CHAPITRE ra
liE THËATRE EN ANGLETERRE
École classique; les Pétrarquistes; John Lyly; TEuphuYsme
Pendant que Spenser traçait ses idéales images, auxquelles manquaient un peu le sang et la vie, la vie et la passion coulaient à ûots dans une autre forme de poésie : le théâtre avait pris tout à coup un essor inattendu, et, pendant plus de soixante ans, il donna à la littérature anglaise d'impérissables ouvrages. Non moins original que le théâtre espagnol, il le surpasse de beaucoup par la valeur absolue de ses créations.
En Angleterre, comme en Espagne, comme en France, le théâtre naquit du sein de TÉglise : c'est dans les cérémonies du culte catholique qu'il faut chercher les germes des premières représentations dramatiques. Nous l'avons dit, la théocratie du moyen âge est uniforme dans ses œuvres comme dans sa foi. Nous ne répéterons donc pas ici ce que nous avons écrit dans notre Histoire de la littérature française (ch. xvii) sur le drame hiératique, sur l'émancipation progressive qui le tira du sanctuaire et en fit une œuvre séculière et profane. Les représentations de mystères, de moralités, eurent lieu en même temps et de la même manière des deux côtés de la Manche. Ici seulement, comme en tout, l'Angleterre se montra plus conservatrice que nous des formes et coutumes anciennes. Le drame d'origine cléricale y survécut longtemps à rétablissement du théâtre d'un autre genre. On joua des mystères à Ghester jusqu'en 1577, à Goventry jusqu'en 1591,
à Newcastle jusqu'en 1598, c'est-à-dire en plein éclat de Shakspeare. Une des dernières représentations dramatiques auxquelles assista la reine Elisabeth fut une moralité : elle avait pour titre : La dispute entre la Libéralité et la Prodigalité; c'était en l'année 1600 ou 1601. Le grand poème de Spenser dont nous avons parlé dans notre chapitre précédent était lui-même une allégorie morale^ une moralité épique.
Sous Henri VIII nous voyons le drame véritable, c'està-dire la représentation de personnages réels et vivants, se former peu à peu au sein même des sujets allégoriques. Dans une pièce composée probablement quelques années avant le milieu du seizième siècle *, tandis que la plupart des acteurs restent encore des abstractions, d'autres sont déjà des personnages historiques. On y trouve le roi Jean, le pape Innocent, le cardinal Pandolphe et Etienne Langton qui passent sur la scène dans un singulier mélange avec d'abstraites personnifications, telles que Grande- Bretagne, Majesté Impériale, Noblesse, Clergé, Ordre Civil, Trahison, Vérité, Sédition. Cette composition mixte est la première en date, mais non la seule qui nous reste de cette classe bizarre des drames de transition.
Les Intermèdes de John Heywood, composés un peu plus tôt*, nous offrent, dans un cadre peu étendu, des essais de vraie comédie. Ce sont des scènes courtes, amusantes, destinées à divertir le roi. Si elles présentent en général peu d'action, elles ne manquent point de malice ; on pourrait les définir : des fabliaux de trouvères « représentés par personnages » ; on y trouve, par exemple, une dispute bouffonne entre un prêcheur et un marchand d'indulgences ;