‹ Histoire des littératures étrangères considérées dans leurs rapports avee le développement de la littérature frana̧iseChapitre 12 sur 107 · Taine, Histoire de la liUérature anglaùse^ page · texte numérisé non relu

Taine, Histoire de la liUérature anglaùse^ page

2. Voir, pour le détail des sources, VÊlude citée de M. E. G. Saadras, chapitre u.

Est-ce à dire que sous le rapport de Tart Ghaucer soit irréprochable? Non, sans doute. « Même dans ses Contes de Cantorbéry, il se répète, il se traîne en développements naïfs, il oublie de concentrer sa passion ou son idée. Il commence une moquerie qui aboutit à peine; il détrempe une vive couleur dans une strophe monotone Sa voix ressemble à celle d*un jeune garçon qui devient homme : l'accent mâle et ferme se soutient d'abord ; puis une note grêle et douce vient indiquer que cette croissance n'est pas achevée et que cette force a des défaillances Ghaucer commence à sortir du moyen âge, mais il y est encore^ »•

Règne d'Elisabeth. — Spenser,

On a ingénieusement comparé l'apparition de Ghaucer au premier rayon du printemps égaré sous un ciel anglais, et suivi bientôt du retour de l'hiver. Le quinzième siècle, ensanglanté par les guerres des Deux roses, fut stérile pour l'imagination, sinon pour le savoir; et cent cinquante ans après la mort de Ghaucer, la poésie se réveillait encore en plein moyen âge, au milieu de son vieux cortège de récits chevaleresques, de songes, d'allégories morales ; pareille à ces princesses enchantées qui, après un sommeil séculaire, retrouvaient en s'éveillant leur enfance, leur costume et leurs habitudes d'autrefois. L'Angleterre n'avait pas^ encore développé dans les lettres son

t. Tainc; Histoire de la liliéraiure anglaise^ tome I, page 22ô.

génie particulier et national; seulement rimitation de ritalie tendait de plus en plus à remplacer celle de la France : Surrey, Wyat, Sidney, répétaient faiblement le» chants d'amour de Pétrarque ou les descriptions pastorales de Sannazar*.

Cependant la poésie anglaise ne pouvait rester étrangère au grand mouvement qui agitait le seizième siècle. Le fait capital de l'époque, c'est la rupture de l'unité provisoire que la théocratie avait imposée à l'Europe du moyen âge et la constitution de^ diverses nationalités. Alors l'Angle* terre réunit toutes ses forces, pour être bien elle-même ; elle se replie dans son île, s'enferme dans ses mers, se sépare définitivement du sein de l'Europe catholique, et, pour se condenser davantage, se serre, comme font au même moment les autres nations, autour de la royauté absolue, cette tutrice des peuples mineurs. Alors le caractère anglais commence à se développer dans toute sa puis** sance. U se montre déjà ce qu'il sera dans la suite de l'histoire, profondément personnel et original, peu sympathique, peu communicatif : il aime à croître spontanément et à se nourrir de lui-même. Ses lois, ses coutumes, ses traditions locales sont pour lui le type absolu du bien : la vieille Angleterre, old Englandy est l'idéal de son or* gueilleux patriotisme. Aucune race ne conserve avec plus de ténacité les habitudes antiques : c'est, chez elle que nous retrouvons les débris de notre France féodale ; et la vieille Germanie n'est pas moins en Angleterre qu'au delà du Rhin. Quand on s'arrête le long des rivages de Tîle, sur le« falaises qui dominent de plusieurs centaines de pieds le

1. Henri Howard^ comte de Surrey, né vers 1515, capitaine générât des armées de Henri VIU, disgracié et condamné à mort, monta sot Técharaud en 1547.

Thomas Wyat, né en 1503 dans le comté de Kent, mourut en 1541.

Philippe Sidney, né en 1554, fut tué à la bataille de Gravelined en 1BS6.

niveau de la mer, et qu'on remanjue les traces laissées par les tempêtes à une si prodigieuse hauteur, quand on observe dans le canal de Bristol ces gigantesques marées qui s'élèvent quelquefois à vingt mètres au-dessus des plus basses eaux, on croit voir dans la lutte terrible de ; ces vagues contre cette terre le symbole de l'isolement J superbe du génie britannique, immobile et invincible dans son orageux domaine. C'est là l'aire du vautour, d'où s'élanceront à la curée du monde les flottes de la nouvelle Carthage. ,

On agit d'autant plus puissamment sur les autres, qu'on est plus énergiquement soi-même. Le génie anglais, durci d'une si forte trempe, se jettera impunément au dehors, sans compromettre son originalité nationale. Nul peuple, en effet, n'a emprunté davantage, et nul n'est Veste plus inaltérable au milieu de ses emprunts. Sa langue, par exemple, formée aux deux tiers d'éléments latins, est méconnaissable à une oreille néo-latine. Il n'est pas jusqu'à sa gaieté qui n'ait un aspect étrange et personnel: ce n'est pas l'enjouement français, où il entre toujours un peu de vanité ou de désir de plaire. L'Anglais ne veut plaire qu'à lui-même, et sa plaisanterie est aussi intraduisible que le mot par lequel il la désigne (humour).

A une nation si pleine de la conscience d'elle-même, il manquera souvent le mobile de toutes les nobles choses, le dévouement; l'utile lui tiendra lieu du beau, et le succès absoudra les moyens^ Dans les beaux-arts elle réussira peu, excepté dans ceux qui n'exigent que la libre effusion d'une forte pensée. Elle n'aura ni peintres ni musiciens, mais elle aura des poètes et des orateurs. Ses idées, refoulées sur elles-mêmes par une nature flegmatique, déborderont avec une impétueuse éloquence. Peu soucieuse de forme et de niéthode, elle laissera ses ouvrages dans uni état imparfait, mais pleins de riches matériaux. Surtout^ indociles aux règles^ ses poètes s'égareront plutôt que de

suivre le grand chemin. Leurs œuvres seront inégales et souvent bizarres, rarement faibles et communes. Elles viseront au grand, au sublime, et selon qu'elles Tauront atteint ou manqué, elles seront excellentes ou détestables. Ce portrait s'applique surtout à la littérature du siècle d'Elisabeth.

Un graod événement religieux acheva d'isoler l'Angle- ^ terre dans sa vie insulaire. La Réforme ne fut d'abord que la dernière période du despotisme des Tudor. Ils changèrent la religion et s'en firent les chefs, pour tenir en leurs mains les âmes comme les corps de leurs sujets. Dans leur intention égoïste, c'était un empiétement monarchique; dans le résultat historique, ce fut un gage de plus de l'indépendance et de l'isolement national. L'Angleterre eut sa religion, comme ses lois et son génie. Le pays de Pelage et de Wiclef adopta la Réforme, parce qu'elle était conforme à sa nature, ou plutôt il fit lui-même sa réforme. A côté de l'Église officielle naquit le puritanisme : c'était la liberté de la pensée avant la liberté politique; c'était, comme Ta bien vu Bossuet, l'indépendance par la religion.

Ce grand fait excita dans l'intelligence des Anglais une fermentation générale. Il fit de la religion un intérêt personnel et même une passion. Il rapprocha Dieu du chrétien. Au moyen âge on recevait la foi toute faite ; on acceptait les dogmes, sano y songer beaucoup : c'était l'affaire de l'Église. Dès que la Réforme eut mis le libre examen entre les mains de chaque fidèle, la pensée devint plus sérieuse : le poids des choses éternelles pesa sur tous les esprits. Chaque chaumière fut une église, et le vieillard qui le soir, environné de ses enfants, lisait à haute voix la Bible, ressemblait à ces patriarches dont il racontait l'histoire.

Toutes ces circonstances, dont plusieurs devaient exercer plus tard une funeste influence sur l'esprit anglcis.

produisirent sous le règne d'Elisabeth une heureuse activité. Le trône, occupé par une femme de génie, ennoblissait la servitude par la double excuse de Tadmiration et de la galanterie chevaleresque. La reine favorisait Tagriculture, purgeait les campagnes des brigands qui les infestaient, encourageait l'industrie naissante, accueillait les Flamands échappés aux échafauds du duc d'Albe, construisait des vaisseaux, qu'on avait jusqu'alors achetés à la France, lançait sur les mers une foule d'aventuriers, qui préludaient par de soudaines apparitions à une possession définitive. Forbisher, Raloigh, Davis, (.umberland, Drake, faisaient flotter sous toutes Jes latitudes le pavillon britannique. Le monde échappait à i Espagne pour passer sous la main de l'Angleterre. L'orgueil anglais se courbait sans rougir sous un despotisme si glorieux {adductum et quasi virile imperium). D'ailleurs, le despote était une femme : les flatteries adressées à son pouvoir semblaient des hommages rendus à son sexe. Les poètes chantaient « cette belle vestale assise sur un des trônes de l'Occident' 3» Us montraient ses ennemis tremblant « comme un champ d'épis au souffle de l'orage* ». Les courtisans exiléff don*naient à leurs regrets l'expression d un amour malheureux, et s'éloignaient avec douleur de celle qu'ils avaient vue « chevauchant comme Alexandre, chassant comme Diane, marchant avec toute la grâce de Vénus, tandis que le doux zéphir se jouait dans les boucles de cheveux qui ombrageaient ses belles joues' ».

* L'Angleterre éprouva alors, comme la France sous Louis XIV, cet élan inésisiible d'une nation fortement unie et glorieusement dirigée. La littérature dut aussi prendre l'essor. Mais en Angleterre le mouvement créa-

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