‹ Histoire des littératures étrangères considérées dans leurs rapports avee le développement de la littérature frana̧iseChapitre 18 sur 107 · Littératures méridionales, pages 333 et · texte numérisé non relu

Littératures méridionales, pages 333 et

sonnable. Avoir trop d'esprit, aurait-on pu dire à Lyly dans son propre langage, c*est sans doute en avoir beaucoup ; mais c'est n'en avoir pas assez.

L'auteur à'Euphuès ne semblait point né pour le théâtre ; il composa néanmoins neuf comédies, où se montrent les mêmes défauts que daiffe son roman. Il est vrai qu'à l'exception d'une seule, La mère Bomdie^ grossière farce populaire, elles furent toutes écrites pour la cour : pleines d'allusions flatteuses, de compliments à la reine, de subtilités de langage, elles étaient faites plutôt pour amuser une réunion de courtisans oisifs que pour entraîner un auditoire populaire, aussi avide d'action et d'émotions qu'indifférent aux recherches ingénieuses du style. On cite parmi ses compositions dramatiques Alexandre et Campaspe (1584), Sappho et Phaon (1584), Endymion (1591), Galatée (1592), Midas (1592), qui toutes, comme on le voit, appartiennent à l'antiquité par leurs sujets. La première en date et la meilleure de toutes, Alexandre et Campa^pe, peut nous servir d'exemple de ce qui manquait à Lyly pour être un vrai poète dramatique. Le sujet était heureux et promettait des situations touchantes : Alexandre, ayant ruiné Thèbes, emmène en captivité les femmes thébaines qui ont échappé au massacre. Dans le nombre se trouve une jeune fille d'une naissance obscure, mais d'une éclatante beauté, Campaspe, dont le roi devient amoureux et dont il commande le portrait au peintre Apelle. Celui-ci s'éprend à son tour de l'admirable modèle qui pose chaque jour devant lui. Entre l'artiste et le roi, c'est pour l'artiste que penche ie cœur de Campaspe. Alexandre l'apprend, et en prince généreux il cède la jeune fille à son rival. Il y avait là une donnée intéressante et féconde en développements dramatiques. Apelle pouvait être placé entre la passion et l'honneur, Alexandre entre l'amour et la magnanimité. Lyly n'a songé à aucune de ces situations ; il n'a vu dans son sujet qu'un canevas à

broder d'ingénieuses sentences : il raisonne sur la passion au lieu de la peindre. Ainsi Héphestion qui essaye de dissuader Alexandre d'aimer Gampaspe, ne songe qu'à balancer avec symétrie des périodes antithétiques.

Je ne puis vous dire. Alexandre, si le récit de celte passion est plus lionleiix à entendre que la cause n'en est douloureuse à connaître... Quoi! c'est le fils de Philippe, le roi de Macédoine, qui est devenu le sujet de Gampaspe, la captive tliébaine! Est-ce cet esprit dont le monde ne pouvait contenir la grandeur, qui est renfermé dans l'étroite orbite d'un œil séduisant? etc.

La jeune fille n'est pas moins qu'Héphestion vouée au culte de l'antithèse :

Gampaspe, se dit-elle à elle-même, il est difficile de juger si ton choix est plus déraisonnable que Ion sort n'est infortuné. Un peintre est-il entré plus dvant dans ton esprit qu'un prince? Âpelle plus avant qu'Alexandre? La bassesse de tes sentiments trahit celle de ton origine. . .

Les passages de ces comédies qui ont le plus de mérite sont ceux qui n'appartiennent pas au genre dramatique. Tous les Anglais qui aiment la poésie connaissent la jolie chanson anacréon tique que Lyly met dans la Louche d'ApcUe :

Ma Gampaspe aux caries joue, Contre l'Amour, un baiser.

Il perd : elle tend la joue; Et son gain vient s'y poser.

Mais l'Amour veut sa revanche :

Il met à jeu cette fois Son arc avec son carquois.

Puis une colombe blanche, Puis deux jolis colibris, Coursiers du char de Cypris.

Il perd : Gampaspe a tout pris.

Lors, n'ayant plus autres choses, L'enfant met à jeu les roses Sur sa joue à peine écloses; Puis le corail rougissant

3$ L'ANGLETEERB.

Sur sa lèvre, et la fossette Qui dans son menton descend.

Pour le coup, rafle complète :

Ma Gampaspe a tout gagné.

Le pauvre Amour indigné, Pour dernière tentative, Joue enfin ses deux beaux yeux:

Le dernier de ses enjeux Passe à la belle captive.

C'est de là qu'en vérité L*Âmour aveugle est resté.

Pauvre Amour, si la cruelle T'a traité si durement, Mt)i, son malheureux amant, Gomment me traitera-t-elle?

Cupid and my Gampaspe play'd

At cards for kisses ; Gupid paid.

He stakes his quiver, bow and arrows,

fiis molher's doves and team of sparrows ;

Loses Ihem too; then down he throws

The coral of his lip, the rose

Growing on*s cheek (but none knows bow)

With thèse the crystal of his brow.

And then the dimple of his chin;

And thèse did my Gampaspe win.

At last he ^et her both his eyes ;

She won, and Gupid blind did rise.

0, Love, bas she done this to thee, Whatshall, alasl become of me?

Le style raffiné de Lyly, ses jolis riens prétentieux eurent un très grand succès, qui dura plus de vingt années. La cour, qui aspirait à Télégance de la conversation, qui, comme notre hôtel de Rambouillet, voulait à tout prix se dévulgariser ^ crut avoir rencontré Tidéal qu'elle cherchait. « Notre nation, dit en 1632 Téditeur des comédies de Lyly, est redevable à notre jauteur pour lui avoir enseigné un nouvel anglais. Euphuès et son Angleterre donna le ton à ce langage : toutes nos dames devinrent ses écolièrcs, et celJe qui n'aurait pu parler euphuïsme eût été aussi peu considérée que celle qui, aujourd'hui,

ne pourrait parler français. » C'est dire que hs écrivains furent contraints de se plier à cette mode du grand monde. Parmi les euphuïstes on peut citer au premier rang George Peele, appelé par un contemporain primus verborum c^rtifex; Peele, auteur du Jugement de Paris ^ où la pomme était décernée non à Vénus, mais à la reine Elisabeth ; auteur aussi des Amours du roi David et de la belle Bethrsabé, pièce que Campbell proclama avec un peu de complaisance c< la plus ancienne source de pathétique et d'harmonie qu'on puisse signaler dans notre poésie dramatique ». Shakspeare lui-même, surtout dans ses débuts, sacrifia trop souvent à Teuphuïsme. Quand nous entendrons ses personnages faire de propos délibéré assaut de bel esprit, entasser d'extravagantes métaphores, descendre même aux quolibets et aux calembours, il faudra remonter à € la plus ancienne source », il faudra penser à Lyly^.

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