CHAPITRE XVm
nenouYelIement de la société. — Benouvellement de la poésie anglaise. William Cowper; Robert Burns; George Grahbe.
Vers la fin du dix-huitième siècle s'annoncent les temps nouveaux : de grands changements agitent les sociétés et les âmes. D'une part, la noblesse de cour, riche de fortunes patrimoniales et de glorieuses traditions de famille, mais énervée par son oisiveté et ses vices, voit grandir à ses côtés et déborder au-dessus d'elle un monde bourgeois, plébéien, vicieux aussi sans doute, mais d'une autre façon, actif à la conquête de la richesse et du savoir. Les applications des sciences créent partout des forces populaires : la machine à vapeur et la muU-jenny élèvent en Angleterre des villes de trois cent, de cinq cent mille âmes. Les journaux, les publications de tout genre se multiplient. Le bien-être, le loisir, Tinstruction, la lecture ne seront plus le privilège restreint et héréditaire d'un petit nombre ; des convives de jour en jour plus nombreux se verront admis au festin de la pensée ; mais la pensée devra changer de forme et d'expression pour se prêter à leurs goûts et à leurs besoins.
D'autre part, les opinions s'ébranlent comme les classes. Les doctrines traditionnelles sont toutes mises en question et sommées de prouver leur légitimité. La science accoutume les esprits à n'accepter d'autorité que celle du vrai. Dès lors les esprits se demandent ce qu'il y a de vrai dans Tensemble des doctrines qu'ils ont adoptées jusque-là. Un doute in jaense et douloureux s'empare des générations
nouvelles. Entre la croyance imposée et la vérité retrouvée et conquise s'étendra une pénible étape, où vont marcher en foule les Werthers et les Fausts, les Renés et les Lelias, les Manfreds et les Prométhées.
Deux choses donc vont caractériser, à Taurore du siècle naissant, la littérature nouvelle, un public plus nombreux et moins délicat, une noble et douloureuse aspiration vers la vérité inconnue et illimitée.
La France avait donné le signal de ce double mouvement par son insurrection philosophique et par sa révolution politique du dix-huitième siècle. La Grande-Bretagne, patrie des traditions, des progrès lents et sages, opposa une longue et opiniâtre résistance à ces forces nouvelles. Pour se défendre de leur invasion, elle avait deux puissants remparts : d'un côté une aristocratie profondément enracinée dans le sol britannique, riche, intelligente, protectrice prudente des vieilles coutumes et des vieux abus, mais cédant toujours à propos et à temps aux innovations victorieuses ; de l'autre une église nationale, aristocratique aussi, vouée à la défense des doctrines chrétiennes et des intérêts temporels de V établissement ^ mais protestante et par conséquent ouverte logiquement, sinon de fait, à toutes les découvertes de la science, à toutes les conquêtes de la raison. Parmi ces tendances divergentes, ce fut l'esprit conservateur qui prédomina d'abord. La masse de la nation et les intelligences les plus distinguées, séduites au début par les promesses libérales de la régénération française, se rejetèrent bientôt en arrière par horreur des excès et des crimes de notre Révolution.
Ce fut, comme il arrive souvent, par les petits côtés, que la grande réforme des temps modernes aborda l'Angleterre. La première question qui se présenta à résoudre fut celle de la forme littéraire. Il se passa quelque chose de semblable à ce qu'éprouva depuis la France de 1828: une nouvelle école poétique s'imposa au goût du public et
agrandit son horizon. Mais la forme touchait de bien près au fond des choses : répudier dans Tart le faux, le convenu, la phrase élégante et vide, c'était s'engager à rechercher, à accueillir le vrai en soi dans la science et dans la philo^ Sophie.
Le docteur Burney raconte que, dans un voyage qu'il fit à Ferney, quelques années avant la mort de Voltaire, le patriarche lui demanda quels poètes il y avait alors eu Angleterre. « Nous avons Mason et Grey, répondit le visiteur. — Ils écrivent peu, reprit Voltaire, et ils ne paraissent pas dominer sur les autres, comme le faisaient Dryden et Pope. » Voltaire avait raison : Pope avait eu beaucoup de disciples, mais pas un successeur. La plus grande figure de la seconde moitié du dix-huitième siècle en Angleterre avait été celle d'un critique moraliste, dédaigneux aristarque, poète médiocre, terne romancier, «avant lexicographe et homme insupportable, Samuel Johnson (1709-1784). Aussi peut-on dire qu'il n'y a pas eu pour la poésie anglaise de période plus effacée que celle qui s'étend entre les années 1760 et 1782.
Un pauvre solitaire, vivant à la campagne dans le cercle étroit d'une famille calviniste, toujours malade et plusieurs fois insensé, William Gowper*, prit la plume k l'âge de cinquante ans, et eut sans le vouloir, sans le savoir, l'honneur de servir de guide à la nouvelle école. Gowper fit de la poésie, non plus une broderie brillante destinée à éblouir les yeux et à conquérir les suffrages du grand monde, mais l'expression vraie et naïve de son âme. Il aima la nature vulgaire qui l'environnait et la peignit sans affectation, sans emphase, telle que la voyaient ses yeux et surtout son cœur. ïour à tour familier, sublime, su* perstitieux, moqueur, toujours vrai et sans prétention,
1. Né en 1731 au presbytère de Berkhamstead dans le comté de HôtW ford, mort en 1800 au presbytère de D«reham, en Norfolkshire*
il laisse aller à l'aventure Tinspiration qui Tentraîne. Chez lui, le poète et rhomme ne font qu'un. Les défauts de sa poésie sont ceux de sa nature, et trouvent, dans cette circonstance même, leur excuse et leur charme.
Avant d'écrire en vers, il avait beaucoup pensé, beaucoup souffert. Une extrême sensibilité nerveuse , une invincible timidité, qui lui fit préférer un jour le suicide à la perspective d'un examen, les sombres doctrines du calvinisme dont il était obsédé, la croyance à la prédestination de l'enfer, entretenue dans sa conscience alarmée par la fréquentation continuelle de prédicants fanatiques, bouleversèrent son âme et firent de sa vie un long supplice. Quelques jours avant sa mort, le médecin lui demandant comment il se trouvait : « Je sens, répondit-il, ^ un inexprimable désespoir *. »
A cette tristesse du cœur, Cowper joignait, par un contraste bizarre et charmant, une aimable gaieté d'esprit. Sa correspondance, qui égale en mérite ses œuvres poétiques^ offre bien des traits que Fielding n'aurait pas désavoués, bien des façons de penser et de dire qui seraient applaudies dans un humoriste. Le sourire y perce à chaque instant, et Ton devine en même temps, quand on ne l'entend pas, le soupir refoulé*. Lui-même s'étonnait de cet alliage. « Je me demande, dit-il, comment une pensée folâtre peut jamais frapper à la porte de mon esprit, et, ce qui est plus étonnant encore, y entrer. C'est comme si Arlequin s'introduisait dans la sombre chambre où, sur un lit de parade, un cadavre est exposé. Ses gestes bouffons, déplacés en tout temps, le seraient encore d'avantage s'ils forçaient à se contracter pour rire les traits
1. Â une semblable question, Schiller mourant répondait : « Toujours mieux, toujours plus tranquille. »
2. Léon Boucher, WiUiam Cowper ^ sa corrc%'«'<dance et ses poésies^ Paris, 1814.
funèbres des assistants. Mais Tesprit longtemps fatigué par l'uniformité d'une perspective monotone et lugubre, trouve du plaisir à fixer ses regards sur ce qui peut donner quelque variété à ses méditations, quand ce ne serait qu'un chat qui joue avec sa queue. » Voilà le secret des échappées humoristiques de tant d'écrivains britanniques, et peut-être de Shakspeare tout le premier.
Gowper avait un trait de caractère commun avec notre bon La Fontaine, lequel s'appelait lui-même Polyphile : il aimait tout avec passion. « Rien dans ma vie, écrit-il, ne m'a jamais causé seulement un peu de plaisir : tout ce qui me charme, me charme à l'extrême.... Je pourrais passer des journées entières et des nuits éclairées par la lune, à me repaître d'une belle perspective. Mes yeux boivent les rivières à mesure qu'elles coulent. » Mais aussitôt les tristes préoccupations du sectaire viennent déflorer à ses yeux cette séduisante nature. Toutes ces merveilles du monde physique ne sont que des bagatelles, c Mieux vaut à un homme ne les avoir jamais vues, ou mieux vaut ne les voir qu'avec l'œil de la brute stupide, qui ne sait ce qu'elle regarde, plutôt que de ne pouvoir se dire : Le créateur de toutes ces merveilles est mon ami. »
Dans sa vie monotone et désolée, Gowper trouvait uoe distraction, un soulagement à écrire. N'ayant guère do sujets à traiter, il parle volontiers de lui-même; mais il en parle avec tant de naturel et de simplicité, qu'on ne se lasse pas d'écouter ce que Goleridge a si bien nommé son divin babil [divine chitchat). De la prose il passe sans effort à une poésie analogue, simple, vraie, touchante. « A cette saison de l'année (l'hiver), écrit-il, dans ce sombre et désagréable climat, ce n'est pas chose facile pour le propriétaire d'un esprit comme le mien, que de ' se distraire des sujets tristes et de s'arrêter sur ceux qui peuvent le divertir. La poésie par-dessus tout m'est utile à cet égard. Tant que je m'attache à la poursuite de jolies images ou
à la façon de les exprimer heureusement, j'oublie tout ce qui est pénible. »
« Il faut, écrit-il encore, que je fasse avec mon esprit ce que je fais avec mon linot : le plus souvent je le tiens en cage, mais de temps en temps j'ouvre la porte pour qu'il aille voleter un peu dans la chambre, et puis je le renferme. »
Ce fut en voletant ainsi par la chambre que ce charmant esprit composa ses poèmes. Ils furent, comme ses lettres, son âme mise en dehors : il pensa tout haut en vers, comme il avait pensé en prose. Ce fut là une grande nouveauté littéraire, une révolution modeste, mais décisive contre la poésie des imitateurs de Pope.
En 1782 parut un premier volume qui contenait les Propos de table, La marche de l'erreur, la Vérité, la Remontrance^ la Retraite et divers autres poèmes. Cette première œuvre ne tranchait guère encore que par la forme sur les productions satiriques et morales du dix -huitième siècle. Il n'y faut point chercher l'éclat poétique auquel des auteurs plus modernes nous ont accoutumés. Ici, la couleur est austère, monotone, et la lecture continue fait éprouver quelque fatigue : le moraliste ressemble parfois trop à un prédicateur.
Un événement décisif dans la vie de Gowper se traduisit dans ses œuvres par l'essor le plus heureux de son talent. Une jeune femme, lady Austen, veuve d'un baronnet, vint s'établir en 1781 à Olney, chez madame Unwin, qui, depuis vingt années déjà, était pour le poète souffrant une amie, une garde-malade, une mère. Ce fut un rayon de soleil qui éclaira tout à coup le sombre foyer puritain. Cette douce et pure apparition dura deux années, et ût éclore le plus beau fruit de la poésie de Cowper *.
1. Lady Austen vint ensuite en France, où elle épousa en secondes noces le baron TarJif, maréchal do camp et auteur de quelques poèmes peu connus.
Lady Austen était une femme intelligente, d'un esprit cultivé et délicat. Elle aimait la poésie, et, dans l'exprèssion de la poésie, cette forme métrique plus liante et plus sévère qu'avaient adoptée Shakspeare et Milton, le vers sans rime, le vers blanc. Elle avait souvent engagé Gowper à s'essayer dans ce genre ; il y consentit un jour, à la condition qu'elle lui fournirait le sujet. « Oh ! réponditelle, comment pourriez -vous manquer de sujet ? tout peut vous en servir ; parlez de ce sofa. » Gowper obéit à la lettre, et se mit au travail dans Tété de 1783. Il appela son nouveau poème La tâchOy par allusion à la circonstance qui l'avait fait naître, et donna pour titre au premier chant le nom même du meuble qu'on lui avait désigné pour sujet, Le sofa.
La tâche est la maîtresse œuvre de Gowper; et c'est sur elle que repose sa plus solide gloire. 11 y a mis toute son âme, et, l'on pourrait dire, toute sa vie. C'est une de ces compositions où manquent certainement les proportions et l'ensemble, mais où le poète dépose avec le meilleur de son génie ce qu'il a de plus personnel et de plus intime. La tâche n'est ni une satire, ni une description, ni un poème didactique ; c'est le journal d'un poète solitaire, qui, à défaut d'événements étrangers, raconte à ses amis ses pensées, ses goûts, ses opinions sur tout et à propos de tout. Ce sont des feuillets détachés où sont notés dans un ordre qui ressemble quelquefois au hasard, les émotions, les mouvements généreux et aussi les petites faiblesses d'une âme délicate à qui rien d'humain n'est étranger, depuis l'esclave nègre jusqu'au prisonnier de la Bastille K
Nous devons encore à l'inspiration de lady Austen une jolie ballade pleine de gaieté et d'humour , bien plus connue
1 . Nous empruntons cette appéciation, comme plusieurs autres détails de ce chapitre, à l'excellente thèse de M. Léon Boucher sur W. Cowper.
en Angleterre que les poèmes sérieux de Gowper, V Histoire divertissante de John Gilpin. Un soir qu'elle voyait son ami plus abattu que de coutume, elle lui raconta une anecdote qui avait fait l'amusement de son enfance. 11 s'agissait d'un bourgeois de Londres, drapier de son métier, qui, voulant goûter avec sa femme les charmes d'un jour de congé à la campagne, se laisse, nouveau Mazeppa, emporter par sa monture au delà de l'hôtel où l'attendaient sa femme et son dîner; puis, tournant bride, se laisse emporter au retour jusqu'à sa boutique de Londres, où il arrive le soir seul, brisé et à jeun. Gowper trouva l'aventure si plaisante qu'il passa toute la nuit à en rire et à la mettre en vers. La ballade de John Gilpin, après avoir égayé le petit cercle d'Olney, alla dormir dans les pages d'un journal. Un acteur en vogue l'en tira quelque temps après pour lui faire faire le tour de l'Angleterre, où tout le monde la sait encore aujourd'hui par cœur.
En résumé, deux grands traits caractérisent la poésie de Gowper et lui assignent parmi les poètes de notre siècle le rang de précurseur. Le premier, c'est qu'il aime sincè* rement la nature, non pas une nature abstraite, imaginaire, à grands phénomènes et à grand spectacle, mais celle qui l'entoure et l'embrasse, les bords de TOuse, les arbres de son jardin : au besoin il se contenterait, comme Bernardin de Saint-Pierre, du fraisier de sa fenêtre. En second lieu, et ce trait est la conséquence du premier, il aime, il célèbre avec un charme qui n'a pas été surpassé, le foyer domestique, le sanctuaire intime de l'Anglais, le home. Get homme qui a ignoré les joies de la famille s'est fait une vie de famille par de délicates et pures amitiés. « Si l'on veut trouver des peintures d'intérieur qui fassent envie, c'est à lui, vieux célibataire, qu'il faut les demander. Personne n'a paYlé comme lui de ce qui rend aimable et cher l'espace compris entre les quatre murs d'une chambre ; personne n'a doré de plus de rayons la monotonie
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des occupations de chaque jour ^ » Gowper n'a jamais eu la conception forte d'un plan, d'une action, d'un caractère, d'une idée d'ensemble, générale et féconde, il n'est pas un grand poète, mais il est un vrai poète et surtout un poète vrai, le premier en date des poètes vrais de son époque. C'est là son mérite et sa gloire. i
En même temps que Gowper, vivait un autre rénovateur inconscient de la poésie moderne, bien différent de caractère, de mœurs, de position sociale et même d'idiome, mais aussi vrai d'inspiration, aussi franc d'allures, plus puissant de génie, plus parfait et bien plus attrayant dans l'ensemble de son œuvre, l'Écossais Robert Burns*.
Fils d'un pauvre fermier du comté d'Ayr, Burns fut élevé dans les rudes travaux des champs et dans les souffrances plus rudes encore de la misère, mais d'une misère écossaise, c'est-à-dire qui n'exclut ni l'instruction plus que primaire de l'école, ni l'éducation biblique du foyer paternel, ni la lecture avide des livres empruntés, ni l'éveil poétique du sentiment et de la pensée. Le climat sévère de l'Ecosse, la maigre végétation de ses collines, le rare soleil de son ciel prédisposent l'âme à se replier sur elle-même, et, si elle est bien trempée, à réagir avec puissance. « La tristesse morne d'un ermite et le labeur incessant d'un galérien, écrit Burns lui-même, telle fut ma vie jusqu'à l'âge de seize ans. » Mais alors même, tête et pieds nus à la neige ou au vent, l'enfant se sentait' le cœur libre : il savait au milieu du travail reconquérir quelques heures d'indépendance, a A la charrue, à la faux, à la faucille, je ne craignais aucun rival, et ainsi je défiais les extrémités du besoin; et comme je ne pensais jamais à mes travaux au