‹ Histoire des littératures étrangères considérées dans leurs rapports avec le développement de laChapitre 46 sur 103 · Léon Boucher, ouvrage cité, page · texte numérisé non relu

Léon Boucher, ouvrage cité, page

7, Né dans le comté d*Âyr en 11 bO, VvobctV. BviniA moamt à Dumfrics

lelà du temps où je m'y livrais Je passais les soirées selon non cœur. » Aux champs même il emportait un livre dans ;a poche, et le lisait avec avidité. « Le recueil des chanîOns écossaises était mon vade mecum. Je tenais mes yeux collés sur elles en menant ma charrue ou en allant à pied pers mon ouvrage. » Bientôt Burns composa lui-même, et fut connu dans le voisinage pour un faiseur de vers. Ses poèmes, éclos ainsi en plein air et sur le revers d'un sillon, ont le parfum du miel sauvage. Quelle surprise préparaient aux admirateurs de Pope des chants comme ceux sur le Samedi soir du paysan j sur Une souris dont f avais détruit h nid avec ma charrue^ à Un ami qui part^ à Mary des Montagnes^ à Mary dans le ciel! Nous nommons au hasard les premières pièces qui se présentent à notre mémoire, lions pourrions en signaler cent autres non moins belles, non moins touchantes. Traduisons seulement, comme spécimen, la dernière que nous venons d'indiquer.

Étoile tardivo au rayon affaibli, qui aimes à saluer Taube matinale; de nouveau tu annonces le jour où ma Mary fut arrachée de mon &mel

G Mary, chère ombre disparue! Où est ta place de bienheureux repos? Vois-tu ton ami étendu sur la terre ! Entends-tu les soupirs qui déchirent sa poitrine?

Puis-jo oublier cette heure sacrée? Puis-je oublier le bois sanctifié où nous nous rencontrâmes prés de l'Âyr sinueux, pour vivre une journée périssable?

L'éternité n'effacera pas ces chers souvenirs des transports passés, ton image à nos derniers embrassemcnts. Ah ! nous ne pensions guère que c'était le dernier !

L'Ayr murmurant baisait les cailloux de sa rive, ombragé de bo is saavages à l'épaisse verdure; le bouleau odorant et la pâle aubépine s'entrelaçaient amoureusement autour de cette scène ravissante.

Les fleurs poussaient lascives pour être foulées ; les oiseaux chantaie ni l'amour sur chaque branche, jusqu'à ce que, trop tôt, le couchant en feu proclamât la fuite rapide du jour.

Toujours ces souvenirs veillent dans ma pensée, qui les couve tendrement avec un soin avare. Le temps ne fait que rendre leur impressionplus profonde comme les ruisseaux creusent plus profondément leur lit.

UaMary, chère ombre disparue, où est tap\ace^<iV)v«ïi\\^\x\fe\«w\i«^^%\

UTT. SEPTm V^

Vois-tu ton ami étendu sur la terre? Enteods-tu les soupirs qui déchirent sa poitrine ?

En lisant cotte pièce, dont une traduction n'a pu effacer tou te la beauté, on se souvient des sonnets de Pétrarque sur la mort de Laure, que Burns certainement n'avait pas lus ; on pense surtout au Lac de Lamartine, dont l'auteur ne connaissait probablement pas les poésies de Burns. Sous tous les climats et dans tous les âges, la nature, l'inspiration poétique se reproduisent et parfois se ressemblent.

A côté de ces délicatesses d'âme, à côté du rêveur qui se détourne de sa route pour ne pas effrayer un oiseau qui chante, pour ne pas froisser une branche d'aubépine qui fleurit S il y a le joyeux compagnon animé d'une folle gaieté qui réclame en faveur de l'instinct et de la jouissance, qui poursuit volontiers le plaisir sous toutes ses formes. Il est comme il le dit lui-même, « un païen non régénéré ». Avec quelle verve, comme et mieux que notre Béranger, il chante les Guetix*^ dans son grossier chef-d'œuvre! Gomme il les voit avec amour « trinquer et rire, crier et se démener, cogner et sauter tant que les tourtières résonnent! » Burns est lui-même un truand de génie, une sorte de Villon écossais, vulgaire et pathétique, attendri et violent, religieux et indévôt, curieux mélange de tous les extrêmes, énigme apparente qui s'explique par un seul mot, le naturel et la passion.

Nous trouvons aussi en lui le poète grave et énergique, le plébéien révolté, dont l'âpre accent rappelle celui de Jeau' Jacques Rousseau. Il s'indigne « de voir un individu que sa capacité aurait élevé tout juste à la dignité de tail-

1. 1 listened to the birds, and frequently turned out of my path, lest I should distnrb their little songs or frighten them to anothcr station. Even Uie hoary havvthorn twig that shot across the way, what hcart^ at 8ULh a lime, but must bave been intercsted for his welfare? 2. TAe Joily ôeggars.

eur à seize sous par jour et dont le cœur ne vaut pas trois lards, recevoir des attentions et des égards qu'on refuse LU ûls du génie et de la pauvreté ». Il trouve « dur de voir un pauvre homme usé de fatigue, tout abject, humble et i.vili, demander à un de ses frères de la terre, la permission de travailler ». — On entend même gronder dans ses vers les cris et les menaces des plus mauvais jours de notre Révolution : « La pauvre vieille mère Ecosse veut ravoir sa cruche et sa bouilloire. Et, par Dieu ! si on la pousse à bout, elle descendra dans les rues, poignard et pistolet à la ceinture, et fera entrer sa lame jusqu'au manche dans le premier qu'elle rencontrera. »

Bums applaudit au triomphe de la France sur l'Europe conservatrice. Il célèbre l'arbre de la liberté mis à la .place de la Bastille et voit avec une gaieté farouche tomber la tète du roi qui a voulu l'abattre.

Sar cet arbre croit un fruit — dont tout le monde pourra dire les "Vertus, mon brave !

Il relève l'homme au-dessus de la brute, — et fait qu'il se connaît luimême, mon brave !

Que le paysan en goûte un morceau, — le voilà plus grand qu'un seigneur, mon brave 1

Le roi Louis pensait le couper, — quand il était encore tout petit, mon krave!

A cause de cela, le gardien lui a cassé sa couronne, — lui a coupé la tôle et tout, mon brave !

Burns, on le croira facilement, s'était fait des ennemis par son franc parler : il se préparait à s^expatrier comme ion nombre de ses compatriotes, à aller chercher fortune à la Jamaïque ; mais avant son départ, il vint à bout de faire imprimer à Edimbourg un volume de ses poèmes. Ce fut un succès d'étonnement, d'admiration. Le patriotisme local s'en mêla : l'Ecosse avait eu des savants, des économistes, des historiens, des philosophes, mais pas encore de poètes. Or en voici un qui a.^ça.T^\X. àa.TL^ \fôi^ circonstances les plus frappantes pour \a cuiiVi^iV^. ÇI<i.'s\

1Ô6 l'angleterrk.

un paysan jeune, beau, hardi qui vient les mains pleii de chansons naïves et charmantes. L'Angleterre elie-mêi fut prise au charme de cette nouveauté : deux éditions livre se succédèrent rapidement : l'auteur fut accueilli p tout, et devint pour un hiver le lion des salons. Ap] quoi il lui fallut recommencer à gagner sa vie; on le commis de la douane à Dumfries. Mais ce modeste emp satisfaisait peu son ambition et ses nouvelles habitudei les passions ardentes qui l'avaient fait poète consumère rapidement sa vie : la débauche, Tivrognerie brutale été gnirent sa belle imagination. A trente-six ans Burns éts usé.

Il laissait un recueil admirable, fruit précoce de s* jeunes et pures années. Il avait fait entrer les émotions le langage du peuple, d'un peuple provincial et presqi étranger, dans la langue et dans l'admiration des haute classes. U avait préparé la route à son compatriote Walt( Scoti.

George Grabbe' annonça et devança aussi par ses pre miers ouvrages Téclosion de la poésie du dix-neu vième siècle. Il se rattache évidemment à l'école de Cowpei mais son caractère et son style n'appartiennent qu'à lui Poète par nature, et l'un des plus grands de l'époque, i semble n'avoir écrit que contre la poésie. Il a été frapp du reproche ordinaire qu'on adresse à la Muse de Tivr de mensonges et, ces mensonges, il entreprend de le détruire. La campagne, le village, les mœurs naïves e factices des personnages de l'antique églogue, l'âge d'o des poètes, en un mot, voilà l'ennemi qu'il attaque, le rêvi odieux qu'il dissipe.

Grabbe, ainsi que Burns, avait connu la misère. Son père, pauvre maître d'école, douanier, garde-magasiflj

/• Né à Suffolk en 1755, morl cxi\%:^^,«

ayant sept enfants à nourrir, fit à grand'peine de George, le plus gauche et le plus maladroit de tous, un ckétif élève de pharmacie. Incapable de réussir dans cette profession, le jeune homme, qui avait déjà composé quelques

{ vers, emprunte cent vingt-cinq francs, part pour Londres, y cherche en vain des protecteurs, et va mourir de faim, quand un dernier appel, adressé au grand orateur, au grand homme de bien que nous connaissons, Edmond Burke, lui sauve la vie et la gloire. Grabbe obtient un éditeur, une place de chapelain ; puis il devient pasteur, et reste toute sa vie prédicateur et poète.

Il fut surtout observateur : il se sentit Taustëre vocation d'étudier et de peindre une des faces de la vie. En 1781 paraît son premier poème, La MbliothèqtAe; en 1783 il publie Levillage ; en 1785, Le journal; fuis Le registre de k paroisse; Le bourg; et enfin, après vingt ans de silence, en 1807, le meilleur et le plus intéressant de ses ouvrages,

I Les contes du château.

J La poésie de Grabbe est en quelque sorte réaliste : elle est aussi exacte que n'importe quelle prose; elle retrace les difformités morales avec une fidélité d'anatomie qui lui donne un air d'amertume et d'invective. Elle décrit d'ordinaire les malheureux sans sympathiser avec leurs douleurs, et dans sa pitié même on sent plus de mépris que d'amour. Walter Scott, dans un de ses romans, désigne Grabbe comme le Juvénal anglais : un critique l'appelle ' le La Rochefoucauld des classes inférieures. U cherche et trouve le vice à la campagne, sous les fictions vieillies de l'idylle. La nature elle-même ne lui inspire ni enthousiasme ni admiration : la terre arrosée par les sueurs des grossiers paysans est désenchantée pour lui, comme le hameau. Et néanmoins, poète malgré lui, Grabbe nous attache non seulement par son talent d'observation, sa profondeur, la sagacité de ses remarc^ue^, TXi^\^ ^Tksxst^ par des scènes d'un pathétique déchiranlji "p^Lt Ôl^^ \aîù\^%.\K

gracieux et même par les élans d'une poésie toute 1} Il est difficile de faire la guerre à Fimagination ave d'imagination^.

GUAPITRE XIX

LES LAKISTS

Caractère général des Lakîsls — WordsiTtorth, Coleridgc, Soi Influence de TAnglcterre sur la France.

Gowper, Bums et Grabbe furent des novateurs, m novateura involontaires; ils eurent la divination, ms la pleine conscience de la révolution littéraire qu'il; guraient. Il n'en est pas ainsi des poètes qui von occuper. Ceux-ci comprennent qu'une grande rêne littéraire et morale est à faire et se fait ; ils en trac programme et le but; ils l'accomplissent eux-mêm leurs efforts et leur génie.

Ici apparaît en première ligne ce qu'on appelle l'écc Uûeists : Wordsworth, Coleridge, Southey, CampbelJ son. On les désigne ainsi collectivement à cause du que plusieurs d'entre eux firent au bord des lacs du n l'Angleterre, dans les comtés de Westmoreland et de berland. Quelque différents que soient leurs talents ei caractères, les lakists ont entre eux des traits cou que nous pouvons signaler.

£n politique, ils appartiennent au parti conscrv au parti tory. ï!pris d'abord des espérances libéra notre Révolution, ils se rejetèrent bientôt avec effro:

Jm Amédée P'ichoi^ Voyage en Anglclerrc et en Kcosse, tt

LES LÀKISTS.. 199

la résistance, et devinrent, avant, pendant et après le règne ie Napoléon I*% les appuis et les partisans du ministère unglais.

En poésie, ils . réagirent contre l'école continentale de Dryden et de Pope, réservant toute leur admiration pour les auteurs du siècle d'Elisabeth. Depuis Milton jusqu'à Cowper, la littérature anglaise ne leur offre qu'un grand vide ; ils se retournent avec amour vers le passé de la vieille Angleterre, et en même temps vers l'iiiépuisable inspiration de toute vraie poésie, vers la nature, éternellement jeune et belle.

L'adoration passionnée de la nature, de cette vie immense où l'homme apparaît comme un point , est un sentiment commun à toute l'école. Dans les solitudes muettes, sur la face unie ou ridée de leurs lacs, dans le demi-jour des forêts, il leur semble que leur âme se fond avec l'âme universelle ; ils sentent une influence invisible et ineffable qui les exalte, les ravit et les purifie. C'est un mysticisme qui a quelque rapport avec le panthéisme des Grecs. Tous les phénomènes du monde sont pour eux les expressions variées d'une puissance intellectuelle ; ils attribuent non seulement une vie physique, mais encore, dans l'entraînement de leur enthousiasme fort pardonnable à des poètes, une vie morale aux plus petits, comme aux plus grands objets de la création. L'océan a une âme et des passions ; la lune, des caprices; les vagues, les astres, les ïiuages obéissent à un sentiment intérieur. Eux-mêmes Sentent leur personnalité indécise leur échapper et se confondre dans ce vaste ensemble de pensée et de sensation. ^ La cataracte retentissante, écrit l'un d'entre eux, me poursuivait comme une passion ; le rocher élevé, la montagne, la forêt épaisse et profonde, leurs couleurs som-^ bres et leurs formes étaient alors pour moi un désir, un sentiment et un amour. y> Le poète qui écrivait ces vers, 'WiW^wn '^ otÔL'swQrt'^,

(1770-1850) est considéré comme le chef et presque comme le pontife de Técole. Semblable au vates antique, il eut ea lui quelque chose du prêtre et du prophète. Il vécut paisiblement dans une maison élégante, au bord d'un beau lac, en face de nobles montagnes, avec une fortune suffisante, au sein d'un tranquille mariage, parmi les admirations et les empressements d'amis distingués et choisis, occupé de contemplations que nul orage ne vint troubler, et de poésie que nul embarras ne vint empêcher d'éclore. Dans ce grand calme, il s'écoute penser; la paix est si profonde en lui et autour de lui qu'il peut apercevoir Timperceptiblo : « La plus humble fleur qui s'ouvre, dit-il, peut remuer en moi des sentiments trop profonds pour se répandre en larmes. » Il voit une grandeur, une beauté, des leçons dans les petits événements qui font la trame de nos journées les plus banales. Ses yeux délicats sont accoutumés aux teintes douces et uniformes : c'est un poète crépusculaire. La vie morale dans la vie vulgaire, voilà l'objet de ses préférences. Ses peintures sont des grisailles significatives ^

Cette disposition n'est pas chez Wordsworth un instinct seulement; c'est une théorie, une doctrine ; car, comme nos romantiques de 1828, le chef des lakists a écrit beaucoup de préfaces, de manifestes. C'est un inconvénient et un danger : le poète qui se fait critique et théoricien, force la note, exagère ses opinions pour leur donner du relief, et compose ensuite des poésies pour justifier ses préfaces. Les théories littéraires de Wordsworth peuvent se résumer ainsi : ■'

ce Depuis un siècle au moins notre poésie est un mensonge. La forme en est aussi fausse que le fond. Pourquoi ce langage de convention qui la constitue? Ces métaphores, ces périphrases traditionnelles que les prétendus poètes se

-i- raine, LiUéralure anglaise, \ome\\\^V^^fe^^»

LES LAKISTS. 201

passent de main en main comme une friperie fanée? Tout le monde est poète, excepté le faiseur de vers. Le vrai poète n'est qu'un homme qui parle à des hommes; il doit donc employer leur langage de chaque jour, celui qui va du cœur au cœur, la langue usuelle, la langue vulgaire, sans en rien retrancher que ses négligences et ses grossièretés; voilà pour la forme.

Le fond de la poésie ordinaire n'est pas moins vicieux. Par ses dédains littéraires et aristocratiques, elle a resserré, appauvri misérablement le domaine de l'art. La vérité, la vie a cessé d'être réputée poétique : certains sujets banals et patentés ont seuls le privilège de l'être. Il faut renverser ces étroites barrières : la vie tout entière est poétique parce qu'elle est vraie, parce qu'elle est belle. La vie commune, celle des campagnards, des artisans les plus humbles, peut être la plus poétique de toutes, parce qu'elle est le plus rapprochée de la source de toute poésie, la nature,-

Wordsworth a été trop fidèle à son système. Ses ballades lyriques sont écrites quelquefois avec une simplicité ((ui ressemble à une affectation de prosaïsme. Les critiques du temps n'y voulurent voir que de « médiocres chansons de nourrices ». Il est sûr que plusieurs de ses pièces sont enfantines, presque niaises : des événements plats dans un style plat, nullités sur nullités, et par principe*. Certainement un chat qui joue avec trois fouilles sèches peut fournir une réflexion philosophique, et figurer l'homme sage qui joue avec les feuilles tombées de la vie, mais quatre-vingts vers là-dessus font bâiller, et, bien pis, sourire. Toutes les poétiques du monde ne nous réconcilieront pas avec tant d'ennui*.

1. The poelical Works of W, Wordsworth: Appendix, Préfaces, tome V, page 159 et suivantes.

2. Peter Bell, — The white doe^ — The kitten and the falling Icaves,

Page 1