CHAPITRE XIII
LES PUBLICATIONS PËRIODIQUES
Caractère général de la révolution de 1688. — Les Essayîsls : Daniel de Foë; Steele; Âddison; Samuel Johnson; Mackenzie.
La révolution de 1688 eut un'double caractère : petitesse et mesquinerie bourgeoise dans les moyens, c'e^t-à-i^^^ dans les passions, dans les hommes et dans K c^v^ ^^ chaque jour; grandeur et importance dans K » \>\^^^^ définitifs, c'est-à-dire dans l'industrie, dans \^ ^ ^^.cÇ^^\ dans Finfluence extérieure de la nation. Vo\w ^cfy <^
\ # 1. Th« primum mobile of England is cant. \\)
Don J^j
trône des rois effacés ou incapables, des hommes d'État corrompus et corrupteurs, un Walpole, le « maquignon des consciences », qui continue son fructueux commerce pendant un quart de siècle (1715-1742). Puis tout à coup cette terne et triste nation calviniste se trouve la première nation du monde. Si elle perd ses colonies d'Amérique, qui deviennent une puissante république, elle nous prend le Canada, elle s'empare de l'Inde, elle se fait reine des mers, accapare le commerce du monde, crée les prodiges de l'industrie moderne, renouvelle les splendeurs de l'éloquence antique, produit les Burke, les Chatam, les Pitt, et soutient contre le génie de la France une iutte de géants. Cet état social si nouveau, si original dans son apparente vulgarité, produisit une littérature d'une forme particulière et des genres jusqu'alors inconnus. La poésie cessa de tenir le sceptre : le pouvoir passa à la prose, à la prose bourgeoise, familière et morale. Alors naquit la presse périodique : les Essayists, moitié prédicants, moitié hommes du monde, proposèrent à la société contemporaine une sorte de compromis habile entre la sévérité du devoir et l'élégance des mœurs. Tribune modeste, mais influente, éloquence de famille et de coin du feu, en attendant la grande éloquence des parlements, les Revues furent à la fois la harangue et le sermon de cette société plébéienne, sinon populaire. Le roman en fut l'épopée, non plus le roman héroïque et courtisanesque du dixseptième siècle français, avec des aventures chevaleresques, des noms antiques et des dissertations galantes ; mais le roman de la vie privée, avec la vérité, l'exactitude et souvent la minutie de ses détails, avec des incidents tour à tour touchants et vulgaires, des peintures d'une admirable finesse, des scènes d'intérieur, des révolutions de ménage, des subtilités de sentiments réels. Les femmes y tinrent naturellement le premier rang. Leur influence domina la littérature comme elle dominait la famille.
I^e m^me homme eut Thonneur d'ouvrir la double car-
Lère d^ la revue et du roman. Le courageux, le profond,
5 religioxix Daniel de Foe (1663-1731), Torgane le plus
loq^iOTxt; des dissenters^ héritiers des vieux puritains, le
Lé€erLSOiaT intrépide et désintéressé du roi Guillaume III
^,X des -pxincipcs de la révolution, ruiné, poursuivi, mis au
ailoTx x^ar la réaction tory de la reine Anne, commença
30T3.S le» verroux de Newgate une publication périodique
Q^ji^'il fit; paraître trois fois par semaine et rédigea seul pen-
^a.xi.t xxeuf ans. Vaste mélange de discussions, de satires,
A-'essa-is critiques, de théologie, de politique, d'histoire, de
t.liéox'ios nouvelles sur le commerce, les finances et Téco-
xiomi^ politique, de plans industriels, d'argumentatiom»
8éi*ie^^8es et de plaisanteries acérées, la Revue de Daniel
^e Foê n'est que la mise en circulation, et en quelque sorte
le xsonDayage des innombrables compositions de tout
^exxx'e de cet inépuisable écrivain, qui remplit vingt-huit
pa.ge8 in-folio des titres seuls de ses ouvrages ^ Elle
devint le point de départ «t le modèle de tous les recueils
périodiques qui ont occupé une si grande place dans la
littérature moderne.
L'essai périodique devait réussir chez un peuple où le plus grand nombre des citoyens, préoccupés d^intérêts matériels, ne peuvent réserver que peu de loisirs à Tagrément ou à l'instruction. La brochure pénètre où n'entre- 1 rait pas le livre : elle tire de son mode de publicatioti ^^
* intérêt actuel qui la dérobe à la grave généralité d^ "^^^
f lume. Une foule d'écrivains suivirent les trac^o Ae ^^^'
Steele parut le premier avec Le babillard, (-'^ctttî '{^ '^^ r Li'auteur annonce dans le premier numéro, ^ ^^ ^ c)
.; ce titre par déférence pour les dames, dont ^^ >\ \<^^ <^ \. protection. Les premières livraisons ne just\ ^V Ji^ S> «^ r bien le nom du recueil : elles n'offrent gii ^^^^^ Ôv ^
l. Philarète Chasles, Études humoristiques : ^ct^^^ ^^ QL <
pide verbiage. Steele avait peu d'instruction, peu de philosophie, quoiqu'il ne manquât ni d'esprit, ni de goût littéraire : il possédait surtout Tusage du monde, et en tirait parti dans ses anecdotes et dans ses légères esquisses. Le babillard acquit plus de valeur quand Addison eut commencé à y placer quelques essais. Steele lui-même profita dans sa rédaction de l'exemple de son illustre ami. Comme la Revue de Foê, ces essais paraissaient trois fois par semaine.
Au Babillard succéda Le spectateur (1711), publié par les mêmes écrivains et paraissant tous les jours. Addison y donna un plus grand nombre d'articles; lui-même en traça le plan et en dirigea l'exécution; aussi ce recueil, supérieur au précédent, a-t-il conservé dans l'estime générale le premier rang parmi les publications du même genre. Ij jouit à son apparition d'une vogue sans exemple: vingt mille exemplaires, vendus chaque matin, à une époque où la lecture du journal n'était pas encore devenue une habitude et un besoin, témoignent non seulement du mérite de cette publication, mais encore de sa conformité' avec l'esprit et les goûts du public. Jamais, en effet, on n'avait réuni avec plus de charme une indulgente morale et une plaisanterie spirituelle et toujours intéressante : c'était une application mondaine et mitigée des principes puritains. «Avant Le babillard et Le spectateur, dit Johnson, nous ne manquions sans doute pas de livres pour nous instruire de nos devoirs les plus importants et pour fixer nos opinions en philosophie ou eu politique ; mais il nous manquait encore un arbiter elegantiarum, un juge des bienséances, pour surveiller les voies du commerce social, et les débarrasser des ronces et des épines qui ne blessent pas, mais qui importunent le voyageur. »
Le succès des essais périodiques paraissait si assuré, qu'entre le septième et le huitième volume du Spectateur y Steele fit paraître, sous le titre de Tuteur (Guardian,
1713), un nouveau recueil, pour lequel il s'appuya encore sur la collaboration d'Addison, et où il donna lui-même quelques-uns de ses meilleurs essais. Quoique en somme Le tuteur n'égale pas Le spectateur ^ auquel on ne saurait rien comparer pour le plan, les caractères des correspondants fictifs et rheureux choix des sujets, il forme une continuation qui n'«8t pas indigne de ce modèle. La pensée morale est la même que dans les recueils précédents. « Je ne me propose rien moins, dit Steele, que de faire concourir la chaire, le barreau et le théâtre au triomphe de la piété, de la justice et de la vertu. » J. J. Rousseau, celui de nos grands écrivains qui s'est peut-être le plus servi des essais moraux publiés en Angleterre, n'a point négligé Le tuteur. C'est de là qu'il semble avoir emprunté son charmant tableau des deux pigeons dans la Lettre à d'Alembert, quelques idées de son Emile sur l'avantage d'endurcir de bonne heure les enfants aux impressions de l'air; et, dans La nouvelle Héloïse^ diverses vues sur l'embellissement des jardins *.
L'essai périodique, inauguré avec tant d'éclat sous la reine Anne, continua d'être cultivé avec succès pendant toute la durée du siècle. Parmi les meilleures publications de ce genre, il faut compter Lç rôdeur (The ramhler^ 1750) et L'oisif [The idler^ 1758) de SamuelJohnson ; L'aventur rier (1715-1773) de Hawkesworth, avec la collaboration de Johnson, enfin Le miroir (1119-1780) et Le flâneur (The lounger^ 1785-1787) publiés à Edimbourg par Mackenzie et l'élite des littérateurs écossais. On doit s'attendre à voir dans une si longue carrière l'essai perdre quelque chose de son originalité primitive : avec le grave et savant Johnson la morale, plus sévère, moins applicable aux mille
1. Voyez The guardiany n"' 125, 102 et 137. Ces rapprochements sont signalés dans l'intéressant ouvrage de M. Louis Mézières, Histoire de la littérature anglaise^ tome I, page 145.
UTT. SEPT. 9
détails de la vie réelle, tourne à la dissertation et à l'homélie; avec les Écossais elle s'efface presque complètement pour faire place aux peintures de mœurs et aux récits qui s'adressent à la curiosité. L'essai de Mackenzie incline aux faits divers et au roman-feuilleton.