‹ Histoire des littératures étrangères considérées dans leurs rapports avee le développement de la littérature frana̧iseChapitre 19 sur 107 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

LE DRAIIE POlPULAIRE

Mœurs el caractère dos spectateurs. — Marlow; La vie et la mort du docteur Faiistus,

Telle fut, sur la scène anglaise, l'œuvre des lettrés et des poètes de cour. Par bonheur le peuple était là, et nul système dramatique ne peut longtemps se passer de son suffrage. La cour elle-même, malgré ses efforts et ses

1. Waller Scott, en ressuscitant le siècle d'Elisabeth dans son roman Le monastère, n'a pas manqué d'y mettre en scène ce spirituel travers. Mais il faut bien se souvenir que le r61e de sir Piercy Sbaflon, dont l'auteur a voulu faire un personnage ridicule, est moins la reproduction que la charge de l'euphuïsme

prétentions à Télégance, était peuple encore par la rudesse de ses mœurs, la franchise brutale de ses instincts, Ténergie sauvage de ses passions. De plus ce public était un public anglais, tout de chair et de sang {fleî,h and hlood)\ la nature violente de Thomme, Tanimal sauvage que chacun de nous porte en soi, et que, dans nos sociétés modernes, la loi, la religion, la conscience, Topinion publique, parviennent à peine à museler, s'élançait alors dans toute sa fougue au sein d'une société instable, indécise dans sa forme, échappée aux vieilles croyances, peu docile encore aux nouvelles. « Ils ressemblent, dit M. Taine, à de beaux et forts chevaux lâchés en plein pâturage : leurs instincts natifs n'ont été ni apprivoisés, ni muselés, ni amoindris. »

«.Regardez, continue le même écrivain, chez les hommes incultes, chez les gens du peuple, comme tout à coup le sang s'échauffe et monte au visage ; les poings se ferment, les lèvres se serrent et ces corps vigoureux se précipitent tout d'un bloc vers l'action. Les courtisans de ce siècle ressemblent à nos hommes du peuple. Ils ont le même goût pour les exercices des membres, la même grossièreté de langage, la même sensualité a\rouée. Ce sont des corps de charretiers avec des sentiments de gentilshommes, des habits d'acteurs et des goûts d'artistes. ... Le sang, la souffrance, ne les émeut pas. La cour assiste à des combats d'ours et de taureaux, où les chiens se font éventrer, où un animal enchaîné est parfois fouetté à mort ; et c'est, dit un officier du palais, une charmante récréalion, a goodhj relief^, »

Les crimes contre les personnes sont nombreux et féroces, la répression est sanglante et terrible. Quand un homme en frappe un autre dans l'enceinte du palais de la reine, on lui coupe le poing et on ferme les artères avec

1. Tainc, Histoire de la lUUratarc anglaise^ livre II, chapitre ii.

tm fer rouge. On ne rencontre dans les chroniques du temps que pendaisons, bûchers, supgliciés détachés vivants de la potence, éventrés, coupés en quartiers, membres jetés au feu, têtes exposées sur les murailles. Jugez des matériaux que de pareilles mœurs fourniront au théâtre, et du genre d'émotion que demandera au drame un public accoutumé, dans la vie réelle, à de pareils spectacles I

La nature morale est complexe et multiple. A côté de ses énergies féroces, elle recèle dans ses replis des sources de sentiments délicats et tendres. Les hommes de ce temps réunissent en eux ces contrastes. « Excessifs et inégaux, prompts aux dévouements et aux crimes, capables de pleurer comme des enfants, de mourir comme des hommes ; souvent bas courtisans, plus d'une fois véritables chevaliers, parmi tant de contrariétés de conduite, ils ne manifestent avec constance que le trop-plein de leur nature. Ainsi disposés ils peuvent tout comprendre, les férocités sanguinaires et les générosités exquises, les brutalités de la débauche infâme et les plus divines innocences de Tamour... passer subitement de la bouffonnerie triviale aux sublimités lyriques, écouter tour à tour J^s calembours des clowns et les odes des amoureux. Même il faudra que le drame, pour imiter et contenter la fécondité de leur nature, prenne tous les langages, le vers pompeux, surchargé, florissant d'images, et, tout à côté, la prose populacière ; bien plus il faudra qu'il violente son cadre naturel; qu'il mette des chants, des éclats de poésie dans les conversations des courtisans et dans les harangues des hommes d'État.,, qu'il force les dieux à descendre sur la scène et l'enfer lui-même à livrer ses féeries. Nul théâtre n'est si complexe ; c'est que jamais l'homme ne fut plus complet*. »

!• Taine^ ouvrage et passage cités,

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C'est à partir de Tannée 1580 que se développe, dans sa force inégale mais puissante, le drame populaire qui devait exprimer ce caractère original de la nation. Il y avait alors à Londres un assez grand nombre de jeunes gens instruits, mais pauvres; élèves des universités, mais s'égarant volontiers dans les chemins de traverse du savoir, et préférant la vie aventureuse, les libres allures de la bohème littéraire à la poursuite d'une fellowship ou d'un bénéfice ecclésiastique. Le théâtre était pour eux une carrière tout ouverte. Quelques-uns se faisaient acteurs, d'autres se contentaient de composer pour la scène. La scène payait peu, mais elle acceptait tout et achetait chaque jour : une ébauche écrite en quelques heures sur la table de la taverne, une vieille chronique mise en dialogue et bien épicée de meurtres et de crimes fournissaient à l'auteur Taie et le bœuf de sa journée. Théâtre et poètes échangeaient quotidiennement leurs produits et les consommaient aussi vite, Londres vit éclore ainsi une foule de poètes et une multitude de compositions dramatiques. Middleton, Rowley, Greene, Massinger, Webster, Maraton, soixante autres esquissèrent ainsi des milliers de pièces éphémères, au milieu desquelles éclataient quelquefois des conceptions originales, des situations saisissantes, des élans poétiques d'une véritable inspiration. Car le drame populaire fut bien loin d'être un drame prosaïque; Le peuple anglais, comme le peuple espagnol, exigeait au contraire de ses poètes, à côté des quolibets les plus grossiers, une profusion extrême et souvent excessive de toutes les richesses et de toutes les audaces du langage.

Le plus remarquable de ces poètes précurseurs et contemporains de Shakspeare fut Christophe Marlow, né vers 1565 et fils d'un cordonnier de Cantorbéry. Sa vie fut orageuse, comme ses œuvres, et se termina, comme elles, d'une manière tragique. Quoique pauvre, il avait reçu à Cambridge Téducation universitaire e( pris ses grades.

Venu à Londres, il y vivait dans la misère et probablement dans la débauche; il mourut dans une querelle de cabaret, frappé de son propre poignard par la main d'un valet, son rival. Il commença à écrire pour le théâtre vers Tan 1586, où il fit représenter son Tamerlan, Cette pièce emphatique, déclamatoire, boursoufflée jusqu'au ridicule, n'en marque pas moins une révolution importante dansTart dramatique des Anglais. Rompant avec l'afféterie et les jeux d'esprit des euphuïstes, Marlow prit pour idéal la grandeur des actions et des caractères. C'était Hardy après Théophile Viau. Il ébranla puissamment ses auditoires, « frappant fort plutôt que juste». Dans la forme même il fut novateur : avant lui, on ne connaissait an thé4tre que la prose, qui est l'antipode du lyrisme, et la poésie rimée, qui fatigue bien vite par sa monotonie ; Marlow employa ce que les Anglais appellent le vers blanc, le vers non rimé, celui de Shakspeare et de Milton, si distinct de la prose par son accent régulier, ses inversions et ses audaces de style. C'était introduire sur la scène l'élan et la richesse de l'ode ; c'était consacrer l'alliance du drame populaire avec la poésie.

Parmi les huit drames de Marlow, figure la mise en scène de la Saint-Barthélémy, sous le titre de Massacre de PariSy esquisse confuse, dit Villemain, où les crimes s'entassent tellement, qu'il n'y a plus de place pour la terreur.

Outre cette pièce, nous trouvons dans le répertoire de Marlow les trois meilleures tragédies que le théâtre anglais ait produites avant Shakspeare, Edouard //, Le juif de Malte et Le docteur Faustu^, Edouard II servit de modèle au grand poète pour ses chroniques dramatiques. C'est l'histoire découpée en tableaux qui passent tour à tour sous nos yeux. « Marlow nous montre le faible et malheureux roi, victime de son affection pour son favori, détrôné par les grands, par sa propre femme, et tué dans sa prison

par Tordre de Mortimer, tué bientôt lui-même par Tordre du nouveau roi. Cette série d*horreurs sanglantes est rendue claire et terrible dans Tœuvre de Marlow. A la première scène paraît le favori Gaveston, rappelé de France dès Tavènement d'Edouard IL A la seconde vous voyez déjà monter contre ce favori la haine des seigneurs et des évêques ; puis le nouvel exil de Gaveston ; puis la faiblesse croissante du roi, la conspiration de cour, la guerre civile, la reine et son fils dans le camp des rebelles, le roi vaincu et prisonnier, le roi forcé d'abdiquer et Tabdication ne le sauvant pas d'une mort violente, dans un sale et froid cachot ^ » Ce dernier acte est tout entier dans la forme où se complaisait Euripide : Témotion est produite par la mise à nu des misères humaines, sans élévation de sentiment, et par les seuls cris de la souffrance et de la douleur physique. Le poète nous fait assister à la longue agonie du roi; il nous montre son corps usé par les privations et souillé par les fanges du cachot; nous le voyons trembler devant son assassin et se débattant sous l'étreinte du meurtrier. Malgré le pathétique matériel de ces tableaux, il y a loin de ce cri de la chair souffrante, de ce désespoir d'un homme faible à qui on arrache la vie, à la peinture des douleurs morales et des déchirements de Tâme que nous trouverons bientôt dans Uamlet^ Lear et Henri VII f.

Le juif de Malte, qui a probablement donné à Shakspeare l'idée du Marchand de Venise, a été conçu par Marlow dans le même esprit ç[WÈdouard II : il est atroce sans êlre tragique.. Le poète y entasse autant de crimes et d'horreurs que son imagination peut en concevoir. Le jiiif Barabas, riche commerçant de Malte, a été dépouillé de ses biens par l'injustice des chevaliers. Dès lors il a juré de se venger, et il poursuit sa vengeance avec un acharnement implacable. Il calomnie, il trahit, il tue tout ce qu'il peut sai-

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