‹ Histoire des littératures étrangères considérées dans leurs rapports avee le développement de la littérature frana̧iseChapitre 79 sur 107 · CHAPITRE ni · texte numérisé non relu

CHAPITRE ni

La période cPcissaut et d^irrwption, — La jeunesse de Gœthe. — Goet% de Berlichingen] Werther,

Les grands écrivains et penseurs dont nous avons parlé,Klopstock,Lessing,Herdor, avaient excité un entraînement universel et changé le goût du public. On se prit à dédaigner les sujets et les formes de la poésie jusqu'alors admirée en Allemagne ; on abandonna les Gellert, les Haller, les Rabener : on voulut rompre avec les traditions et les règles factices, n'avoir d'autres maîtres que la nature et la vérité. Ce fut une révolution dans l'empire des lettres. On la désigne sous le nom de période d'assaut et dHrruption* ou de période de Voriginalité du génie, « L'année 1768, dit l'historien Gervinus, joue dans l'histoire de la littérature allemande le même rôle que 1789 dans rhistoire politique de la France. » Alors se terminait la Dramaturgie de Lessing, alors paraissaient les Fragments de Herder; Gœthe composait alors son Goetz et son Werther. De tous côtés se révélait une ardeur pleine d'espérance, de tous côtés se faisait entendre

1. J'ai, pour tout ce chapitre, les plus grandes obligations au savant ouvrage de M. Gb. Joret^ déjà cité.

2. Sturmrund-Drangperiode. Cette désignation est empruntée au titre d'un drame du poète Klinger, Sturm und Drang,

un cri de guerre et de triomphe : on montait à Vassaui^ on faisait irruption dans le camp ennemi.

Ce qui passionnait ainsi la nouvelle génération, ce n'était pas seulement Témancipation de Tart d'écrire : sous la question littéraire s'agitait, comme toujours, un plus grave problème. L'instinct moral se réveillait dans les cœurs, et réagissait contre les froides analyses de Tâge précédent; le sentiment revendiquait ses droits contre le raisonnement. Rousseau, même en Allemagne, allait détrôner Voltaire.

Les disciples du philosophisme français, les partisans d<\ YAufklaerung étaient descendus de négation en négation jusqu'au matérialisme le plus grossi^, jusqu'au plus absurde athéisme. Le déisme ardent de Rousseau, sa parole émue et passionnée, excitèrent en Allemagne un enthousiasme immense. Les gens du monde le prêchaient aux savants; les femmes apprenaient le français pour lire VÉmile dans Toriginal : elles prétendaient élever leurs enfants « à la Rousseau ». Lessin g parlait « avec respect » de cet homme qui défendait « la vertu contre les préjugés»; Eant avait pour lui un véritable culte. A son exemple Herder en fit l'objet de ses études et de son admiration. Le charme ne fut pas moins irrésistible sur Goethe : le futur poète de l'Allemagne était, nous apprend son ami Kestner, sinon l'aveugle adorateur, du moins l'admirateur déclaré de Jean -Jacques; et, comme le remarque l'historien Hettner, <c sans l'influence de Rousseau, Werther et peutêtre même Faiist n'eussent point été possibles. »

Un autre ferment agita les esprits : Shakspeare avait été pour Lessing une puissante machine de guerre; les jeunes soldats de la période d'assaut et d'irruption s'abritèrent aussi sous son nom. Seulement ils renoncèrent au paradoxe par lequel la Revue de Hambourg voyait en lui la réalisation la plus complète des règles d'Aristote. Les règles étaient passées de mode : il no s'agissait plus que

du génie. Gestenberg, continuant l'œuvre de Herder,' publia dans quatre lettres un Essai sur les œuvres et le génie de Shakspeare. Il fit plus, et composa un drame prétendu shakspearien où il poussait le tragique aux dernières limites de Thorrible. Le sujet en était TUgoIin de Dante, enfermé dans la tour de Pisô et livré avec ses enfants aux tourments de la faim. C'était la souffrance physique devenue la matière de Fart, c'était le Laocoon sorti de son marbre et venant mourir longuement sur la scène.

Depuis un demi-siècle les revues abondaient en Allemagne : toute école nouvelle avait eu la sienne. Un centre s'était formé vers 1772 à Gôttingue autour d'une publication intitulée VA Imanach des Muses. Boie et Gotter, qui ^ la dirigeaient, avaient groupé autour d'eux quelques jeunes écrivains, et leur avaient donné pour chef et directeur Jean-Henri Voss, un maître d'une pauvre école, mais un de ces maîtres éminents, tels que l'Allemagne a le privilège d'en compter. Ces jeunes gens formèrent entre eux une société intime qu'il appelèrent Union d'amitiéy poésie et vertu ; on la désigne généralement sous le nom d'ZTnion poétique de Gôttingue^ ou Union du Bosquet^ à cause du lieu où ils avaient coutume de s'assembler. Les principaux associés réunis autour de Yoss se rattachaient par leurs doctrines à l'école littéraire de la période d'a5saut et dHrruption : c'étaient Holty, les deux Stolberg, Leisewitz, etc. Bûrger, le poète des ballades populaires, Fauteur de Lénore et du Farouche chasseur; Claudius, le poète des Lieder religieux et humoristiques, sans faire précisément partie de la société, ne laissaient pas de lui être favorables. Leur antipathie la plus profonde était Wieland; leur modèle et idéal fut Klopstock, qui, âgé alors de près de soixante ans, ne dédaigna pas de s'affilier à leur société.

Toute la jeunesse allemande se jeta dans le parti de

Passant et de Virruption, L'Allemagne littéraire de 1768 présenta le même spectacle que la France de 1828, la France des Romantiques. On ne parlait que de la royauté naturelle et de la divinité du génie, dont le droit et le devoir étaient de jouir de toute la plénitude de la vie; et comme chaque individu avait la prétention d'être lui-même ce génie royal et divin, chacun s'arrogeait le privilège de! ne reconnaître d'autres lois dans sa vie et ses mœurs que) rinstinct de ses passions et de sa fantaisie, La prétention au génie fut le passeport de toutes les excentricités et de toutes les aberrations. La poésie en fut pleine : le théâtre devint le point d'attaque et la place d'armes. Le théâtre apparaissant comme le monde féerique de la fantaisie fut recherché avec passion par tous les jeunes -esprits. C'était l'asile de l'idéal contre les résistances et les oppressions de la réalité, le seul lieu qui satisfit le désir, ailleurs inassouvi, de jouir de toutes les émotions de la vie humaine.

«c Parmi ceux qui agitent le thyrse, t jus ne sont pas remplis du dieu. » Un grand nombre de ces assaillants et irrupteurs ne purent jamais s'élever au-dessus de la fermentation confuse et maladive des premiers jours. Les vrais génies y réussirent : après avoir payé leur tribut à a fièvre commune, et marqué de leur forte empreinte, par leurs premières œuvres, la période d'assaut etd'irruptiony ils parvinrent, par la force de leur nature, à la sérénité du vrai génie. De ces hommes privilégiés Gœthe et Schiller furent les plus grands. Leur vie littéraire se divise en deux parties que nous allons parcourir successivement : d'abord celle de la jeunesse inquiète et troublée, comme la jeunesse de leurs contemporains; puis celle de la maturité calme et puissante, des œuvres belles et pures qui signalent la. période classique de V Allemagne.

Le 27 août 1749 naquit, dans la ville libre de Francfort-

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sur-le-Mein, un enfant dont la longue vie, qui devait atteindrejusqu'à nos jours (22 mars 1832), allait être la plus brillante efflorescence du génie allemand et du génie moderne. Jean-Wolfgang Goethe eut pour père un jurisconsulte distingué de Francfort, Gaspar Goethe, qui avait le titre de conseiller impérial; pour mère, une jeune et charmante femme, moins âgée de vingt ans que son mari. L'enfant sembla hériter des qualités diverses de ses parents :.do son père une haute stature, une forte santé et la direction sérieuse de sa vie; de sa mère un joyeux tempérament d'artiste et de poète*. Il grandit et s*éleva, comme notre Montaigne, avec une grande liberté d'études. Le conseiller, malgré la sévérité de son caractère et ses prédilections de jurisconsulte, voulait avant toutes choses que son iils apprît beaucoup ; quant à l'ordre et à la méthode de l'enseignement, il semblait s'en inquiéter assez* peu. Le jeune Wolfgang respirait à pleins poumons cette précoce indépendance : musique, peinture, langues anciennes, langues modernes, il étudiait avec une curiosité ardente tout ce que le hasard jetait sous sa main. U en conserva toute sa vie deux propensions dans l'épanouissement de son génie, l'amour d'un travail continuel, incessant, et le besoin non moins impérieux de la variété dans le travail. Pour lui l'étude se confondit avec la vie : l'une et l'autre

t« Vom Voter habHoh die Statur^

Des Lebens emstes Fûhren; t

Vom Afûttersohen die FrohnatW^ Und Lu8t zu fabuliren.

Le caractère de Gœthe porta pendant toute sa vie cette double em^ preinte : « Si on cherche l'expression la plus simple de ce caractère complexe, dit très bien M. Mézières, on le ramènera à deux traits principaux, la sensibilité et la raison.... Gœthe a la sensibilité d'un artiste et d'un poète, c'est-à-dire le privilège de sentir profondément les souffrances et les plaisirs..., mais il est en même temps préservé des émotions ordinaires par la solidité de sa raison soutenue d'une volonté éner* gique. » GoBTBE, Lei œuvres expliquées par la vie^ 1. 197»

furent également actives et universelles; tout comprendrey c'était tout posséder.

Après cette première instruction, Gœthe alla passer trois années à l'université de Leipzig. Son père l'y envoyait étudier le droit : Wolfgang y étudia le monde et la poésie. Il y fit et brûla tout un volume de vers et de prose. Deux comédies, qu'il épargna alors et remania ensuite (Le caprice de ramant et Les complices) indiquaient, malgré leur médiocrité, un progrès décisif. Le jeune poète commençait déjà, ce qu'il fit plus tard avec tant de succès, à s'inspirer de la réalité et à mettre sa vie dans ses œuvres. « Ainsi se déclara, écrit-il lui-même, cette disposition à transformer en image, en poème, tout ce qui me causait de la joie et du tourment... non moins pour rectifier mes idées sur les objets extérieurs que pour me calmer intérieurement... Toutes les œuvres de moi que le public a lues depuis ne sont que les fragments d'une grande confession. »

La période la plus féconde de l'éducation de Gœthe fut son séjour à Strasbourg (1770-71). Loin du contrôle paternel, il commença alors à vivre de sa vie, et à se jeter avec passion dans les études de son choix. Le droit, qu'il y venait apprendre, fut le moindre de ses travaux; il s'y fit néanmoins recevoir docteur, pour satisfaire sa conscience et son père. Mais son occupation principale fut de vivre par l'intelligence et le cœur. Les sciences naturelles, la médecine, la philosophie, les langues, les littératures furent tour à tour ou en même temps l'objet de ses méditations. Une jeune colonie d'Allemands se réunissait à uno table commune : Gœthe en respira l'esprit et en devint bientôt le directeur moral et le chef. Il y comprit et adopta les sentiments qui animaient la jeunesse allemande peu* dant la période d'assaut et dHrruption; mais déjà il la dépassait. Un grand maître, qu'il rencontra pour la première fois à Strasbourg, lui enseignait une route nouvelle.

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Ce maître n'était rien moins que Herder. Plus âgé que Goethe de cinq ans, Herder déjà précédé d'une grande réputation littéraire était venu à Strasbourg pour y faire traiter une affection des yeux dont il souffrait. Le hasard le mit en rapport avec Goethe. Ils se rencontrèrent au pied de l'escalier d'un hôtel, où tous deux venaient faire visite. Herder portait un costume ecclésiastique, des cheveux frisés et bouclés, un habit noir et un long manteau de soie de même couleur, dont le pan était retroussé dans sa poche. « Ce costume quelque peu singulier, mais au total élégant, que j'avais déjà entendu décrire, dit Gœthe dans ses Mémoires, ne me laissa aucun doute que l'étranger ne fût l'homme célèbre dont on nous avait annoncé l'arrivée ; et la manière dont je l'abordai dut lui persuader que je le connaissais... Mon air franc et ouvert parut lui plaire... la conversation s'anima bientôt. En le quittant, je lui demandai la permission de le revoir, qu^il parut m'accorder avec plaisir. »

Herder fut pour Gœthe un ami sévère, morose, ironique. <c II ne fallait jamais compter sur son approbation, de quelque manière qu'on s'y prît. » Mais il y avait tant à gagner dans sa conversation, que le jeune étudiant subit son joug avec docilité. « Je me trouvai alors initié à toutes les vues nouvelles de nos lettrés... On ne peut se faire une idée juste du mouvement d'un esprit de cette force, ni des pensées et des études dont se nourrissait cette riche et féconde nature. »

Herder acheva de détacher Goethe des traditions de l'ancienne école : il le délivra des derniers liens qui l'attachaient encore à l'esprit français ; il déchira le voile qui cachait aux yeux de l'étudiant la pauvreté actuelle de la littérature allemande, et au milieu des espérances complaisantes et présomptueuses du jeune poète, proposa à ses efforts un . Lut plus élevé et plus difficile. En même temps il lui faisait part do ses idées toutes nouvelles sur la nature et

l'histoire de la véritable poésie populaire. La Bible, que Goethe avait lue et goûtée dans son enfance, lui apparut alors avec une grandeur et une puissance inconnue. Avec Herder il lisait et traduisait Ossian ; avec lui il parcourait l'Alsace, recueillant de la bouche des vieillards les anciennes chansons et les vieilles mélodies populaires ; par ses conseils il se mit à rapprendre le grec pour lire, comprendre et admirer Homère. Il y joignit le poète que tous les assaillants et irrupteurs plaçaient au premier rang dans leurs adorations révolutionnaires, et auquel Goethe lui-même voua alors un culte retentissant, Shaks* . peare.

Mais pour Goethe, comme pour Herder, comme pour J. J. Rousseau, l'inspirateur commun, le maître des maîtres c'était la nature. « Un grand lettré, écrivait-il, est rarement un grand philosophe, et celui qui lit beaucoup de livres laisse souvent de côté le livre simple et facile de la nature. Or rien n'est vrai que ce qui est simple. »

Ge fut près de Strasbourg, à Sesenheim, que Goethe rencontra la plus pure et la plus profonde de ses inspirations. Frédérique Brion, fille du pasteur de ce village a été pour lui un ange de poésie, la messagère d'une révélation idéale* ; et du jour où l'étudiant, rappelé à Francfort par sa famille, dut engager Frédérique à ne plus songer à lui, la douce enfant, sans dépit, sans rancune, demeura obstinément fidèle au souvenir de celui qui l'avait aimée. Elle repoussa tous ceux qui prétendirent à sa main. <c Celle que Goethe a aimée, disait-elle, ne peut appartenir à un autre homme* ».

t. Voir dans les Mémoires de Gœthe {Atis meinem Leben] les détails de cette touchante idylle.

2. Saint-René Taillandier, Correspondance entre Gœthe et Schiller. Frédérique Brion vécut plusieurs années à Versailles et à Paris : elle est morte en 1813, chez sa sœur atnée, femme d'un pasteur de villago dans le duché de Bade.

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Le cœur du jeune poète avait reçu à Sesenheim le premier germe de Werther.

Le second fut plus douloureux encore. Il lui vint un an plus tard, à Wetzlar, où son père avait envoyé le jeune docteur étudier la pratique du droit près de la Chambre Impériale.

Gœthe se trouvait alors dans une de ces périodes de regret et de mélancoUe, où Tâme s'ouvre si facilement à une passion nouvelle. « Je me plaisais, dit-il, à observer le monde extérieur. Je laissais toute créature agir sur moi chacune à sa manière, depuis Thomme jusqu'aux êtres les plus infimes que nous pouvons percevoir... * Depuis que j'avais quitté le cercle de Sesenheim, il me restait dans le cœur un vide que je ne pouvais combler. Je me trouvais dans cet état moral où une inclination inaperçue peut nous surprendre et nous dominer. »

A une demi-lieue de Wetzlar, sur une des pentes qui dominent la vallée, est situé le village de Garbenheim, que le roman de Werther décrit avec tant de charme sous le nom de Walheim. C'est là que, dans une fête champêtre, il rencontra pour la première fois la fille du bailli de Wetzlar, Charlotte Buff, déjà fiancée à un attaché de légation, au hanovrien Kestner. « Jusqu'alors les dames dé Wetzlar, écrit Kestner lui-même, Tavaient laissé assez indifférent : Charlotte le charma par ses manières simples et sa gaîté naturelle ; mais elle le gagna insensiblement et d'autant plus sûrement qu'elle ne se donna aucune peine pour cela, » Gœthe revit Charlotte à la maison de son père ; il se lia d'amitié avec son fiancé, admira la jeune fille au milieu des soins maternels qu'elle donnait à ses frères et sœurs ; et sentant qu'un amour impossible se glissait peu à peu dans son cœur, il partit au bout de quelques mois, sans prendre congé, et emportant dans son

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