Tainc, ouvrage citC; tome I, page
"^la reine Elisabeth. Una c'est la foi chrétienne ; c'est aussi le protestantisme, dont la reine est le plus ferme soutien. Duessa, ou la duplicité, est le catholicisme romain ; mais c'est encore Marie Stuart, que l'auteur dégrade avec une lâche servilité. Le château d'Orgoglio, c'est la cour de Rome. Duessa y règne, portant au front une triple couronne, et chevauchant une bête monstrueuse à sept têtes, qui « foule aux pieds les choses sacrées et les anciens préceptes divins. » Plus loin j'aperçois le roi d'Espagne, Philippe II, sous les traits de Grantorto, le roi païen; Henri IV, à peine déguisé sous le nom de Burbon. Arthegal, ou la justice, le gouvernement de la reine, l'aide à ressaisir son légitime héritage, à retirer des mains de Grantorto sa chère Flourdelis corrompue par l'or et les paroles artificieuses de ce mécréant. Mais Burbon n'échappera pas indemne des mains vindicatives du poète anglican. « Ce prince a imprimé à son nom une tache ineffaçable et encouru la honte éternelle d'un chevalier déloyal. Il a abandonné son bouclier (la foi protestante) qui faisait sa force et sa gloire* »,
Ainsi marche le fantastique récit, s'appuyant sans cesse sur sa double allégorie morale et courtisanesque. On sent quelle froideur une pareille conception doit jeter sur ce monde idéal, dont la substance semble toujours prête à s'évanouir comme un songe. Quel intérêt puis-je prendre à des personnages qui ne sont pas des hommes? Qu'ai-je de commun avec ces êtres de raison dans lesquels je ne sens pas battre un cœur qui aime et souffre comme le mien? Que m'importent des dangers qui menacent les vertus cardinales, et des victoires où coule le sang des péchés
1. Le lecteur qui désirerait une explication complète et laborieusement poursuivie des personnages réels que couvre l'allégorie de Spcnser, l»ourra recourir à la thèse sur La reine des fées^ présentée à la faculté des lettres de Paris, en 1860, par M. Garl Mayer (de Berlin) .
capitaux? Les aventures mêmes où le poète engage ces étranges héros trahissent à chaque instant leur inanité. L'un tombe, en combattant, dans le puits du salut, ou s'appuie contre l'arbre de vie; l'autre, blessé dans un tournoi, est soutenu par la jeune vierge Espérance, qui lui prête son ancre pour s'appuyer, et il àe confie aux soins 'd'un médecin qui s'appelle Patience. On le voit, la fiction se dissipe au milieu du récit comme le magique palais d'Armide : il ne reste plus à sa place qu'une aride morale ou une politique plus aride encore. Les personnages de Spenser sont tous un peu comme sa fausse Florimel : elle est belle et blanche, elle ressemble merveilleusement à celle dont elle usurpe le nom, mais elle est faite de neige. Nous sommes ramenés à toute Tingénieuse froideur des moralités de notre basoche*.
Cependant, chose merveilleuse, ces vaines abstractions, commandées par le goût de l'époque, prennent une vie inespérée sous la main de Spenser. Les conceptions du moraliste et du courtisan s'animent dans la fantaisie du poète : en présence des brillantes apparitions qu'elles évoquent, il oublie, il nous fait oublier qu'elles ne sont qu'un nuage. Non, Una n'est plus pour le lecteur la vérité chrétienne, le protestantisme; c'est une charmante et pure jeune fille, issue d'un sang royal^ plus Jilanche que la neige sous son voile flottant. Une longue robe noire tombe jusque sur ses pieds, dont elle fait ressortir la blancheur. Non, cette forêt n'a rien d'allégorique : ne voyez-vous pas ces hêtres au corps blanchâtre qui y dressent leurs piUers
1. < Spenser lui-même, l'un des plus grands poètes qui ait jamais vécu, n'a pu réussir à rendre Tallégorie intéressante. C'est en vain qu'il a prodigué les richesses de son esprit sur le palais de rOrgueil, sur le palais de la Tempérance; un défaut impardonnable, l'ennui, envahit tout le poème de La reine des fées. Nous nous lassons des vertus cardinales et 'ies péchés capitaux, et nous aspirons à nous trouver enfin avec de simples hommes et de simples femmes. » Macaulay, Crilical and historicai Essays^ tome II, page 4.1(JobQ Bunyan).
et épanouissent leurs dômes, ces clartés qui tremblent 8ur récorce et vont se poser sur le sol, sur les bruyères rougissantes, sur les bas buissons, qui, tout d'un coup frappés par la traînée lumineuse, luisent et chatoient. A peine si les pas s'entendent sur la couche épaisse de feuilles amoncelées ; et de loin en loin, sur les hautes graminées, les gouttes de rosée scintillent. Mais tout à coup le son du cor arrive à travers la fouillée : une jeune chasseresse apparaît. Ne me dites pas que c'est la Chasteté, ou bien une deuxième image courtisanesque de la reine Elisabeth : c'est une séduisante vierge, que Spenser décrit avec un tendre et respectueux amour. Voyez le peintre prosterné à ses pieds, épris lui-même de son idéale création.
Son visage était si beau, qu'il ne semblait pas de chair, mais peint célestement du brillant coloris des anges...
Et dans sa main, elle avait un épieu acéré, et sur son dos un arc et un carquois brillant, rempli de flèches aux tôtes d'acier, dont elle abattai) les bêtes sauvages dans ses jeux victorieux, attaché par un baudrier d*or qui, sur le devant, traversait sa poitrine de neige et séparait ses seins délicats; comme les jeunes fruits en mai, ils commençaient à se gonfler un peu, et nouveaux encore , à travers son vêtement léger, ils ne faisaient qu'indiquer leur place.
Ses boucles blondes, frisées comme des fils d'or, tombiaient sur ses épaules, négligemment répandues, et quand le vent soufflait au milieu d'elles, flottaient comme un étendard largement déployé, et bien bas derrière elle tombaient en désordre. Et, que ce fût art ou hasard aveugle, à mesure qu'à travers la^ forêt fleurie elle courait impétueuse, dans ses cheveux épars, les douces fleurs se posaient d'elles-mêmes, et les fraîches feuilles verdoyantes et les pétales détachés s'y entrelaçaient '.
Spenser est avant tout le peintre de la beauté : il la voit, il l'adore, il la reproduit sans cesse, non telle que la nature nous la présente, non avec les couleurs de la réalité, mais avec tous les charmes fuyants de l'idéal. Il s'inquiète peu de copier ce qui est : il crée ce qui pourrait, ce
1. Faerie queen^ livre II, chant m, strophes 22-30. Nous empruntons toutes les fois qu'il est possible, à M. Taine, ses excellentes traduc* tioiif.
qui devrait être. Tant pis pour la vérité si elle ne ressemble pas à son image. Il vous Ta dit tout à Theure, le visage de - Belphœbé «ne semblait pas de chair » : trouvez, si vous pouvez, quel est « le brillant coloris des anges », sous lequel ce visage apparaît. Que le pinceau essaye donc de reproduire a le doux amour qui baigne ses ailes d'or dans le nectar béni et dans la source des purs plaisirs ». Les visions de Spenser appartiennent à peine à notre monde : leurs formes célestes se voilent à demi de nuages brillants qui en estompent les contours.
Spenser se disait disciple de Ghaucer : il Tétait en effet sous quelques rapports. Dans les poèmes de sa jeunesse, dans son Calendrier du berger , dans son Conte de la mère Habbert, dans son Betour de Colin Clout, dans son Épithalame, où il répandit mieux qu'ailleurs ses plus tendres et ses plus intimes émotions, dans La reine des fées elle-même, les critiques ont pu signaler entre les deux poètes certaines ressemblances.
Spenser, en effet, appartient à la même école que Ghaucer, mais avec les différences personnelles les plus marquées. Tout ce qui tient à l'inspiration générale, aux grandes analogies de Tart, est commun entre eux : tout ce qui révèle le caractère de l'individu est profondément divers. Ge qui peut surprendre, c'est que Spenser, le contemporain de Shakspeare, se rattache plus que son devancier à l'esprit du moyen âge. Ghaucer est plus positif, plus réel; Spenser plus idéal. La nature qu'il peint est sa création propre : elle ne procède que de son génie ; elle est toute spirituelle, épurée, fantastique même. Les idées de Spenser sont plus distinctes que ses perceptions. G'est le peintre des choses abstraites : il les décrit avec une richesse éblouissante.
Il pèche, comme les artistes du moyen âge, contre l'unité harmonique de l'ensemble. Son grand poème ressemble à ces somptueuses cathédrales de la dernière
dpoque du style gothique. La surabondance des ornements^ la richesse prodigieuse des détails, ne sauraient tenir lieu de cette noble simplicité des monuments antiques, que Tœil satisfait embrasse d'un seul regard. Comme les vieux peintres italiens, il prodigue l'or et Tazur. Sa poésie est une mine féconde qui a enrichi bien des poètes : Gray ne composait jamais sans avoir lu d'abord un passage de Spenser'; Cowley allait chercher dans ses écrits des inspirations; Waller, Dryden, Thompson, ont tous puisé à cette source. Spenser a surtout rendu les plus grands services au rythme de la poésÎB anglaise. Quoique sa langue, comme SCS idées, semble plus ancienne que son époque, ses vers ont dans leur mélodie le charme des vers italiens, ses modèles. « C'est, dit Hazlitt, un labyrinthe d'harmonie, une chaîne de sons enchanteurs qui se succèdent et se prolongent sans fin. Ils finiraient par fatiguer l'oreille de leur douceur, s'ils ne la délassaient à chaque instant par une continuelle variété de modulation. Spenser fut le poète des songes que nous rêvons tout éveillés : il a inventé, pour les rendre, non seulement un langage, mais une musique qui lui est propre. Les ondulations en sont infinies comme celles des vagues de la mer; mais TeiTet en est toujours le même : il berce nos sens dans un profond oubli des bruits discordants du monde, et nous jette dans un calme dont nous voudrions pouvoir ne nous éveiller jamais ^ »