux d'y opposer Topiion d'un juge compétent.

a Si la diction est le vêtement de la pensée, dit Campîil, on peut dire avec raison que Milton porte le cçstume î la souveraineté. Les langues étrangères elles-mêmes ennent l'enrichir de leurs idiotismes. Partout on reconlit dans Le paradis perdu le plus savant des poètes*; ais sa science ne nuit en rien à la pureté toute anglaise 3 son langage. Sa simplicité reste intacte au milieu de !S ornements éclatants, comme le buisson de Moïse au iin de la flamme miraculeuse qui le brûlait, mais sans le msumer*. »

« Tu as beaucoup parlé du paradis perdu; mais tu as rien dit du paradis regagné », disait à Milton le une quaker EUwood, son lecteur et son ami. Le poète ne ipondit rien sur le moment, mais quelques mois plus ird il donnait au jeune homme une nouvelle épopée en aatre chants dont Ellwood lui-même avait dicté le titre, u risque de mériter de la part du lecteur le même reroche que le quaker adressait à Milton, nous parlerons îu du Paradis regagné, ainsi que des poèmes qui prédèrent Le paradis perdu. Il y a souvent dans la carrière is grands artistes trois périodes : celle où ils n'ont pas icore atteint leur idée, celle où ils l'expriment, et enfin slle où ils l'exagèrent. Â la première appartiennent les )ème8 divers de Milton, Lycidas^ Les Arcadiens, lesSonîte, les Poèmes latins^ les charmantes pièces L'allégro et penserosOy le gracieux drame lyrique de Cornus, et même imson agonistes. Tous ces poèmes, à l'exception peutre du dernier, ne portent pas tellement le cachet de ilton qu'un autre poète de talent n'eût pu les composer. 3 paradis regagné se classe dans la troisième des péodes que nous venons de distinguer. Milton y détache de

) Essayon english poetry^ Part iJI.

Itt L'ANGLETEBRC

ton Paradh perdu rélément thëologiqne qjin cb esti maiA ràfii^ fteoiemeiit, sans le corps, sans la Tîe, sa toiiUury Unueé sine corpore vitas; et il en Eût to fiubulance de son poème nouyeao. Ici plus d*éraien pluK d'intrigue attachante, plas de danger poar le 1 plus de sublimes peintures, plus de combats gigante^ la doctrine s'y dëteloppe dans toute sa limpidité pnri On croirait lire Le paradis perdu réduit aux nobles tiens de Jéhovah avec son ditin fils. Il n'est pas éto f]ue Milton ait préféré cette seconde épopée à la prec Il Test moins encore que la postérité ne partag son avis.

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