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CHAPITRE IV

GOETHE, PÉRIODE ITAUElïTfE

Gœthe à Weimar et en Italie. — Les tragédies d^Egmoni, &Iphigénie,

du ToMf .

Le lecteur qui aborde les ouvrages de Gœthe en y cherchant ce que présentent d'ordinaire les compositions des poètes, une série d'œuvres d'art plus ou moins parfaites, conçues et réalisées pour plaire au public, risque de rencontrer bien des étonnements. Gœthe , surtout dans sa maturité et dans sa vieillesse, n'a rien créé, rien élaboré pour courtiser la faveur du public. Ses écrits n'ont été que le reflet perpétuel et mouvant de son âme, une extension idéale de sa vie, un moyen d'exister davantage, en s'en fuyant hors du monde réql : son œuvre véritable, ce fut lui-même, ce fut l'éducation de sa pensée, sa croissance intellectuelle : il voulait élever aussi haut que possible, pour employer son expression favorite, « la pyramide de son existence. » Il semble qu'il ait pris pour programme les belles paroles que Voltaire écrivait en 1737 à son ami Cideville : « Mon cher ami, il faut donner à son âme toutes les formes possibles. C'est un feu que Dieu nous a confié ; nous devons le nourrir de c^ que nous

1. Correspondance entre Gœthe et Schitter, IntroductkMi, page ^.

trouYons de plus précieux. Il faut faire entrer dans notre être tous les modes imaginables , ouvrir toutes les portes de son âme à toutes les sciences et à tous les sentiments ; pourvu que tout cela n'entre pas pêle-mêle , il y a place pour tout le monde. »

Gœthe se sent mal à Taise à Francfort, dans cette ville de commerce et d'affaires. Il est docteur en droit ; on veut le faire praticien, avocat, le marier avec une jeune fille qu'il aime (Lilli Schœncmann). Gœthe ne veut ni plaider, ni épouser; il se sauve, il accepte l'invitation de Charles-Auguste, grand-duc régnant de Weimar (1775), qui le prend à sa cour comme ami, comme ministre, comme centre de ce groupe d'hommes illustres qui vont immortaliser, son nom, et faire d'une petite ville de sept mille âmes le centre intellectuel de l'Allemagne.

Le poète y trouva, outre le grand-duc lui-même , jeune prince de dix-huit ans, doué des plus heureuses dispositions, la grande-duchesse douairière Amélie, sa mère, femme de trente-six ans, nièce du grand Frédéric , passionnée pour les plaisirs de l'esprit, et animant toute la cour par la vivacité de son humeur ; la grande-duchesse Louise, jeune épouse du prince et du même âge que lui, plus froide et plus réservée que sa belle-mère, mais pleine de dignité et d'un noble cœur. Il y rencontrait déjà des poètes, des hommes de lettres, Wieland, Einsiedel, Enebel, Seckendorf, Gleim; il y fit venir Herder, nommé surintendant des affaires religieuses, et plus tard y fixa le grand Schiller. Des femmes distinguées et intelligentes donnaient à cette société le ton et la vie : au premier rang brillait la femme de l'écuyer du grand-duc, madame de Stein, qui devint l'amie respectée, la correspondante, l'admiration et le conseil de Gœthe.

Jamais on ne vit une cour plus gaie, plus jeune, plus avide de jouir, que cette de Weimar pendant les premières années du règne de Gharles-Au'jusX^i. Cl^ t3l^\.^\^\3\ ^^

UTT, SEPT» ' Y^

parties de plaisir, chasses, courses, patinages, jeux et plaisanteries, fêtes et mascarades. Gœthe était Tâme de toutes ces folies. Wieland qui l'aimait sans rancune, malgré certaines plaisanteries du jeune poète, le comparait en souriant à un poulain plein de fougue qui fait des écarts; et le pieux Klopstock lui écrivait de Hambourg un sermon assez mal reçu. Gœthe suffit à se réprimer. Bien plus, il entraîna dans la route du bon sens une cour habituée à le suivre dans les sentiers de traverse. On se lassa des folies, on prit goût, pour changer, aux choses de l'esprit, à la pensée, à la solitude même. Le jeune duc passa des étés entiers dans un chalet de son parc, dont une seule pièce formait son salon, son cabinet de travail et sa chambre à coucher. Gœthe, de son côté, se trouvait fort bien dans sa petite villa cachée sous les massifs du jardin, au milieu des vertes prairies de l'Ilm ; il y demeura six ans, été et hiver, et continua de s'appartenir, au moins à certaines heures.

Quoi qu'il en soit, amitié princière est toujours chose exigeante : on a beau demeurer dans un chalet, quand on est grand-duc régnant, il faut toujours régner un peu, et entraîner ses amis les plus intelligents, du travail personnel aux tracas des affaires. Charles-Auguste fit de Gœthe un conseiller de légation, un ministre presque universel dans sa petite principauté. L'auteur de Werther fut chargé de la direction des eaux et forêts, du domaine grand-ducal, de l'exploitation des mines de l'Ilmenau, etc. Il se livra à ces travaux, comme à tout ce qu'il faisait, tout entier. B se défia des rapports de la bureaucratie et voulut tout voir par ses yeux. Ennemi des privilèges injustes, il se montra plein de bonté pour les paysans, pour ce qu'on appelle, comme il le dit si bien quelque part, « les basses classes, qui certainement sont les plus hautes devant Dieu. » Le pauvre peuple aimait fort le nouveau ministre : les cour' tisans «'indignaient coult^i YiuUw^ a^\> ^Y^^.'^^Viut^ n'était

qu'un roturier : les jaloux souriaient de voir le poète noyé dans rhomme d'affaires. On disait que « Samson s'était laissé couper les cheveux. » Un écrivain du temps appelle Goethe, en 1780 « une célébrité éteinte. » Il est sûr que pendant ces premières années de Weimar, il publia peu de chose , et rien qui ressemblât au Goëtz et au Werther^ avec qui l'opinion publique l'avait identifié.

Toutefois ces années furent loin d'être perdues. La poésie de Gœlhe devait être faite d'observations et d'expériences concentrées par le génie : Goethe, au milieu des affaires, observait, étudiait hommes et choses. « Les affaires me font, pendant que je les fais, » écrit-il en 1785 à Knebel; et ailleurs à Mme de Stein (1777) : « Le sort qui m'a planté ici, m'a traité comme un jardinier traite ses tilleuls : il les étête, les ébranche, pour les faire pousser plus vigoureusement. Il est vrai que, pendant quelques années après cette opération, ils ont l'air de n'être que des perches. » Le résultat pour Goethe de ces leçons de choses fut de dissiper, au contact de la réalité, ce qu'il y avait d'exalté et de juvénile dans le premier élan de Werther. Le jeune combattant de ïassaut et irruption devint un homme sérieux et un poète penseur.

Depuis longtemps déjà, il s'était occupé des grands problèmes dont la solution complète est à la fois le besoin et le désespoir de la raison. Dès sa première jeunesse, il avait senti une répugnance profonde pour le matérialisme des philosophes français de son temps, et un penchant marqué pour des opinions voisines du panthéisme. A Strasbourg, il compulsait avec soin le dictionnaire de Bayle, et prenait chaudement parti pour Giordano Bruno contre les attaques du critique. A Pempelfort, à Cologne, son ami Fritz Jacobi l'initiait au système de Spinoza, et réussissait plus qu'il ne l'aurait voulu à le lui faire aimer. A Weimar, Goethe reprit l'étude de Spinoza en compagnie avec Herder; il Écrivit alors son essai sur « La Nature, » ç\\îl\ ^ ^^\« \i^^^

la doctrine du philosophe d'Amsterdam. Cette doctrine, plus ou moins modifiée par les instincts poétiques de Gœthe, demeura, pendant le reste de sa vie, l'inspiration générale et permanente de sa pensée*.

En même temps, et par la même impulsion , Gœthe s'adonnait à l'étude des sciences naturelles. Déjà, à Strasbourg, il en avait senti l'attrait : à Weimar, obligé par son emploi de s'occuper d'agriculture, de forêts, de mines, il étudia la botanique, la minéralogie, la géologie. Directeur en chef de l'Université d'Iéna, le soin des collections dont il avait la surveillance le mit en rapport avec le grand anatomiste Loder, et l'engagea à étudier l'anatomie et pacticulièrement l'ostéologie. Il y porta aussitôt la supériorité de son esprit et signala ses premières années d'études par une découverte riche en conséquences philosophiques, celle de l'os intermaxillaire dans l'homme : les anatomistes ne l'avaient constaté jusqu'alors que dans les animaux. Gœthe était profondément convaincu, comme il le dit lui-même, que la nature, malgré l'inépuisable variété des formes individuelles, est une et conséquente dans son plan général. C'était déjà l'idée de Geoffroy-Saint- Hilaire, le germe fécond d'une science nouvelle, l'anatomie comparée. C'était chez Gœthe le corollaire de ses opi' nions philosophiques»

Le grand poète ne croyait pas forfaire à sa vocation lorsque, à côté ^ de l'observation et de la peinture du cœur humain, cette partie intime, multiple et changeante de la création, il plaçait la contemplation de l'antique et inébranlable nature extérieure, cette fille ainée du pouvoir créateur. » Après les agitations de la vie et des passions littéraires, il cherchait, disait-il « un repos anoblissant

1. Voyez f sur ce sujet l'inUrcsaaut ouvrage de M. CorOj La philosopf^ de Gœlhe. Paris, 18G6.

dms le contact et dans le calme langage de la grande nature. y>

C'est précisément par cette avidité universelle de savoir et de vivre, par cette conviction que le vrai et le beau ne sont essentiellement qu'une seule et môme chose, par cette passion de conquêtes dans le domaine commun de la science et de l'art, que Gœthe devint l'initiateur d'une littérature, le père d'une nouvelle génération. Après lui le poète ne sera plus, comme il l'avait été trop souvent au dix-huitième siècle, un artisan de ji^ers, ni même d'œuvres poétiques : il sera une créature douée au suprême degré des plus nobles facultés, d'imagination, de -sensibilité, de raison; il sera (c'est ainsi que Gœthe le conçoit) un homme , dans la plus large acception du terme.

Si a le sort », en faisant de Gœthe un administrateur, avait <K émondé » son imagination, le même sort, ou pour mieux dire l'instinct de son génie, l'arracha à cet apprentissage de la vie pratique, qui n'aurait pu se prolonger impunément. Le grand-duc devenait moins docile aux suggestions de son ministre. Il eut la fantaisie de jouer aux soldats, il fit le petit Frédéric, voulut avoir une armée et la fit sortir du sol de son étroite principauté en la pressurant. Gœthe, de son côté, avait une autre ambition : il voulait conquérir un monde qui lui manquait, qu'il convoitait depuis longtemps, que son père lui avait fait entrevoir à travers ses récits enthousiastes, l'Italie, l'art antique, les régions du soleil et de la beauté. Il sentait que sur « cette terre où les citronniers fleurissent, » s'épanouiraient aussi les fruits dorés de sa poésie, voilés jusque-là par les brumes du Nord. S'échapper en Italie, avec la permission du prince, c'était se démettre sans descendre, se détacher sans rompre; c'était aussi secouer certaines habitudes de petite ville qui commençaient à lui çe^ex^ Q,^\\.^v^^'Sk\Ns^« »0D8 envahissantes, celle de Mme de Sl^m^ ^^'t «ifôcs^^'

Le génie souvent est égoïste ; Gœthe le fut toujours beaucoup : il ne songeait qu'à grandir, au risque de dépasser ses tuteurs immobiles; il délaissait ses amitiés, quand elles devenaient sans profit pour son instruction; il rejetait l'écorce, dès qu'il avait pressé l'orange.

Son départ ressembla à une fuite : le grand-duc seul fut dans le secret : le poète redoutait d'avoir des compagnons de voyage. De Garlsbad à Ratisbonne, à Munich, au Brenner, à Trente, à Roveredo, il courut cinquante heures de suite, le jour, la nuit, sans cesse, sans repos. Il ne fit halte qu'à Torbole, en pleine Lombardie, en face du lac de Garde, dont <^ les flots et le frémissement » lui rappelaient le beau vers de Virgile^

Le terme qu'il se hâtait d'atteindre, le point lumineux qui l'attirait, c'était la « Ville étemelle. » Il arrive à Rome le 11 septembre 1786, s'y cache sous un nom d'emprunt (Mûller), évite, ses compatriotes, s'entoure d'artistes capables de le comprendre et de Tinstruire, yit dans les ruines, les musées, exerce ses yeux et sa main à voir, ^ reproduire l'antiquité, la Renaissance. Il visite Naples, oûil rencontre un autre maître, cette splendide nature méridionale, si nouvelle pour l'homme du Nord, ce beau golfe, ce doux climat, ce ciel d'un bleu invraisemblable, ces montagnes roses aux vives arêtes, ces fruits dorés, cette population vive, spirituelle, déguenillée et heureuse. Le Vésuve a pour lui un attrait puissant : il le gravit trois fois, s'approche témérairement du cratère et revient un jour couvert des cendres de l'éruption.

En Sicile, il retrouve la Grèce ; il comprend enfin la vérité des descriptions homériques. <c Les flots noirâtres à l'horizon, leur lutte contre la courbure des anses, l'odeur particulière de la mer vaporeuse, tout rappelait à mes sens et à ma mémoire l'île des heureux Phéaciens. Je cou-

i.FIuctibuB et fremilu aBSUTgeTV"a,^e;Wv.c.^^va^>À^^. VJ^'î^st^

rus chercher un Homère pour lire ce chant avec une grande jouissance et en improviser une traduction. » Il rêve alors et esquisse un drame de Nausicaa (qu'il abandonna sans Tachever, comme il fit de tant d'autres projets); il dépose, comme un trésor dans ses souvenirs, les inspirations qui devront produire Alexis et Dora y AmyntaSj Uemnann et Dorothée,

Après Naples et la Sicile, nouveau séjour à Rome qui dure près d'une année ; nouvelles études, nouvelles admirations. Goethe restreint volontairement son horizon : l'histoire n'est rien pour lui ; ce ne sont pas les actions des Romains qu'il veut connaître, mais leurs œuvres et leurs artistes. La Romechrétienne reste aussi en dehors de ses recherches comme de ses sympathies : il n'aime de l'art chrétien que ce qu'il a de moins chrétien et de plus éternellement beau, les œuvres de la Renaissance. Gœthe est un magnifique païen, mais un païen allemand, un païen du dix-huitième siècle.

Avant de quitter Rome, il avait terminé et envoyé en Allemagne une de ses œuvres les plus importantes, sa tragédie à'Egmont. Commencée douze ans auparavant, à Francfort, reprise à Weimar en 1782, elle ne fut complètement terminée qu'en 1787, pendant le second séjour à Rome. C'est donc à la fois une œuvre de jeunesse et de maturité, dont il est curieux d'étudier les différentes assises.

Quand on lit cette pièce, dont la conception succède à Gfoéïz, à Werther^ à Prométhée, à la première rédaction du premier Faust^ on est frappé du changement d'hori/on. lux aspirations violentes et amères des œuvres précélentes succède déjà le calme et la sérénité. C'est encore la )assîon effrénée des jouissances delà vie; seulement la vie l'apparaît plus par son côté triste et lugubre, mais par jon aspect brillant et lumineux, Egmont représente la orme heureuse du caractère de Gœthe, comme Werther ît Faust en dévoilaient les douloureusea ^^\X^\!\Qrûs»»

La vraie unité du Rujet était offerte par l'histoire : c'était la grande et pathétique lutte pour Taffranchissement des Pays-Bas. Goethe la repoussa, parce qu'il n'éprouvait aucune sympathie pour cette noble cause : il modela son héros sur lui-même. La conséquence fut, qu'au lieu d'une grande tragédie historique, il ne fit cpi'une peinture de caractères.

Ce fut aussi à Rome, dans le recueillement de la solitude et au milieu des chefs-d'œuvre antiques, que Gœtho termina son Iphigénie^ commencée à Weimar, probablement en 1779, au milieu des occupations les plus actives et les plus prosaïques du poète-ministre. Knebel l'avait trouvé un jour écrivant sa tragédie sur la table du conseil de révision, pendant que les conscrits défilaient devant lui. Une autre fois Gœthe la continuait à Apolda, où il s'était rendu pour apaiser une crise commerciale. « Quelle malédiction, écrivait-il alors, que le roi de la Tauride doive parler comme si aucun bonnetier n'avait faim à Apolda ! » Cependant le poète savait si bien s'abstraire et se dominer, que la pièce ainsi écrite est un tableau parfait du calme et de la sérénité que Gœthe avait alors établis dans son cœur. « Ces jours, dit-il lui-même,, étaient purs et clairs comme de l'eau. »

Le séjour de Rome donna à ïlphigénie la seule chose qui, après plusieurs remaniements successifs, lui manquât encore, la perfection de la forme; il la fit passer delà langue de la prose poétique à la langue des vers les plus doux, les plus harmonieux. Il semble que l'idiome du Tasse, qu'il parlait chaque jour, eût communiqué à la versification du poète allemand quelque chose de sa mélodie.

L'Iphigénie est un hymne de triomphe moral. Les orages

de la passion sont apaisés, et ne Font plus entendre qu'un

grondement sourd et lointain. Pour Gœthe la période d'à»-

saut et d'h'rupLion esl Êm^, GiCÊXVife tl^^v^Ime Werther;

bien vivant ici, la foule, les bourgeois de Bruxelles, qui forment le fond du tableau et prêtent aux grandes choses du drame le reflet de leur naturel et de leur vraisemblance.

Si nous recherchons la chronologie de ces diverses créations ce il est sûr, dit M. Hettner, que l'idylle d'amour entre Egmont et Glaire, ainsi que les scènes tumultueuses de la vie populaire, appartiennent à la première rédaction, à celle de Francfort et de Weimar. Au contraire la forme définitive des caractères énergiques et virils, ainsi que la transformation pathétique et héroïque d*Egmont et de Glaire dans les deux derniers actes, furent les produits du dernier travail, de celui qui s'accomplit à Rome. »

Au point de vue des caractères, Egmont Qst certainement le chef-d'œuvre dramatique de Gœthe. Par ce drame mieux encore que par Goëtz et Clavigo, par la vérité, le naturel, l'individualité des personnages, il réalisait les ambitieuses espérances do la jeune école d'assaut et d'irruptioriy il luttait contre Shakspeare, se séparait décidément de l'école française, et créait le type du vrai théâtre allemand.

Malheureusement la composition du drame est loin de répondre à la création des caractères. L'intrigue est lâche et flottante. L'unité, base nécessaire de l'intérêt, est ici, comme dans Goëtz de Berlichingeriy celle des personnages et non celle de l'action. Egmont, caractère insouciant et indécis, subit les événements et ne les dirige pas. G'est une sorte de Hamlet joyeux, sans dessein et sans volonté. Il marche au hasard au milieu des dangers, « comme un somnambule, dit Schiller, sur la pente d'un toit escarpé. » Le drame tout entier s'y promène avec lui. A force de redouter l'imitation de la tragédie française, Gœthe avait négligé cette grande chose, cette qualité essentielle de toute œuvre théâtrale, si fortement saisie par nos poètes, la combinaison des incidents divers on une puissante unité d'intri^ua.

la prudence hellénique et se nomme au péril de sa vie à la première question.

Ce que Gœlhe a voulu mettre, ce qu'il a mis en effet dans son Iphigénie^ c'est le sentiment qui dominait en lui au moment où il l'écrivait, Thistoire d'une âme dont les passions turbulentes se calment et s'apaisent. Les personnages qu'il met en scène n'agissent pas : ils pensent, ils sentent, ils s'observent eux-mêmes, se regardent vivre et nous donnent de leurs émotions une fine et éloquente analyse. Si l'on se place à ce point de vue, si l'on n'a pas Hmprudenco de la comparer au théâtre grec, VJphigénie de Goethe retrouve toute sa valeur. Elle est, non pas un drame, car la vie dramatique y manque absolument, mais un magnifique morceau de poésie, une des œuvres les mieux écrites et les plus belles qu'il y ait dans aucune langue*.

En quittant l'Italie, Gœthe emportait avec lui an tnnsième fruit de sa solitude féconde, lequel ne devait mûrir complètement qu'après son retour. Six ans avant son voyage, il avait déjà conçu et commencé une tragédie dont les infortunes du Tasse étaient le sujet. Un poète dans l'éclat croissant de son génie et de sa gloire, vivant dans une petite cour, aimé du prince, &vori8é par les princesses d'une affectueuse protection, en butte à la jalousie, à la haine des courtisans, victime de leurs intrigues, et i la fin disgracié et malheureux; cette destinée du Tasse était trop analogue à la situation actuelle de rauteor de Werther pour n'avoir pas saisi fortement sa pensée. A Naplcs, en face du rivage de Sorrente, l'image du Tasse reparut à ses yeux, plus grande, plus touchante encore, resplendissante de toute la poésie du climat natal. Revcan à Rome, aussitôt après avoir terminé Iphigéme^ Gcethe

Jlisziéfts, o«ïiagc àlè^l.V', V- ^"^'*^^^

GCETUE, PÉRIODE ITALIENNE. 285

reprit son drame de Tasso, dont il avait déjà composé. a Weimar les deux premiers actes.

Mais la disposition d'âme qui jadis avait inspiré ce début n'était plus celle où se trouvait aujourd'hui le poète. Tel est l'inconvénient de ces œuvres ainsi interrompues et reprises. Elles ne paraissent pas fondues d'un seul jet : elles offrent des sutures, des disparates : c'est le défaut que présentent plusieurs des longues œuvres de Gœlhe. Ici la diversité d'inspiration est frappante. Dans les deux premiers actes, le Tasse nous apparaît dans l'éclat de sa gloire et de sa beauté, fier et irritable sans doute, mais bon, affectueux et digne du bonheur qui l'environne. La jalousie des Cours est représentée par le frqid et ironique Antonio, qui l'envie, l'offense et le ruine. Si ces deux premiers actes fussent restés seuls à l'état de fragment, on croirait que le drame avait pour objet de glorifier la suprématie naturelle du génie, en l'opposant aux attaques venimeuses de la médiocrité. La donnée change à partir du troisième acte : l'intérêt et la sympathie passent du côté d'Antonio, qui reconnaît ses torts et les efface par son aveu. Tasse au contraire s'enfonce de plus en plus dans la passion indisciplinée : il arrive aux excès, à l'inconvenance, à la folie. Le réel et l'idéal luttent ici, comme dans la vie, et ravantage est donné au réel. Gœthe est à la fois le Tasse et Antonio ; mais en lui Antonio domine et subjugue le Tasse.

Cette dualité d'inspiration produit dans la tragédie des discordances fâcheuses. Le poète se donna une peine incroyable pour harmoniser ces contrastes et il n'y parvint qu'imparfaitement. « TassOy écrit-il en février 1787, doit être refondu. Ce que j'en ai déjà fait ne peut plus servir; je ne puis ni continuer sur le même plan ni tout mettre au panier. Ahl que de fatigue Dieu inflige aux hommes ! »

a Malgré ce défaut de composition, Tasso n'en est pas moins une des œuyrea lés plus admuaVA^^ ^l.^^^"^^, ^^

trouverait difficilement rien de comparable à la saisissante poésie des deux premiers actes. La langue et le rhythme y ont quelque chose de plus parfait et de plus musical même que VIphigénie ^ »

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