Histoire de la littérature anglaise, livre I, chapitre m
Le langage qu'il leur met dans la bouche n'est pas indigne de leurs portraits. L'hôte du Tabard, un de ces aubergistes dont la belle humeur est le meilleur assaisonnement de leur cuisine, heureux de la bonne aubaine que lui procurent tant de voyageurs, offre de s'adjoindre à leur caravane, et leur conseille, pour augmenter l'agrément du voyage, de s'engager à raconter chacun, chemin faisant, deux contes. Celui qui aura débité le meilleur sera traité au retour aux frais de la compagnie et dans l'auberge du Tabard. La proposition est acceptée et voilà nos pèlerins sur la route de Gantorbéry.
Ce ca.dre, on le voit, a quelque analogie avec celui du Decameron de Boccace, et il est probable que Chaucer en a reçu la première idée de l'auteur italien, dont il avait déjà traduit et imité d'autres ouvrages. Au reste la supériorité nous paratt être ici du côté de l'imitateur; et malgré l'admirable description de la peste de Florence * nous n'hésitons pas à préférer, comme plus caractérisé, plus frappant dans ses allures bourgeoises et septentnondes, le prologue des Contes de Gantorbéry.
Le pèlerinage n'a pas tenu toutes les promesses de son programme. Au lieu des soixante contes qu'il devait nous donner, nous n'en avons que vin ;;t- trois. Le poème n'est pas fini : Ghauoer n'avait pas encore conduit ses pèlerins jusqu'à Gantorbéry, quand les ordres du nouveau roi Henri IV l'appelèrent à Londres pour le rejeter dans le torrent des affaires et dé la faveur. Dès lors il y eut un courtisan de plus et un poète de moins. Un an après, Ghau-
1. Voir, dans notre Hiêtoire des littératures méridionales, page 60, notre appréciation du Decameron de Boccace. M. Sandras, contraire en cela à Tyrwhitt; ne croit pas que Chaucer ait emprunté à Boccace le cadre des Contes de Gantorbéry, Il indique comme ses modèles possibles le Disciplina clericalis de Pierre d'Alphonse, et Tune des nom))reuses versions du Boman des Sept Sages. — Chaucer a fourni à son tour le modèle du lien qui rattache entre eux les Contes de la reine de Navarre, Voyez notre Histoire de la littérature française, chapitre zxn.
cer prenait place dans l'abbaye sépulcrale de Westminster, où il inaugurait le « Coin des" poètes. »
\ Du moias les contes qui furent écrits sont d'excellent , aloi et du meilleur style. C'est la vraie littérature de nos trou'.ircs du treizième siècle, les fabliaux salés, les mauvais tours joués au voisin, non pas enveloppés' dans la phrase cicéronienne de Boccace, mais contés lestement dans le petit vers sautillant de dix syllabes par un poète d'esprit et de belle humeur. Nous retrouvons ici la malice alerte, l'art de rire aux dépens du prochain. Chaucer Ta mieux que Rutebeuf, et quelquefois aussi bien que La Fontaine*. Il va sans dire que les moines, les femmes, les maris, réleinelle satire du moyen âge, aussi vivace que nos vices et nos ridicules, font les principaux frais de ces joyeux récits. Observons toutefois que Chaucer est moins prodigue que Boccace des sujets grossiers et immoraux. Plusieurs de ses contes sont graves ou touchants Au reste il en est peu qui semblent pris au conteur italien : les légendes, les lais bretons, les fabliaux français, les écrivains de l'antiquité classique, sont les principales sources où Chaucer a puisé ^. Mais il adapte et assimile tout ce qu'il emprunte; il l'assortit aux personnages qu'il fait parler et à sa propre manière d'écrire. Surtout il dramatise l'ensemble par les réflexions que chaque récit suggère aux auditeurs fictifs, par l'immixtion continuelle do l'hôte, qui règle les tours de parole et critique librement les conteurs, enfin par les petites colères que certains contes provoquent chez les pèlerins d'une profession ou d'un caractère analogues à ceux qu'a ridiculisés l'orateur. Le poème tout entier, composé de pièces lien diverses, forme ainsi un tout compact et vivant.