‹ Histoire des littératures étrangères considérées dans leurs rapports avee le développement de la littérature frana̧iseChapitre 34 sur 107 · Mézières, Prédécesseurs et contemporains , chapitre vm · texte numérisé non relu

Mézières, Prédécesseurs et contemporains , chapitre vm

somment à leur tour presque autant que sa femme. Survient enfin son neveu, qui, au prix de Théritage que lui assure son vieil oncle, le tire d'affaire en lui prouvant qu'il n'est pas et ne peut être marié avec Épicœne.

Si La femme silencieuse n'est guère qu'une excellente farce, Ualchimiste s'élève plus haut. C'était un sujet de circonstance, au début du dix-septième siècle, quand l'Europe, par un pressentiment secret de l'éclosion future des sciences naturelles, courait au-devant des charlatans qui en promettaient les fruits ; quand les classes supérieures n'échappaient point à cette superstition; quand le roi Jacques I" écrivait un livre contre les alchimistes et faisait brûler ceux qu'il parvenait à saisir.

• Jonson leur infligea un châtiment moins sévère et plus efficace : il les voua au ridicule. Frappant à la fois sur deux ennemis, ce sont des puritains qu'il charge du grand œuvre, lequel consiste à faire des dupes et à battre monnaie à force d'hypocrisie. Le poète, au reste, n'épargne pas plus les dupes que les fripons : s'il dévoile les supercheries du charlatan Subtil et les fraudes pieuses des puritains Ananias et Tribulation, ses associés, il raille impitoyablement les sots qui s'y laissent prendre, le clerc de procureur qui convoite la charge de son patron, le marchand de tabac qui vient chez l'alchimiste faire orienter sa nouvelle boutique: le chevalier, l'homme de cour, sir Épicure Mammon, robuste adepte du spiritisme de ce temps, qui espère acheter du charlatan Subtil le secret de l'or et de la vie. Jonson, par sa comédie de Ualchimiste^ guérit ses contemporains des croyances et des terreurs superstitieuses que leur avait léguées le moyen âge. Mais la crédulité a la vie dure : chaque siècle elle ressuscite sous une forme nouvelle, et ne trouve pas toujours un Benjamin Jonson pour la tuer.

Le renard [Volpone) est encore une puissante satire, dirigée contre un vice général et durable, la passion de

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Tor et des voluptés 'qu'il achète. Volpone est un gentilhomme vénitien, riche et célibataire, qui veut augmenter encore sa fortune, et avec Taide de son valet et complice Mosca, trompe et rançonne, par la simulation d'une maladie mortelle, les héritiers présomptifs qui aspirent à sa succession. Yolpone est un autre Ëpicure-Mammon, passé au premier plan de Tintrigue et enrichi de toute la ruse de l'alchimiste Subtil. Ses dupes sont encore plus ridicules et plus viles que celles du faiseur d'or. L'une d'elles va jusqu'à vendre l'honneur de sa femme pour l'espoir d'un prochain héritage. Cette comédie vengeresse est, selon nous, le chef-d'œuvre de Jonson : c'est la peinture la plus énergique des mœurs du siècle. Le poète y dévoile dans leur sinistre éclat les convoitises coupables, la luxure, la cruauté, l'amour de l'or et l'impudeur du vice. Il trouve dans sa verve de colère le talent de rendre toutes ces bassesses visibles et odieuses; il y déploie cette puissance d'indignation dont il se vante lui-même dans un de ses prologues :

Je les flagellerai, ces singes ; j*étalerai devant leurs yeux de courtisans un miroir aussi vaste que le théâtre sur le quel nous jouons. Ils y verront les difformités du temps disséquées jusqu'au dernier nerf et jusqu'au dernier muscle, avec un courage ferme et avec le mépris de toute crainte... Ma rigide main a été faite pour saisir le vice, pour le tordre par une vive pression, et pour exprimer Thumeur corrompue de ces ftmes d'épongé qui vont léchant toutes les basses vanités*.

Ce satirique si énergique, si réaliste dans ses peintures de la société contemporaine, fut en même temps, comme la plupart des écrivains de son époque, un poète plein d'imagination et de fantaisie. « Plusieurs de ses pièces, L'entrepôt des nouvelles, Les fêtes de Cynthia, sont des comédies fantastiques et allégoriques, comme celles d'Aristophane. Dans ses Mélanges {Miscellaneo'us poems) il a

i. Every man oui ofhis humour , prologue.

écrit des vers d'amour délicats, voluptueux, charmants, dignes de Tidylle antique. Par-dessus tout, il a été le grand, l'inépuisable inventeur de ces masques, sortes de mascarades, de ballets, de chœurs poétiques, oii s'est étalée toute la magnificence et l'imagination de la renaissance anglaise*. »

De 1596 à 1637, époque de sa mort, Benjamin Jonson a composé plus de cinquante ouvrages dramatiques, dont dix sont des comédies, trois des satires comiques, comme il les appelle lui-même, deux des tragédies d'assez peu de valeur; le reste, des masques et divertissements de cour. Esprit vigoureux et original, lui seul peut revendiquer la gloire d'être opposé, comme antagoniste, sinon comme rival, à son contemporain Shakspeare, et d'avoir soutenu avec talent un système dramatique dont le goût national et les succès du grand poète de Stratford avaient prononcé la condamnation.

Au-dessous de ces deux grands noms, le théâtre anglais de la première partie du dix-septième siècle en présente un grand nombre dont leur patrie peut à juste titre s'enorgueillir : Beaumont et Fletcher, ces deux jumeaux dramatiques, marchent au premier rang; vient ensuite e< à peu de distance l'élégant et énergique Massinger; puis Ford, Webster, Middleton, Decker, Thomas Heywood, Ghapman, Rowley. Nous pourrions ajouter, d'après les critiques anglais, quatre-vingts noms à cette liste ; chiffre qui atteste à la fois la fécondité de cette période littéraire et l'empressement du public pour les plaisirs de la scène. Nous laisserons à l'histoire particulière de la littérature anglaise l'appréciation de chacun de ces auteurs et l'analyse de leurs ouvrages; il nous suffit d'avoir embrassé l'ensemble du mouvement dramatique de l'Angleterre et signalé les types originaux de ses plus brillantes productions.

1. Taine, Histoire de la littérature anglaise^ tome II, chapitre, m.

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