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CHAPITRE PREMIER

l^AISSANCE BE LA LITTËRATURE ALLEMANDE

Les origines. — Les précurseurs de la grande époque :

KIopstock, Wieland.

Il est difficile de contester qu'à partir de la fin du dixhuitième siècle rhégémonie littéraire de TEurope, qui ^vait appartenu successivement à l'Italie, à TEspagne, à la France et à l'Angleterre, passe enfin à TAllemagne. Les grands noms de Goethe et Schiller, ceux de Kant, de ychelling, de Hegel, ceux de Niebuhr, de Herder, de Winl^elmann ont conquis les uns l'admiration, les autres Tébonnement et l'attention obligatoire de toute l'Europe. L'Allemagne est la dernière des grandes nations dont nous devons esquisser rapidement la littérature.

U est bien entendu que nous ne pouvons ni ne voulons écrire ici, môme en abrégé, une histoire littéraire do l'Allemagne. Nous désirons, comme nous l'avons fait pour L'Italie, l'Espagne et l'Angleterre, faire connaître à nos Lecteurs U période dominc!.tr|pe de cette littérature, cetb 5ui appartient désormMs h rEprppe tout entière, k Ift Wi-

imiion universelle, à ç,^ que Q&i\h^ appelle ^i npblem^nt h liuémffur0 é* monde {(ii$ W^W^i^'9tiyKf\%

En effet, au moyen âge et même au seizième et au dixseptième siècle, il n*y a pas de littérature exclusivement allemande. Le génie particulier de la race germanique, si fécond, si original, qui par son contact violent, à l'époque des grandes migrations, avait renouvelé les mœurs et l'esprit des populations latines, ce génie s'était nivelé et avait subi le joug uniforme de la civilisation féodale et catholique. Il avait créé une nouvelle Europe, mais lui-même en faisait désormais partie et se confondait avec elle. Des bouches du Rhin aux sources du Pô, des bords de la Tamise à ceux de l'Èbre et du Danube nous trouvons alors le même art, le même culte, les mêmes formes et souvent les mêmes sujets littéraires. En Allemagne, comme dans toute l'Europe, des jongleurs, des trouvères vont do cour en cour, de château en château, Taumônière à la ceinture et la mémoire chargée de toutes les traditions. Si le peuple allemand reste fidèle au souvenir des héros de sa race, au roi Rhoter, au comte Ernst, s'il ne se lasse pas de redire les exploits et les malheurs des Nibelungerij le vaillant Siegfried, la terrible Chriemhilde, le puissant roi Etzel (Attila), le généreux et loyal margrave Rudiger, néanmoins ses trouvères, ses poètes lettrés (comme le prêtre Conrad, Wolfram d'Eschenbach, Hartmann d'Aue, le prêtre Lamprecht, etc.), font retentir tous les châteaux du Rhin et du Danube des merveilleux récits qui charmaient alors toute l'Europe. A Worms, à AVartbourg, à Cologne, on chante comme à Paris, à Rouen, à Windsor, « de Charlemagne el de Roland» (das Rolandslied), ou bien on célèbre Arihui et la Table ronde, Twain, le chevalier au Lion; le saim Graal, Parceval, Titurel, Tristan et Isolt, ou encore lei héros transfigurés de l'antiquité classique, Alexandre 1< Grand, Énée, La guerre de Troie. Les chants lyrique; d'Avignon et de Toulouse ont leur écho en Thuringe, ei Souabe, en Autriche : les Minnesânger (Walter delaVogel wejde, Dietmar d'Aist, Keinmat Vô N\evi^, \i\\\ç.\v dô Lich

tenstein et autres : on en compte plus de cent cinquanie) sont les frères de nos troubadours. Nos contes, nos fatliaux, notre grande épopée satirique, le Roman du Ronard, avec Noble le Lion, et Isengrin le Loup, trouvent de l'autre côté des Vosges des auditeurs empressés. Vers la fin du moyen âge Tinspiration chevaleresque s'éteint peu à peu ; alors en Allemagne comme dans toute l'Europe les poésies didactiques apparaissent; les Maîtres chanteurs substituent le métier à l'inspiration. Ils ont des écoles, des disciples, une science des vers, la Tabulature; Mayence, Strasbourg, Francfort, Prague, rivalisent avec les jeux floraux de Toulouse.

Au seizième siècle la grande insurrection de Luther, qui devait agiter si longtemps le monde religieux et le monde politique, exerça aussi une influence durable sur la littérature. Elle donna naissance au chant d'église protestant, et répandit dans toute l'Allemagne la langue dans laquelle le réformateur traduisait la Bible et écrivait sa violente controverse (le haut-allemand moderne). Pour le reste, elle laissa les lettres allemandes où elle les avait trouvées, en pleine société avec les autres littératures de l'Europe. Les lettrés allemands écrivent en latin, dans la langue universelle. Ils font de l'érudition, de la controverse, de ce qu'on a la politesse d'appeler de la science^ La Renaissance ^Itra-rhénane joignit aux modèles modernes l'étude des œuvres antiques, non des meilleures, mais celle des classiques de la décadence ; encore l'Allemagne prit-elle pour inodèles non les auteurs originaux, mais les imitations françaises, italiennes et hollandaises qui en avaient été faites*.

j. La terrible guerre de Trente ans avait laissé languir tout effort littéraire. La Silésie, qui en avait moins souffert que

1. Schcinpflug, Kune Lilcraturgeschichte der /)eu(8CÎieTi,Çt'\%^\S&Vx S. 73.

UTT, SEPT, X^

tout le reste de rempire, produisît les deux écoles qv remplissent le dix-septième siècle, d'abord celle d'Opit le Malherbe de rAllemagne, et ensuite celle de Hoffman et de Lohenstein ; toutes deux imitatrices, l'une de ! France, l'autre de lltalie ; l'une régulière et sèche, Tauti emphatique et sensuelle; la première se rattachant à Bo leau, la seconde issue de Guarini et du « chevalier M; rin » (Marini).

En dehors de toutes les écoles, en dehors même de i nation et de sa langue maternelle, parut alors un génie i premier ordre, le rival de notre Descartes, le grand Leil nitz, qui confia k l'idiome universel, au latin, des pensé destinées à l'Europe et à la postérité.

Dans la première moitié du dix-huitième siècle, de 17i à 1760, s'étend la période d'éclosion, celle qui prépa l'originalité et les chefs-d'œuvre. Elle s'ouvre par les tn vaux de deux critiques suisses, Bodmer (1698-1783) et s( ami Breitinger (1701-1776), tous deux professeurs Zurich. C'est le caractère particulier des lettres allemande qui s'explique par l'époque tardive de leur développemes d'avoir ouvert par la critique la route du génie ^

Le mérite des deux professeurs c'est d'avoir réveil dans la littérature germanique le sentiment national, d'i voir opposé en théorie la poésie du Nord à la poésie d races latines, et enflammé les esprits pour les hardiess de Milton, en même temps qu'ils remettaient en lumiè les grâces naïves des Minnosânger. Autour d'eux se groi pèrent quelques jeunes talents; et, à partir de l'ann 1719, Zurich devint pour quelque temps un centre litt

1. Le contraire avait en lieu dans l'antiquité, où la critique était n do Tétude des grandes œuvres. « Quod homines eloquentissimi fecerui id quosdam olraervasse, atqne id egisse » disait Gicéron. Mais les artisi

n'avaient pas en de prédécesseurs à juger : les artistes allemao

\ derrière eux toute rCuro][>e.

ràire. Deux ouvrages, le Traité du merveilleux de Bodmer^ e\h Poétique critique de Breitinger (1740) constituèrent le code de Técole suisse. Au milieu de beaucoup de tâtonnements et d'erreurs, on y voyait quelques principes féconds : rinvention poétique était proclamée supérieure à la règle, et le procédé déclaré impuissant à créer le génie.

Aux Anglais, leurs modèles, les deux Suisses empruntèrent un levier énergique, les journaux littéraires, les revues. « Addison avait mon cœur », écrit Breitinger. Bodmer lut aussi avec délices une traduction française du Spectatev/Ty et les deux amis conçurent immédiatement le projet de fonder une revue semblable. Elle parut en 1721 sous le nom de Discours des peintres^ elle était dédiée à « Tauguste Spectateur de la nation anglaise ».

La vie nouvelle de l'Allemagne littéraire se révéla par la lutte : en face de l'école suisse s'éleva l'école saxonne. Cinq ans après la formation du groupe de Zurich, arrivait à Leipzig, en 1724, un jeune Prussien nommé Gottsched (1700-1766) qui cherchait à échapper par la fuite au service militaire de son pays. Leipzig était alors, par son université, un des foyers principaux de la vie intellectuelle en Allemagne. Instruit et laborieux, ancien élève de l'université de Kônigsberg, le jeune réfractaire fit des cours à Leipzig, et ne tarda pas à être nommé professeur de poésie dans sa patrie d'adoption. Une « société poétique » s'y était formée ; Gottsched en fut bientôt considéré comme le chef, et il conçut dès lors la noble ambition de grouper autour de lui de jeunes talents et de donner à l'Ail emagne ce qui lui avait manqué jusqu'alors, une littérature nationale.

Malheureusement cette littérature, que Gottsched rêvait pour l'Allemagne, n'était dans ses idées qu'une contrefaçon de la nôtre. Elève de Pietsch, l'un de ces poètes de Cour qui avaient ile uri en Prusse au mom^ul q\x YVo&kNi^'^^i'^^

française y était toute-puissante, Gottsched croyait que la France devait être pour l'Allemagne ce que la Grèce avait été pour Rome. Boileau fut son oracle; et en Tinterprétant il l'alourdit. Gottsched ne connaissait les anciens que par des traductions françaises ; il fut une copie de copies, un classique de troisième main.

Pour mieux combattre les Suisses, Gottsched opposa revue à revue : il créa d'abord le Censeur raisonnable {Die vemûnflig&n Tadlerinnen)^ ensuite les Feuilles critiquer (Kritische Beitrœge), Les deux revues, la saxonne et la suisse, on qualité de sœurs, ne tardèrent pas à s'entredéchirer. Bodmer avait traduit Milton; les Feuilles critiques osèrent appeler Le paradis perdu une « farce religieuse »; et voilà la guerre allumée! Gottsched eut encore le malheur d'attaquer la Messiade de Klopstock, patronnée par Bodmer et accueillie avec admiration par toute l'Allemagne. Cette maladresse acheva de ruiner son autorité. Il se vit partout moqué, traqué et, qui pis est, oublié. Il survécut vingt ans à sa réputation d'abord si brillante.

Des ruines de Gottsched sortirent à Leipzig une nou- Wle école et un nouveau journal « les Feuilles de Brème (Bremei^ Beitrœge^) » qui, renonçant aux exclusions étroites du critique tombé, eurent l'avantage et le bon goût de compter Klopstock pour un de leurs rédacteurs et de donner au public les trois premiers chants de sa Messiade (1748).

En même temps se formait à Berlin l'école anacréoniique^ dont le poète Gleim (1719) fut le centre. D'abord jeune étudiant à Hall, il s^était attaché deux amis de son âge, Uz et Goëtz, qui partageaient son goût pour la poésie. A Berlin, où il alla chercher fortune, puis à Potsdam, enfin à Halberstadt où il obtint un modeste emploi, Gleim

1. Le titre complet de cette revue était Ncue Beitrxge zum Vergnugen iles Fèrslandea und Wiiit^*

ontinua à grouper autour de lui de jeunes et joyeux taents. Weisse, Hagedorn, Zacharise, Kleist, de Gronegck, îerstenberg, s'essayèrent tour à tour dans le genre léger it gracieux du poète de Téos. Gleim publia en 1744 ses 'Chansons badines^ qui eurent un succès prodigieux, et )lus tard ses Chansons d^ amour, Uz et Goëtz traduisirent \.nacr6on. Ce genre do composition fut pendant quelque iemps en vogue. « Le Parnasse allemand se remplit d'Anours et de Bacchus, de buveurs couronnés de roses, assis îous de frais ombrages, de bergers langoureux et de tenires bergères*. »

Mais, par bonheut* pour l'Allemagne, cette mode, importée de la France contemporaine, inspirée par Chapelle, Bachaumont, La Fare, Chaulieu, Bernis, dura peu, et la Diuse germanique alla chercher plus haut ses inspirations.

Au milieu de ces tentatives diverses, de cette lutte des écoles et des théories, le parti national eut un bonheur insigne : pour prouver le mouvement, il marcha ; à l'appui des doctrines, il présenta des œuvres.

La Suisse, qui avait produit la première critique féconde, donna aussi naissance « au premier poète allemand à qui les étrangers aient rendu justice* ». Albrecht de Haller, né et mort à Berne (1708-1777), « le plus savant homme de l'Europe », élève de Boerhave, botaniste, anatomiste, historien et théologien, fut par surcroît poète. Il publia en 1732 sous le titre de <c Essai de poésie suisse yy^ un recueil où Ton trouve entre autres œuvres un poème didactique et descriptif : Les Alpes. I/auteur y peint les grands spectacles de sa terre natale et la vie simple et laborieuse de sed compatriotes. La langue rude et énergique de Haller, sa poésie virile et austère, semblent un

1, Hettner, Literaturgeschichte des achtzehnterv JahrunderU^vi ^\(^^^

2. C'est le témoignage que Grimm rcndaVl k ^viXW cw VV\'^^>qsv^^ après sa mort.

SCO L'ALLEMAGNE.

premier rayon reflëté par le sommet aride et brillant des montagnes. C'était l'aurore de la renaissance germanique.

L'école suisse eut une autre bonne fortune, plus brillante encore. En 1748 parurent les trois premiers chants d'un poème épique sur le Messie. L'auteur ne s'était pas nommé, mais on sut bientôt qpi'ils étaient l'œuvre d'un jeune poète de Quedlinbourg, Frédéric-Gottlieb Klopstock (1724-1803), naguère encore étudiant à léna et à Leipzig. L'admiration qu'ils excitèrent fut immense : Klopstock avait eu le rare bonheur de rencontrer la seule veine poétique qu'il fût alors possible d'exploiter. « L'idéal, dit Gœthe, s'était réfugié dans le monde de la religion. » C'est là que Klopstock alla le chercher : il devint par là môme le représentant du parti religieux, le chef naturel de l'opposition contre la philosophie voltairienne. Il fut le Chateaubriand de rAllemagne.

C'est surtout à Zurich que les prémisses du nouveau poème furent accueillies avec enthousiasme : c'était Yœuvre qu'avaient rêvée Bodmer et ses collaborateurs. Klopstock d'ailleurs les reconnaissait ouvertement pour ses maîtres. a Je n'étais qu'un jeune homme, écrivait-il au chef d'école, tout à mon Virgile et à mon' Homère, et m'irritant on secret des écrits des Saxons (tiottsched et son école), quand les vôtres et ceux de Breitinger me tombèrent dans les mains. Je les lus ou plutôt je les dévorai.... Et quand Milton, que sans votre traduction je n'aurais peut-être connu que trop tard, me tomba entre les mains, alors le feu qu'Homère avait allumé dans mon âme se changea en flamme et m'excita à chanter les cieux et la religion. »

Les dix-sept autres chants qui complètent la Messiade parurent de 1751 à 1773. Le roi de Danemark avait fait au poète une modique pension, qui lui permit de continuer, son œuvre. Bodmer, dans sa revue, avait glorifié l'auteur : il l'avait invité et reçu à Zuricb. Klopstock fut pour toute ^'^Uemagne^ un pontife, un^ates^Mii^ ^oyx.^ ^^ ^\^^\.^

On ne peut nier aujourd'hui que la Messiade, consi- Icrée comme poème épique, ne laisse beaucoup à désirer. jB manque d'action, Tabondance des discours, la pâleur le ces figures surnaturelles qui, à force de sainteté, ichappent à la sympathie, sont des défauts durables, et issurent à Klopstock plus de renommée que de lecteurs, hauteur aurait besoin, suivant la remarque ingénieuse le M™* de Staël, d'avoir affaire à des lecteurs déjà resluscités, comme son Gidli et sa Sémida. Cependant Tim- )ression générale qu'il laisse dans l'ânte est celle que peut ;eul produire un vrai et grand poète. « Les chrétiens, dit e même critique, possédaient deux poèmes, la Divine %médie de Dante et Le paradis perdu de Milton : l'un itait plein d'images et de fantômes, comme la religion iîtérieure des Italiens ; Milton, qui avait vécu au milieu les guerres civiles, excellait surtout dans la peinture des ^ractères, et son Satan est un factieux gigantesque, armé 'ontre la monarchie du ciel. Klopstock a conçu le sentinent chrétien dans toute sa pureté ; c'est au divin sauveur les hommes que son âme a été consacrée. Les Pères de 'Église ont inspiré Dante; la Bible, Milton; les plus grandes beautés du poème de Klopstock sont puisées dan» e Nouveau Testament; il sait faire ressortir de la simpli- 'ité divine de l'Évangile un charme de poésie qui n'en iltère pas la pureté. Lorsqu'on commence ce poème, on 'roit entrer dans une grande église, au milieu de laquelle m orgue se fait entendre; et l'attendrissement et le ecueillement qu'inspirent les temples du Seigneur s'em- )arent de l'âme en lisant la Messiade^ »

Au-dessus de Tépopée de Klopstock il faut placer ses Wes, dans lesquelles il célèbre la religion, la piâtrie, l'anitié. « C'est là que dans les plus belles formes de la ver- 'i&cation antique et dans le plus noble langage lé poète;

/. Mme de Staël, De V Allemagne^ chapitre, ir.

232 I/ALLEMAGNB.

développe les idécâ les plus élevées que Tâme de Thommc peut concevoir. Telles sont ses odes à ses amis Giseke et Ebert, celles à Fanny, à Cidli; les odes religieuses, Le printemps j Les mondes^ Le consolateur; enfin celles qui s'inspirent des sentiments patriotiques, telles que : Ua patrie^ Hermann^ Notre Langue ^ etc. Ses Élégies et ses cantiques spirituels sont à peine inférieurs aux Odes.

Ses trois essais dramatiques, La mort d'Adam^ Sabmon et Davidy méritent moins d'éloges. Il en est de même de ses chants bardiques ; Le combat d^Hermann; Hermann et les princes; La mort cPHermann^ et de ses £pigrammes^. »

Klopstock, comme on devait s'y attendre, eut de nombreux imitateurs : la a poésie séraphique », les « patriarchadcs », furent quelque temps à la mode. Le vieux Bodmer lui-même, le patriarche de l'école suisse, publia une Noachide.

D'autres poètes empruntèrent à l'auteur de la Messiadc ses descriptions do la nature. Celui d'entre eux qui eut en France la plus grande vogue, fut le Suisse Gessner (1730- 1787), auteur à' idylles sentimentales et d'un poème Da^ ratif, La mort d^Abely tout cela fade et ennuyeux.

Les cantiques de Rlopstock inspirèrent les Schweiser- Lieder de Lavater, autre Suisse né en 1741, mort pasteur à Zurich en 1801, plus connu en France et même en Alle^ magne par son système de physiognomie.

Pendant ce temps l'école de Gottsched, ou plutôt inspiration française qui l'avait fait naître, avait aussi son grand écrivain, son élégant et ingénieux poète, Christophe- Martin Wieland (1733-1813). Né en Souabe à Ober-Holzeim, près de la ville impériale de Biberach, l'enfant qni devait être le Voltaire de l'Allemagne (autant qu'un Allemand peut être Voltaire) eut pour père un pasteur piôlisto

'. Sebeiapûag, JlTursALtlteratiirgeMKicKte^^.^ik.

convaincu et rigide, et fut lui-même, jusqu'à Tâge de viQgtcinq ans, absorbé dans une austère dévotion. Poète, ou du moins versificateur dès son enfance, étudiant et admirant de loin Gottsched, qu'il regardait, dit-il, comme son « Magnus Apollo », il se lia pourtant bientôt avec Técole rivale, envoya ses essais à Bodmer, reçut en échange des encouragements, des éloges, une invitation à se rendre à Zurich, à demeurer dans la maison du vénéré critique, où il resta en effet deux ans (1752-1754), comme ami, comme élève, héritant ainsi de la place et de l'affection que Bodmer avait accordée deux ans auparavant à Klopstock.

A la fin de cette première période de sa vie, en 1758, Wieland avait déjà beaucoup lu, beaucoup écrit. Il eut le bon goût de jeter au feu les nombreux essais de son enfance ; ©t quant à ceux de sa jeunesse, qu'il livra au public, ils étaient loin d'annoncer son futur caractère. C'étaient un poème didactique et religieux, des épitres morales, des critiques littéraires, bien entendu dans le sons de l'école suisse, des considérations philosophiques et platoniciennes, des hymnes religieux, des œuvres « séraphiques », en un Diot. Wieland commit même, à Texemple de Bodmer, une ^ patriarchade » : L'épreuve ou Le sacrifice d'Abraham,

Cependant la tutelle littéraire et morale du professeur zurichois commençait à lui peser : il préféra bientôt à son sévère ami une société plus jeune et plus mondaine. Wieland annonçait lui-même dans quelques phrases de ses lettres la révolution intellectuelle qui se préparait en lui : ^ Je me montrerai peu à peu tel que je suis ; le voile toml^era, écrivait-il; il en sera du mystique, du Bodmérien ce ^u'il advient de tous les fantômes.... On m'a pris pour tout Cfi que je ne suis pas. J'ai acquis de l'expérience et j'en profiterai. J'ai toujours aimé avec passion le vrai, le bon ^Ue beau ; j'emploierai toutes mes forces pour atteindre ce ^ue j*ai appris à aimer; bref, j'ai mainteTia.iLt ^vti%t.-<!.u\fl^ fins derrière moi, »

Le hasard, comme toujours, vint en aide au naturel : en 1762f un homme du grand monde, imbu de tout l'esprit français du dix-huitième siècle, le comte Frédéric de Stadion, ancien ministre de l'électeur de Mayence, fixa son séjour au château de Warthausen, près de Biberach, où Wieland avait été rappelé par ses compatriotes pour exercer des fonctions municipales. Le comte y amenait avec lui le conseiller auiique M. de La Roche, homme du monde aussi et philosophe^ comme les gens du monde Tétaient alors. M. de La Roche connaissait les auteurs français et anglais à la mode ; il avait publié des « Lettres contre le monachisme ». Sa femme, Sophie Gutermann, était une belle personne, instruite, intelligente, cousine de Wieland, et autrefois l'objet de ses platoniques hommages. Warthausen devint le centre d'une réunion aimable, un <c salon » qui rappelait un peu ceux de Paris. A cette école, Wieland tâcha de se faire Parisien : il relut avec plaisir Voltaire, Fontenelle, Diderot, D'Alembert, même Helvétius et d'Holbach ; il étudia Rousseau, mais pour le combattre : il était déjà trop voltairien pour aimer ce rude et paradoxal Genevois. Il remonta même, etcW pour lui un mérite littéraire, au delà de notre dix-huitième siècle; il devina et aima notre moyen âge à travers les jolies transformations de M. de Tressan, et leur dut le germe de ses meilleurs ouvrages.

Le plus grand danger des éducations mystiques, ce sont les réactions radicales qui les suivent : le jeune fanatique détrompé devient aisément un sceptique ou pis encore; Wieland réveillé de ce qu'il appelle la « métaphysique endormante », se fit pour toute sa vie l'ennemi juré de « l'enthousiasme ». Il passa avec armes et bagages dans le camp des « lumières (Aufklœrung) » et en prit bientôt la direction. « Je renonce, écrit-il, aux idées sublimes, graves et sombres.... Je suis peut-être, dans mes fantai- 8 /es et sentfments, aussi idéaX, c'e^xA-^^^ ^w^'^x \wv. ^'ïk

enthousiaste le plus décidé, mais ma folio me fait du ien et jamais de mal. »

Dès lors ses compositions prirent un caractère léger et ronique. Il publia d'abord des contes badins ou comi- 1168, empruntés aux auteurs célèbres de la Grèce, de Italie, de l'Angleterre, de la France et, comme ses moèles, assez peu respectueux de la décence; un roman satiique imité du Don Quichote^ mais bien inférieur à son Qodèle, Don Si/Zm'o de Bosalva, dont le sous-titre indique ssez la tendance : « le Triomphe de la nature sur Texaltaion»; Agathon, espèce de biographie de l'auteur, son hef-d'œuvre en prose, et le meilleur roman moral qui ût paru jusque-là en Allemagne, dit Lessing ; puis des uvrages en vers : Aspasie; les fragments de Psyché, [rand poème sur Tàmour; Idris et Zénide, histoire de hevalerie écrite en vers charmants ; Musarion ou Laphiosophie des Grâces, poème en trois chants qui passe mur une de ses meilleures œuvres, et dont le sujet est împrunté, comme celui d'un grand nombre d'ouvrages de tVieland, à l'époque et aux mœurs de l'ancienne Grèce.

Dans ces œuvres et dans plusieurs autres, Wieland est m poète principalement erotique, sensuel, qui prend à âche de railler l'idéal, ou du moins de le subordonner LUX jouissances vulgafres. C'était engager la littérature laissante dans une mauvaise route. Wieland donnait sans loute à l'Allemagne une poésie allemande; les lecteurs nondains et frivoles n'étaient plus contraints d'aller cher- :her en Italie, en Angleterre, en France, les peintures égères qui charmaient leurs loisirs; mais cette poésie l'avait rien de national, ni les sujets ni l'inspiration. Aussi, !n face de nombreux admirateurs, le poète eut-il de vioents adversj^ires. Ceux qui avaient applaudi la Messiade 5t toutes les poésies « séraphiques » s'indignèrent: le iercle littéraire et moral de Gôttingue, n^ ctwx ^^^ ^wi>.vJr proclamer ses sentiments d'une tai^OTi ^\>v^ ^tl^-^^^^

qu'en brûlant solennellement les œuvres de Wieland, au jour anniversaire de la naissance de Klopstock.'

Ces avertissements de l'opinion publique ne furent point inutiles à Wjeland. Nommé professeur de philosophie à 1 l'université d'Erfurt (1769), il donna plus de gravité à ses 1 écrits, plus de sérieux à ses études. Choisi bientôt (1772) 1 par la duchesse Anne-Amalie de Weimar pout diriger l'éducation de ses deux fils, Charles-Auguste et Constantin, il fut le premier en date des hommes éminents qui se réunirent dans cette cour, et en firent pendant cinquante ans le plus brillant foyer littéraire, l'Athènes de l'Allemagne.

A cette troisième période de la vie de Wieland (1769- 1813) appartiennent ses œuvres les plus remarquables : d'abord ses romans politiques, Le miroir d'or ou Les rois de Scheschiariy espèce de Télémaque du dix-huitième siècle, d'un ton agréable et badin, plus voisin de Crébillon jeune que de Fénélon; V Histoire du sage Danischmendj suite du roman précédent, écrit dans le même esprit, avec une teinte de pastorale; V Histoire des AbdéritainSy satire des petites principautés de l'Allemagne et en même temps du clergé et des institutions religieuses ; puis les poèmes de longue haleine ; Le nouvel AmadiSy épopée chevaleresque en dix-huit chants, tissu de récits charmants et légers, dans le genre des poèmes héroï-comiques de l'Italie, plein d'allusions à nos auteurs français et même de mots et d'expressions empruntés à notre langue; Géron le Courtois (1777), tiré de nos romans de la Table Ronde, que le comte de Tressan venait de populariser (1776) dans sa Bibliothèque des romans; enfin en 1780, OhéroUj le chef-d'œuvre poétique de Wieland, emprunté, lui aussi, à la France, à la chanson de geste Huon de Bordeaux.

A l'apparition à^Ohéron^ Gœthe, devenu déjà depuis

quelques années Tami intime de l'auteur, lui envoya une

couronne de laurier comme Xémoiçtia.^^ Ôl^^wi^^xsîw^^ôss^»

D écrivait en même temgs à Lavater : « Tant que la poé* sie sera poésie, que Tor sera de Tor et le cristal du cristal, Obéron aussi sera aimé et admiré comme un chef-d'œuvre de poésie*. »

Obéron fut Tun des derniers, comme le plus beau des poèmes de Wieland. Il n'écrivit guère ensuite que des ouvrages en prose, des ouvrages philosophiques, si Ton peut appeler ainsi ses brillantes et superficielles productions. Fixé à Weimar et dans sa propriété d'Osmanstadt, voisine de cette ville, marié, père de quatorze enfants, aimé et honoré de tout le monde, régnant en partie sur l'opinion publique par ses revues, son Mercure allemand (1775), son Musée attique (1796), son Nouveau musée dtlique (1806), il vit consacrer son succès par la magnifique édition, en trente-six volumes, de ses Œuvres complètes qu'il publia à Leipzig en 1794. Sa gloire s'étendait au delà de l'Allemagne. En 1803, il fut nommé membre Correspondant de l'Institut de France; en 1808, cinq ans avant sa mort. Napoléon eut avec lui à Erfurt une longue entrevue et lui remit la croix de la Légion d'honneur.

« De tous les Allemands qui ont écrit dans le genre français, dit M"»* de Staël, Wieland est le seul dont les Ouvrages aient du génie; et quoiqu'il ait presque toujours imité les littératures étrangères, on ne peut méconnaître les grands services qu'il a rendus à sa propre littérature ^n perfectionnant sa langue, en lui donnant une versifi- (dation plus facile et plus harmonieuse.

« Il est vrai néanmoins, ajoute le même critique, qu'il ïi'était pas avantageux à son pays que ses écrits eussent ïies imitateurs. L'originalité nationale vaut mieux, et Ton devait, tout en reconnaissant Wieland pour un grand Oaaître, souhaiter qu'il n'eût pas de disciples*. »

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