‹ Histoire des littératures étrangères considérées dans leurs rapports avec le développement de laChapitre 66 sur 103 · CHAPITRE IK · texte numérisé non relu

CHAPITRE IK

Iloync, Woir. — SchlOzer, Jean MQller, Spitllcr.

Pour comprendre, pour justifier cette adoration vouée au génie antique par le génie de la poésie moderne^ il faut jeter un regard sur ce qui se passait alors en Allemagne dans d'autres régions de la pensée. L'érudition ressuscitait Tantiquité, et en faisait une chose jeune et vivante. Le sens historique découvrait dans les hommes d'autrefois des hommes semblables à nous, des idées, des passions qui nous agitent encore : il traitait les anciens, selon rexcellcnte expression de Niebuhr, « comme des contemporains vivant dans un pays éloigné. » Ge n'étaient pas Gœthe et Schiller seulement qui redevenaient classiques sous un point de vue nouveau; c'était l'Allemagne tout entière.

Deux hommes contribuèrent principalement à fonder la science renaissante de Tantiquité grecque, Heyne et Wolf.

Christian Gottlob Heyne (1729-1812), élève d'Ernesti à Leipzig, fut le successeur de Gesner à Gôttingue, où il déploya pendant un demi-siècle son inépuisable et féconde activité. Quelques reproches qu'on puisse adresser soit à son caractère personnel, soit à la sûreté de ses connaissances grammaticales et philologiques, il lui reste la gloire incontestable d'avoir franchi les bornes où les grammairiens et les antiquaires de profession s'étaient emprisonnés jusqu'alors. Entraîné par l'impulsion puissante de Lessingi dô "Wmc^LÇiVcûaxkTk^ ^^'^'ss^dsst^ Rc^ne

chercha dans l'esthétique le germe d'une étude scientifique des œuvres grecques et latines ; il éveilla le sentiment du public à la véritable supériorité des poètes anciens, et fut infatigable dans les travaux qui étendirent cette espèce de critique dans toutes les directions. Ses éditions de Tibulle, de Virgile, de Pindare, font époque dans leur genre : ses leçons souvent répétées sur Homère et sur les tragiques grecs apprirent à ses auditeurs à s'élever audessus de la lettre morte jusqu'à l'esprit de chaque auteur, et à contempler la poésie avec des yeux de poète. A côté des œuvres de la poésie, Heyne plaça celles des arts plastiques : grâce à lui la science que Winckelmann venait de créer sous le nom d'archéologie de l'art devint une branche de l'enseignement public. Il fut aussi le premier à voir dans la mythologie, non plus, comme on avait fait jusqu'alors, un ensemble de fables inventées arbitrairement par les poètes, mais le produit naturel et le langage nécessaire de l'imagination populaire.

Heyne ne fut pas moins novateur dans ses recherches historiques. Il s'efforça de découvrir, dans Tétude des auteurs, les constitutions politiques, la législation, la vie, les usages et les mœurs de l'antiquité. C'est à Heyne que se rattache Heeren (1760-1842), son gendre, son disciple, dont les Idées sur la politique et le commerce de l'antiquité conservent toujours leur valeur. Friedrich Jacobs avec ses excellents travaux est en quelque sorte la fleur et l'épanouissement complet de l'école de Heyne.

Auguste Wolf (1759-1824) alla plus loin que Heyne. Élevé à Gôttingue, professeur à Halle et ensuite à Berlin, sa plus brillante période s'étend de 1783 à 1806 ' U ne se

1. De 1783 à 1823, il ne répéta pas moins de dix-huit fois les leçons qu*il avait composées sur V Encyclopédie et la Méthodologie, selon la commode et excellente coutume des universités étrangères (Angleterre et Allemagne), et môme de nos grandes et sérieuses écoles de France (Droite Médecine, etc.)*

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borna |M8, comme l'a^mient (kit Emesd et les plus grands pbilologQes hollandais, à prendre pour bot de ses efforts eette précieuse culture de l'esprit qoe procure l'étude des langues les plus logiques et les plus parfaites; ni même, comme Heyne, à comprendre et sentir le génie de ces craTres an tiques , qui par leur immortelle et viTifiante jeunesse, par leur manière à la fois noble et simple d'exprimer le vrai et le beau, seront à jamais les leçons et les modules des générations futures; ce qu'il étudie dans Fantiquité, c'est l'humanité ellennème, c'est l'homme antique, le type et l'idéal de l'homme: c'est dans la Grèce antique et là seulement qu'il trouve a des peuples et des Etats qui possèdent dans leur nature les principales conditions propres à former et à développer le vrai caractère de l'espèce humaine... y>

S'il ne parvint pas à former un tout, un ensemble régulier de ses aperçus divers, s'il n'a légué à la science que des traités épars et non un système, il n'en est pas moins un des plus actifs promoteurs de la philologie nouvelle. Wolf, selon l'expression de Goethe a laissé ses précieuses paroles s'éteindre sans écho entre les murs d'une salle do cours; il a relativement peu écrit; mais n'eussions- nous de lui que ses Prolégomènes à Homère (1795), nous devrions encore, quelques doutes que provoquent plusieurs des opinions qu'il expose, le considérer comme l'initiateur le plus puissant non seulement dans Thistoiro de l'antiquité classique, mais encore dans celle du développement général de la pensée. Wolf est le point de départ de cette grande école de philologie qui, pour ne citer que des noms célèbres et déjà anciens, a produit Gottfried Hermann, Niebuhr, Bœckh, Welcker, Otfried Mûller.

Elle ne devait pas se borner à l'antiquité classique : En 1791, Georges Forster, le grand voyageur et naturaliste, l'ami d'Alexandre de Humboldt, traduisit en allema^ ' * ' la traducUou a.u^l«i%<s de Jones^ le drame

indien de Sacontala, Dix ans plus tard Friedrich Schlegel fondait en Allemagne la philologie de l'Inde ; et peu de mois après la publication de Forster, dans la ville même où avait été imprimée cette traduction, à Mayence, naquit (14 septembre 1791] le créateur de la linguistique comparée, Franz Bopp (1791-1867).

L'histoire, moins favorisée par les circonstances politiques, commençait à se développer, mais avec plus de lenteur: Schiller restait isolé avec ses chefs-d'œuvre. Louis de Schlôzer (1737-1809) fut le précurseur de la nouvelle école historique en Allemagne. Jusqu'à lui l'histoire n'avait été, comme il le déclare lui-même, qu'un amas de faits et de dates, destiné à aider le théologien dans ses études bibliques, et le philologue dans l'interprétation des auteurs grecs et romains : avec Schlôzer elle commença en Allemagne une science spéciale, destinée à éclairer, par l'expérience des siècles passés, la marche et les progrès de l'humanité. Quelles que soient dans Schlôzer les erreurs de système et l'insuffisance du talent d'exposition, on ne peut nier que son Histoire universelle (1772-1773) n'inaugurât une heureuse révolution dans la manière dont on avait jusqu'alors envisagé cette science.

Le Suisse Jean Mûller (1752-1809), disciple de Schlôzer, jouit d'une réputation plus étendue que son maître. Son principal titre est son Histoire de la Suisse (1780 et 1786), qui s'étend depuis les origines jusqu'à l'époque de la Réformation. Les contemporains eurent pour cet ouvrage une admiration sans mélange. Le sujet s'assortissait à merveille avec le rêve de vie patriarcale que Rousseau avait mis à la mode, avec le ton d'éloquence républicaine qui avait fait la popularité du Gôtz de Goethe, et des Brigands de Schiller. Le moyen âge allemand, si longtemps méeonnu^ se développait ici dans touU \^ ^\^\î\Vvà^ ^^ ^^^

Tie. C'était la première fois que l'histoire en Allemagne prenait les formes et les séductions de l'art.

Aujourd'hui la gloire si éclatante de Jean Mûller s'est obscurcie. Nous savons que, malgré ses prétentions à h connaissance des sources, ses études sur ce point étaicol fort insuffisantes ; et quant à la critique que l'historien doit nécessairement appliquer aux documents originaux eux-mêmes, Mûller n'en a pas même la pensée. Le style de cet ouvrage, quelque brillant qu'il soit, n'est pas à l'abri de tout reproche : l'imitation évidente de Tacite j introduit quelquefois une espèce d*enflure et d'affectation.

Un historien moins renommé, mais d'un mérite plus solide est Louis Timothée Spittler (1752-1810). D'aborti professeur d'histoire ecclésiastique à Gôttingue, il publia en 1782 son « Abrégé de l'histoire de l'Église chrétienne». Cet ouvrage fait époque : fondé sur une profonde connaissance des faits, sur une étude irréprochable des sources, il offre par sa brièveté, par sa peinture saisissante des hommes et des événements, une lecture facile et attrayante. Exempt de toute polémique haineuse, il se distingue parla des histoires ecclésiastiques qui l'avaient précédé. Spittler, comme le dit très bien Heeren, fut le premier qui écrivit l'histoire de l'Église non en théologien, mais en historien. A partir de 1782, il se consacra exclusivement à l'histoire | politique, publia coup sur coup Vllistoire du Wurlen- ! berg^ celle de la Principauté de Hanovre et son Abrégé de l histoire des États de VEurope. Ces ouvrages occupent un rang aussi élevé parmi ceux du même genre que l'histoire ecclésiastique du même auteur. Jusqu'alors l'histoire politique ne s'était guère occupée que des guerres et de la vie des princes ; Spittler en fit une étude des hommes, des mœurs et des institutions. Il se montra digne d'avoir pour disciples des écrivains tels que Hugo, Heeren, Savigny, Schlosser.

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