‹ Histoire des littératures étrangères considérées dans leurs rapports avec le développement de laChapitre 67 sur 103 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

.naissance de l'École romantique. — L'École souabe. — Les Patriotes.

^ Il était plus facile de suivre Goethe et Schiller dans 4eur premier faire que dans le second, dans Télan déré- -glé de leurs œuvres de jeunesse que dans la sérénité de .leur génie. Pendant et après eux continua de se dévelop- ^per l'école d* assaut et (Tirruptioriy dont eux-mêmes avaient gfidt partie à leurs débuts.

. Maximilien Klinger (1753-1831), poète tragique et ro- , mancier, fut et resta l'admirateur et le disciple de Rous- , seau, l'accusateur amer de toutes les injustices sociales. , Homme énergique, homme de bien surtout, il mérita cette , glorieuse épitaphe gravée sur sa tombe : « Ingénia mor gnuSj pietate major ^ vir prisctis. »

Plus puissant, plus original dans ses audacea et ses bizarreries est le romancier-poète Jean-Paul -Friedrich Richter, que les allemands appellent d'ordinaire Jean- Paul '. Lui aussi est un soldat de Vassaut et de Ph^ ruption. Pauvre et souffrant dans son enfance et sa jeunesse, il chercha dans les rêves de l'imagination un asile contre les sévérités de la vie, et fit de ce contraste

1. Dans ce chapitre, plus encore que dans les précédents, j'ai fait de nombreux emprunts à Texcellent livre de M. Hettner déjà cité. N*osant, pour une époque si rapprochée de la nôtre, m'en tenir à mon appréciation personnelle, j'ai cru prudent de recourir à un guide, et je n'en pouvais, ce semble, rencontrer un meilleur. Je me suis donc souvent borné

i l'abréger et à le traduire.

2. Né en 1763 à WuDsiedel en Francome, moTl ^\l^^x«v)>Xi ^\kV^f&.

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douloureusement senti entre l'idéal et la réalité l'inspi^ - . ration dominante de ses œuvres. Plein d'ardeur, d'espritjU d'originalité, tourmenté du besoin d'écrire et écrivant Je sans cesse, Jean-Paul manque de la faculté directrice qâ nllè chez les grands hommes domine et gouverne toutes lu loq autres, la raison. Lui-même se compare à un navire bia les pourvu de voiles, mais sans gouvernail. Au lieu d'o >^ià écrivain de premier ordre, il n'est qu'un grand humori^ pe Dans toutes ses œuvres, et elles sont nombreuses, Je» ^^u Paul poursuit l'expression du contraste qui l'a frappé (Ui ^< son enfance : c'est toujours l'inqualifiable souffrance d'ott i^ âme poétique mise en contact avec les nécessités et la rudesses du monde réel. Telle est l'idée génératrice de la k>"^ loge invisible (1793), dei/c8perîis(1795), de Titan (ml que l'auteur considère comme son chef-d'œuvre, des Anne» d'école buissonnière (Flegeljahre^ 1804), etc. Par cette inspiration irritée, par ce selitiment douloureux des injustices du sort et de la société, par cette lutte contie^^ l'esprit bourgeois, philistin^ Jean-Paul se rattache à 1'^ colo des poètes de l'insurrection, à la race des Werthen, des Moors, des Renés. Mais il s'en distingue par un tnitl'^ charmant : sans se réconcilier avec le monde réel, il uel^ laisse pas de l'aimer; il descend volontiers du rêve de l'idéal au sentiment et à la peinture des grands ou petits bonheurs de cette vie, il excelle même dans l'analyse poétique des existences vulgaires; et c'est là le salut de sa gloire. Pareil en cela à George Sand, ses ouvrages les plus exquis sont ses idylles de la vie populaire, la biographie d'un pauvre maître d'école (Maria Wuz)^ les tribulations domestiques d'un Avocat des Pauvres (Siebenkaes)y la cinquantaine d'un vieux curé (der Jubelsenior), et au premier rang les aventures d'un brave régent de collège, tout heureux de devenir sous-principal (Quintus Fia^ein). Les joies de sa promotion, ses fiançailles, son mariage, l'attente de son ^temveT ^nfant^ le baptême, sont

LES ËPIGONES. 339

i^ ravissantes pointures. Tout cela est plein de vie, de ^13. «leur, de lumière.

Jean-Paul n'est nullement un écrivain classique. Au lège même il n'étudia qu'à sa guise, en tirailleur. Il se CMpiait de la passion de Gœthe et de Schiller pour l'art 3.^« Grecs. Par la forme, par la libre allure, Richter est un vrai romantique. Quand il compose, il n'écoute e son caprice. Comme notre Montaigne, il n'a point mtre sergent de bande à arranger ses pièces que la for- Tie. A mesure que ses rêveries se présentent, il les ene. <c Vous le voyez commencer un livre, un chapitre, paragraphe avec la ferme volonté d'aller droit son chen ; puis, au premier sentier, l'humour le gagne : adieu caractères, le bon sens, la logique ; les idées se croi* s'entortillent en toutes sortes de combinaisons bi- Très, mais prodigieuses, que lui seul sait trouver... Pas ^He histoire qui ne procède par digression, pas un chapitre qui ne traîne avec lui des chiffons lumineux... Que ^re ensuite de ces étemelles métaphores, de ces allusions ^ ^«ns cesse renaissantes, de ces interjections prodigieuses, i de ces calembours?.. Que dire de cette école buissonnièrc à. travers les ronces et les fleurs du style et de la poésie? IF Cest un imbroglio dont rien n'approche^. » E ; Ajoutez à ces bizarreries d'allures des défauts d'art plus t fpraves encore. Jean-Paul, écrivain si fécond, est pauvre à dans la création de ses caractères. Comme lord Byron, il « n'en a bien conçu et bien exprimé qu'un seul, le même ^ dans tous ses romans, le sien. Son héros est toujours le f jeune Allemand plein d'une ardeur passionnée et rêveuse ^ pour l'idéal le plus élevé de l'homme, en proie aux émo^ K lions doucement cruelles d'un premier amour, et doué pour toutes les affaires extérieures du monde d'une ineffable maladresse. En dehors de ce type, tout le reste est

1. Henri Blaze, Écrivains et poètes de l'Allemagne; J« P. 'KV.cKVct.

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médiocre ou superficiel. A cette pénurie des personnages répond la faiblesse des intrigues. Jamais Jean -Paul n'a si] trouver et développer une action dramatique et saisisnntt] Ses romans ne sont qu'une série assez lâche d'événenu plus ou moins vraisemblables, sans motiCs paissants, i enchaînement solide, où domine d'une manière importonj ce qui devait entièrement disparaître, la personnalité l'auteur. Aussi ne faut-il pas s'étonner que ses oui principaux soient singulièrement vieillis et démodé U humour passe comme un caprice, comme un sonrini il n'y a d'oeuvres impérissables que celles qui sont fondéei] sur la nature et sur la raison.

C'est à ce dernier titre que vivront les petits récits po-1 pulaires de Jean-Paul. « Une idylle comme Quintus fts-j lein, dit M. Hettner, est une perle qui gardera sa pli non seulement dans la littérature allemande, mais dut] Tensemble des littératures ».

Avec Jean-Paul Richter, peut-être même avant lui, b romantisme existait dans la littérature allemande; il se restait plus qu'à le constituer systématiquement en école et à lui donner son nom. C'est ce que fit l'association di trois écrivains distingués, les deux frères Schlegel et Louis Tieck. Les deux premiers se firent les théoriciens du groupe ; l'autre en fut le poète et le romancier.

Auguste-Guillaume Schlegel (1767-1845), élève de V Heyne à Gôttingue, s'était livré de bonne heure aux étudf esthétiques, et à celles des langues et des littératures me dernes. L'un des premiers, il avait, par une intelligente critique, contribué à la popularité de Gœthe et de Schiller: il s'était fait l'admirateur passionné de Shakspeare, et en avait commencé la traduction complète. Dès sa première jeunesse, il avait étudié les littératures méridionales, traduit des fragments de Dante et de Pétrarque, et donné des imitations dea Tom%XLCA« e^^a^noles. Plus tard

ardeur studieuse s'étendit jusqu'aux langues et aux res de Tlnde. A. G. Schlegel était l'héritier et le reentant des grandes vues de Herder sur une littérature erselle.

m jeune frère Frédéric Schlegel (1772-1829), qui dcl'organisateur et le doctrinaire de l'école, était moins [juant au début. Ses travaux, ses opinions paraissaient isivement classiques. A Gôttingue, à Leipzig, il semt s'engager sur les traces de Winckelmann et de Wolf. premier article dans la Revue mensuelle de Berlin, t eu pour sujet Les écoles de la poésie grecque. Mais tôt il passa, lui aussi, aux littératures plus récentes ; )mpara, dans son essai sur VÉtude de la poésie grec- Tart des anciens avec celui des modernes, et, devançant eur de Gromwell, assigna comme lui pour but au e des temps nouveaux non pas le beau, mais le caractique ce dos Charakteristische », Les maîtres de cet lu caractéristique étaient pour lui Dante et surtout (speare.

)uis Tieck (1773-1853) nourri dès son enfance des lières œuvres de Goethe et de Schiller, s'éprit de 10 heure de Shakspeare et de Cervantes. Encore élève Iniversité de Gôttingue, il avait traduit librement le oone de Ben Jonson, la Tempête de Shakspeare, et posé sur YEmploi du merveilleux dans Shakspeare issai qui a encore aujourd'hui sa valeur. Bientôt il ^upa aussi de la littérature italienne. Puis, à la suite Iroethe et de Herder, il s'éprit de ce qu'il y a de naïent sublime dans le moyen âge germanique. Doué i vif sentiment de l'art dramatique, il était pour le tre de Berlin un critique écouté et puissant. Mais at de cette universalité de savoir s'éclipsait en quelsorte dans le jeune écrivain devant son talent poétique; k était, lui aussi, un des épigone% le^ ^Vm^ W\\\a»X3^ i période d'assaut et d'irruption.

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Ses premières œuvres, Abnansur (1790), AhdaUAj^ (1792), et surtout William Lovell (1796), exprimaieBl '[^ cette vague douleur, cette sombre mélancolie qui ne Toi ^ dans le monde que souffrance et désespoir. Son ami Wio^ ^ ken roder lui reprochait de se considérer déjà cofflineii homme mort au monde, et de ne regarder l'univers qui ^^ travers le soupirail grillé de son tombeau.

Bientôt une tendance plus saine et plus virile se wt nifesta dans ses compositions. Il avait, comme il le dit lui-même, appris à lire dans le Gôtz de BerlichingtM, il se passionna pour les contes et les aventures du vieux livres populaires à demi oubliés, écrivit dans leir esprit et à leur imitation Mélusiney ÏHistoire des çuoM fils Aymon, les amours de Magelone et du comte P'vn^^ de Provence (1796). Imités ou originaux, ces récits étaieil '^ animés du souffle vivant de l'imagination populaire; ^ ^^ ce n'est pas pour l'auteur une médiocre gloire d'avoir B longtemps chercher par les critiques du temps les sources d'un de ses poèmes de pure invention, le Blond Ekb&^

De ces récits populaires Tieck passa, par une piquante transition, à la satire littéraire présentée sous une forfli de comédie fantastique. Les ridicules du temps, les tises, les platitudes des écrivains devinrent l'inépuisable matière de sa spirituelle moquerie.. La Barbe-bleue une parodie de l'enflure romanesque des copistes de Çfi^ et de Moor ; Le chat botté frappe sur la platitude des pièces sentimentales d'Iffland; Le monde renversé^ et Le jmif^ Zerbino tournent en ridicule la prétendue moralité et ^ sagesse bourgeoise de l'école philosophique ; tout cela sou^ une forme enjouée, bizarre, humoristique, étincelante d*une poétique folie, qui rappelle à la fois la gaieté mor dante d'Aristophane et les féeries vénitiennes de Charte Gozzi

Ce fut pendant YfeXè âiii \1^^ e^'^TviOfc.^x^^^^^xv^ Schl

. se rencontrèrent à Berlin. Deux ans plus tard Tieck personnellement connaissance avec Auguste-Gruillaume blegel, qui avait déjà parlé de lui de la manière la plus tteuse dans la gazette littéraire d'Iéna, et Tavait signalé public comme «un vrai poète, un poète créateur». Les is écrivains résolurent d'unir leurs efforts. Tieck vint ^me en 1799 fixer son séjour auprès de ses nouveaux lis à léna.

Bientôt de nouvelles recrues augmentèrent le groupe ; ant tous le poète Frédéric de Hardenberg, qui signait 5 ouvrages du nom significatif de Novalis (1772-1801); is Schelling, Steffens, Clément Brentano, qui n'était core qu'un étudiant. Une vive ardeur, une passion mys- [ue pour la poésie animait les jeunes associés. Un jour- J littéraire, VAtliénée (1798-1800), fut le porte-voix de la uvelle école«

Le principe de ses doctrines était audacieux et bizarre : n'était rien moins que la souveraineté complète, abso*e, illimitée de la fantaisie dans les œuvres comme dans vie du poète. Quelques années auparavant (1794), le dlosophe Fichte avait, dans sa Doctrine de la science^ isé le Moi, le principe pensant de chaque individu, comme igine et fin de toute réalité. Le moi était créateur : non ulement il concevait les choses, mais il les faisait en les ncevant. C'était la doctrine de Platon transportée de ieu à l'homme. Cette philosophie étrange s'appelait Vidéor yme transcendantal. Les fondateurs de la jeune école téraire, entre autres Frédéric Schlegel et Novalis, avaient udié à fond la théorie de Fichte et ils se piquèrent &ller encore plus loin^ A la place du moi créateur, ils acèrent la fantaisie créatrice. C'est elle qui est le prin-

!. Fichte, dit Frédéric Schlegel, n'est pas assez absolument idéaliste, rce qu'il n'est pas assez critique, assez uaivcisaliste*, Usvxdft.wVjfâi^'iiV. >i le sommes encore davantage.

cipe et le but de la nature. « La nature n'est que la fantaisie devenue perceptible aux sens. » Toute limite imposée aux libres élans de la fantaisie est une mutilation, une dégradation de ce qu'il y a en nous de vraiment humain^ une chute du sein de notre infini natif.

Si la fantaisie est la souveraine, la créatrice du monde, rien de plus saint et déplus auguste que l'art et la poésie, qui en sont les organes. De là une vénération profonde de la jeune école pour les vrais artistes et par conséquent pour elle même. De là ce ton d'hiérophante avec lequel ces jeunes gens parlent du sacerdoce de leur mission. Nos préfaces de 1828 furent l'écho de ces hynyies d'adoration réflexe.

Si la fantaisie est souveraine, pourquoi les règles, pourquoi le bon sens, pourquoi l'étude de la nature? Quand la fantaisie s'écarte de la nature, c'est la nature qui a tort: car la fantaisie est l'idéal ; la nature n'est qu'une imparfa te copie.

Le groupe qui se rattachait à ces doctrines prit le nom daromantique, parce que dans cette dénomination, qui rappelait le moyen âge, ses vagues aspirations, ses doctrines et ses institutions confuses, il croyait trouver une répudiation solennelle de la forme régulière et de la pureté plastique de l'art des Grecs.

Frédéric Schlegel, toujours prêt à formuler en. système ce que ses jeunes amis sentaient d'une manière. vague et presque inconsciente, publia dans l'Athénée, en 1800, le manifeste de l'École romantique sous le titre à*Entreii(^ sur la poésie. Il n'hésite point à y déclarer que « le premier caractère de toute poésie est de supprimer la marche et les lois de la raison raisonnante^ et de nous replacei dans la magnifique confusion de la fantaisie ». — « Un ouvrage est romantique, quand il nous présente un suje' sentimental dans une forme déterminée uniquement pari: ianfaisio. »

La réalité n'est plus la matière sur laquelle travaille le poète; le sens commun n*est plus son guide: la sensation, l^impression vague, le caprice personnel, voilà désormais la Substance de la poésie L'univers n'est plus un organisme régulier, objectif, dont l'artiste, comme le savant, doit étudier les lois ; c*est une âme mystérieuse, fille et créature de notre âme, une vie secrète et incompréhensible à la- €)uelle nous unit la sympathie ou Teffroi. Les intimes émotions qu'excite le spectacle de la nature, le calme Solennel, le murmure enchanteur de la forêt solitaire, les nille couleurs et reflets qui jaillissent sous un rayon de Boleil d'une herbe ou d'une fleur ivre de rosée ; la splendeur merveilleuse des nuits, la lueur de ces mondes innombrables qui constellent les cieux, ou de cette lune ][>ensive, qui semble nous verser d'en haut de douces et ;|)ures méditations, le son de la cloche du soir qui se ^pand sur la vallée comme une invitation à l'extase, tout «ttendrit, alanguit l'âme du poète, l'arrache à sa personnalité, et la verse enivrée et délirante au sein de cette uni- Tersalité de vie où elle se confond et se perd^

Tel est l'esprit qui anime plusieurs des contes de Tieck, Le fidèle Eckart^ Les Tannhàusery Le Runenberg^ auxquels vinrent se joindre plus tard Le philtre d'amour , Les féeSj Le bocal. Les romantiques ont une prédilection pour les contes, parce que le conte est le domaine illimité de la fantaisie. C'est par excellence la poésie du merveilleux, où la raison, la réalité n'ont rien à voir*.

Telle est aussi l'inspiration des plus belles poésies de Novalis,les Hymnes à la nm7, de son fragment intitulé Les disciples de Sais^ et surtout de son roman Henri d'Oflerdingen^ copie et réfutation du Wilfiem Meister de Goethe.

1. On retrouve tout cela en France, par exemple dans les Premières Méditations d» Lamartine.

2, On se rappelle ici les Contes de GhorVea ^odv^t .

La raison raisonnante est donc nettement exclue des œuvres romantiques. Novalis va jusqu'à diro que la vraie poésie ne doit produire en nous qu'un effet musical, une impression vague, indéfinie; il voudrait même, si c'était possible, qu*elle n'eût point de sujet du tout. « Pourquoi faut- il un sujet dans un poème ? » demande Ludovico à son ami Florestan dans les Voyctges de Stembald. De là vient la prédilection des romantiques pour la musique de la langue, pour les formes de la versification méridionale, les assonances, les allitérations ; de là leur éloignement pour tout ce qui est composition précise et ferme dessin de caractères ; une pensée nuageuse, flottante, qui s'exhale spontanément comme un souffle, peut seule exprimer le pressentiment, le mystère, le surhumain'.

Cette ivresse de la fantaisie ne pouvait durer longtemps. Il n'est pas possible à la pensée de l'homme de vivre exclusivement de ses rêves. Vers l'année 1799 un changement remarquable s'accomplit au sein de l'école romantique. Elle sentit le besoin de sortir du monde de la sensation personnelle et de trouver pour la poésie un terrain plus solide. Ce terrain ne fut pourtant ni la réalité présente, ni l'histoire, qui semblaient vulgaires et prosaïques. On s'imagina que ce qui manquait surtout à la poésie moderne c'était une mythologie. Frédéric Schlegel affirmait dans son manifeste que <c ce qui fit la grandeur de la poésie grecque, c'est qu'elle s'appuya sur la mythologie ». On en était encore, malgré les travaux de Herder et de Heyne, à considérer la mythologie comme l'invention arbitraire des poètes et des prêtres. Regrettant de n'avoir point de mythologie, on résolut d'en créer une. On songea d'abord à celle des Grecs, qu'on prétendait rajeunir par les idées de Spinoza et de Schelling ; on pensa aussi aul dogmes reli-

i. On pense natureUemeuV. \c\ ^ vxw ^t^wd nombre de nos roman* Uqaes, aux Orientales do N'vcVot VLu^o^ ^TVi^^V^^^ v^^>B&kssi\^ «^

gîeux des Hindous, où Schlegel trouvait le romantisme le plus élevé (dashôchste Bomaniisc/ie). Après quelques essais dans cette direction, on crut s'apercevoir que le catholicisme du moyen âge répondait mieux encore aux caprices de la fantaisie. « L'homme religieux, écrivait Frédéric, dans son Athénée, est naturellement poète. » Les Chants spirituels de Novalis, les Sonnets spirituels d'Auguste- G. Schlegel, ses refontes d'anciennes légendes, plusieurs poèmes de Frédéric, Geneviève et Octavien de Tieck, sont d'éclatants témoignages de cette nouvelle passion pour le catholicisme du moyen âge.

Il faut hien remarquer que, dans sa première évolution, ce catholicisme rétrospectif n'avait rien de convaincu, rien de sérieusement religieux. C'était une helle forme d'art, un sol plus ferme, capable de soutenir les caprices de l'imagination. Auguste-Guillaume Schlegel dans sa vieillesse, écrivant à une dame française, lui dit positivement qu'il n'y avait là qu'une « pure prédilection d'artiste ». C'était ce que fut chez nous l'œuvre poétique de Chateaubriand et de son cortège. Cette fleur artificielle de poésie pouvait, dans sa fraîcheur, tromper les yeux par un certain éclat : elle était incapable de végéter et de vivre.

De cette passion factice pour le moyen âge sortirent pourtant des fruits précieux. La critique littéraire devint moins exclusive. Les idées semées par Herder atteignirent leur complet développement : partout et dans tous les genres on apprit à apprécier l'inspiration naïve, spontanée, populaire. Ici encore, les frères Schlegel brillent au premier rang. Auguste-Guillaume fit à Vienne, en 1808, son cours bien connu, même en France, Sur Vart et la littérature dra/matiqv^. S'il fut injuste envers nous, il nous apprit à être justes envers les étrangers. Ses relations intimes avec un des plus beaux génies de la France, M"° de Staël, introduisirent ses idées, modifiées et corrigées^ parmi les Ji(tératcurs français duà\iL-\v^\iNf^\si^ivîâw^'

La science du moyen âge dut au romantisme de remarquables progrès. Auguste-Guillaume Schlegel, refondit le Tristan de Gotfried de Strasbourg; il se proposait de donner un travail analogue sur les Niebelungen. Par ses conseils et son exemple, Tieck fut entraîné à de semblables publications : l'édition qu'il donna des Minnelieder (Poèmes d* amour), 1803, eut une importance considérable. Il fut le premier qui distingua et classa les différents cycles épiques, les Niebelungen^ les légendes de la Table- Ronde, celles de Charlemagne.

L'état politique de l'Allemagne en face de Napoléon I", les douleurs de l'invasion et de la conquête, no firent qu'accélérer ce mouvement des esprits. Les Allemands de 1806 firent comme les Français de 18) 6, ils cherchèrent avec amour dans un passé glorieux la consolation et l'oubli des malheurs présents. Yon der Hagen publia avec une exactitude incomplète, mais suffisante pour les premiers besoins, l'épopée nationale des Niebelungen et d'autres poèmes allemands du moyen âge, et introduisit ces études dans l'éducation universitaire; Clément Brentano et Achim d'Arnim publièrent un recueil des meilleurs lieder populaires ; Josef Gôrres édita les Livres populaires de V Allemagne ; àhs l'année 1806 les frères Grrimm avaient formé le plan de leur publication des Contes de Venfance et du foyer, La philologie de la vieille Allemagne était créée.

A côté des antiquités germaniques, on cultiva les littératures romanes. Les productions les plus remarquables de l'Italie, de l'Espagne, du Portugal, les œuvres de Dante, de Galderon, celles de Cervantes, de Camoêns, jusqu'alors inconnu en Allemagne, Pétrarque, Boccace, Arioste, Le Tasse, les autres grands poètes italiens furent traduits ou analysés, et reçurent les justes hommages de la critique. Alors soulem^iil V'hi&\^\x^ das littératures devint poBBible.

Avec elle naquit la science des mythes et légendes : la Symbolique de Creuzer est la fille légitime du romantisme.

Malgré Téclat et les succès du romantique flamboyant, on sentait le besoin de revenir du passé au présent, de vivre chez soi et dans la réalité qui nous entoure, de trouver la poésie au coin du feu, au coin du champ voisin, au tournant du sentier Ce fut la tâche de l'école souabe, à la tête de laquelle est le poète Uhland (1787-1862), et dont les principaux noms sont Gustave Schwab (1792-1850), Justin Kerner (1786-1862), Emmanuel Frôhlich (1796), Gustave Pfizer (1807), Edouard Morike (1804).

L'un d'eux, le médecin-poète Justin Kerner, caractérise le but et les tendances générales de Técole dans des vers charmants, que nous allons essayer de traduire :

« Où dois-je porter mes pas, moi voyageur étranger, pour trouver, 6 bons Souabes, votre école poétique?

— Étranger voyageur, je vais te le dire volontiers. Traverse ces prairies éclairées ; entre dans le bois sombre, où se dresse le sapin, le grand arbre qui un jour, màt robuste, voguera sur la mer; où de branche en branche saute en chantant le joyeux essaim des oiseaux; où le chevreuil avec ses yeux brillants regarde à travers le sombre hallier; où le ccrr élancé se pose sur le roc de granit. Sors ensuite de l'épaisseur du bois, dans les champs où, sous un rayon doré, des collines couvertes de pampre accueillent ton regard, dans la vallée du bleu Neckar; où la moisson d'épis dorés flotte et ondoie comme une mer, tandis qu'en haut dans le ciel bleu Talouette chante son hymne joyeux; où le vendangeur, où le moissonneur, font retentir de leur refrain la montagne et la plaine. C'estlà qu'on trouve l'école des nobles Souabes, et leur maître s'appelle — la nature. »

L'école souabe c'est le romantisme sans système, la passion de la nature sans métaphysique, la vie commune avec sa simple et naïve poésie. On se croirait en Angleterre chez leslakistes, avec Wordsworth et Coleridge.

L'inspiration patriotique vint aussi en 1813 arracher les poètes allemands aux rêves nébuleux du. xQvsi%.\iL\.\%\Sk^« NapoJéoi2 1"' penchait vers son déclin •. Y kW^m^^x^a Vi^^?

350 r/ALLEMAGNE. LES ÉPIGONES.

temps servile se redressa contre le lion mourant. Des sociétés secrètes se formèrent; les étudiants quittèrent la plume pour le fusil; les poètes enivrèrent la foule de leurs chants de liberté. Alors naquirent les Sonnets cuirassés (diegeharnischten Sonette) de Rûckert, La lyre et Cépée de Théodore Kœrner, les hymnes pieux et enthousiastes de Schenckendorf , les Chcmts de guerre de Moritz Amdt. Toute une nation, confédérée par la haine, répéta ces chants précurseurs de Tunité germanique [Wcas ist des Deutschen Vaterland?); jamais la poésie populaire n'avait jeté un pareil éclat.

Cette Marseillaise multiple fut le chant, non du cygne, mais de l'aigle noire aux deux serres rapaces. La grande époque littéraire était terminée; une nouvelle carrière allait s'ouvrir. La science positive et toutes ses applications, la métaphysique matérialiste et toutes ses impuissances % la politique égoïste et toutes ses convoitises remplacèrent les beaux rêves de l'idéal. L'Allemagne avait été pendant un demi-siècle le génie des arts, l'Hellade de l'Europe : elle voulut être une puissante nation ; elle le devint. Paul- Louis Courier disait, à la naissance du premier empire français: « Être Bonaparte et se faire Sire, quelle déchéance! »

1. On nous pardonnera de ne point faire entrer dans notre revue porement littéraire l'exposition du grand mouvement philosophique de TAllemagne. Les travaux de Kant,de Fichte, de Schelling, de Hegel, de Sdio* penhauer, de Hartman, n'appartiennent pas plus à Thistoire de U littérature que ceux de Liebig, de Bunsen, de Garns, de Yirchow. Les lettres et les sciences se touchent et se pénétrent, mais ne se confondent pas.

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