Villemain, Tableau du dix-huitième siècle^ XVIII* legon
La seconde harangue de Sheridan fut moins vantée que la première, mais le sentiment de Burke reproduit à coup sûr celui des assistants. « De tous les genres d'éloquence connus dans les temps anciens ou modernes, dit-il, de tous les exenjples que peuvent offrir la subtilité du barreau, la dignité du Sénat, l'austérité de la chaire, rien n'est comparable au discours que vient d'entendre la grande salle de Westminster. »
Malgré ces triomphes de l'éloquence, le procès marchait lentement. La session de 17E8 touchait à sa fin.
La Cour des Pairs n'étant que la Chambre des Lords, les juges de Hastings étaient en même temps membres d'une assemblée politique. Le travail ordinaire de la législation, la préoccupation des événements publics, la tournée annuelle des magistrats à travers le royaume, le temps sacré et inviolable des vacances, forcèrent la Cour à remettre la suite des débats à la session suivante. En 1789 l'attention publique fut préoccupée par la maladie du roi George III et le bill de régence; puis aussi par le grand événement qui éclatait alors en France, la réunion des États-Généraux. Les Pairs ne trouvèrent dans toute l'année que dix-sept jours à donner au procès de Hastings. Sept années s'écoulèrent de la sorte, laissant languir ainsi l'indignation publique et le souvenir des faits. Cependant les amis de l'accus.é agissaient avec énergie; l'or était répandu à profusion ; la presse gagnée parlait en sa faveur. Burke déclarait que déjà en 1790 on avait dépensé cinq cent mille francs rien que pour corrompre les organes de la publicité. Enfin la sentence fut rendue au printemps de l'année 1795. Hastings fut renvoyé absous, et l'Angleterre condamnée.
< Cependant la grande scène du parlement d'Angleterre se dégarnit et sembla se fermer en quelques années. Tous ces personnages, qui avaient paru avec tant d'éclat, s'en vont l'un après l'autre. .. Pitt meurt à quarante-sept ans, consumé par les travaux et les chagrins du grand rôle qu'il avait
l'éloquence politique et judiciaire. 183
commencé si jeune. Son rival Fox, qui depuis vingt-quatre ans luttait pour ressaisir le pouvoir arrive enfin à ce but : le voilà ministre... Mais au milieu de ses projets à peine ébauchés, et avant qu'on eût pu juger si son génie politique égalerait son éloquence, il meurt. Sheridan lui survécut quelques années, mais pour languir au-dessous de luimôme, dans la décrépitude prématurée du talent... L'aîné de tous ces hommes illustres, Burke, les avait depuis longtemps précédés dans la tombe... Ainsi s'éteignit cette brillante pléiade du parlement britannique*. »
Mais après ces hommes s'en élevèrent d'autres qui s'appelaient leurs élèves. En même temps que la tribune française retentissait des terribles harangues de nos premières et orageuses assemblées, nos émigrés, réfugiés à Londres, assistaient au fonctionnement régulier de la libre parole et s'étonnaient de voir qu'elle n'est pas incompatible avec un sage gouvernement. Chateaubriand .pauvre et ignoré s'initiait en silence à cette nouvelle forme de l'éloquence, et Louis XVIII allait en 1807 recueillir, dans la patrie des libertés parlementaires , les inspirations qui ^devaient produire, sept ans plus tard, la Charte consliluUonnelleé
U Villemain, XIX* leçon.