‹ Histoire des littératures étrangères considérées dans leurs rapports avee le développement de la littérature frana̧iseChapitre 80 sur 107 · Voyea dans Wertlier la troiaième lettre · texte numérisé non relu

Voyea dans Wertlier la troiaième lettre

âme blessée tous les sentiments qui devaient produire Werther,

Après ces « années d'apprentissage, » après son éducation errante de Leipzig, de Strasbourg, de Wetzlar, Goethe revint à la maison paternelle, à Francfort (1772) tourmenté d'idées et de sentiments qu'il avait besoin d'exprimer. La poésie, il nous l'apprend lui-même, fut toujours le dérivatif, le calmant nécessaire de ses troubles. Toute émotion le fatiguait jusqu'à ce qu'il l'eût purifiée, idéalisée en une œuvre poétique.

Jusque-là de courts poèmes, des Lieder, dont quelquesuns se rangent parmi les meilleurs qu'il ait composés *, avaient été depuis ses premiers essais d'enfance les seules effusions de son âme. Le calme de son noweau séjour allait en provoquer d'autres.

Sa première œuvre de longue haleine, son drame Goëtz de Berlichigen fut inspiré par l'amour de la vieille patrie allemande, par le culte du moyen âge, vu à travers les songes poétiques d'un jeune homme. Depuis longtemps Gœthe s'était épris de son héros : à Wetzlar, dans les jeux de société où chaque convive s'affublait d'un nom de chevalier, il avait pris ou reçu celui de Goëtz de Berlichingen. Il se plaisait à rêver la hautaine indépendance de ces grands vassaux, dont il avait vu les châteaux en ruines sur les crêtes des Vosges : il les ressuscitait nobles et fiers, ne connaissant d'autre maître qu'un empereur impuissant, d'autre loi que celle de l'honneur et du glaive. Le sujet de Goëtz était des plus heureux: comme celui des poèmes homériques, il ouvrait à la poésie do larges espaces : les passions d'une époque à demi sauvage non encore enchaînées par la force publique pouvaient s'y déployer à l'aise et avec un grand éclat poétique.

1. « Kleine B lumen j kleine BlaUcr, » — « Mir Schlxig das Hcrlz, geschwind zu Pferde ! • — « Wanderers Sturmlied, •

l'insurrection littéraire. 265

Il répondait en outre à la disposition morale des esprits : sous des noms et des événements anciens, il permettait d'exprimer les sentiments les plus profonds du poète luimême et de ses contemporains, la révolte contre une société raffinée et corrompue, l'aspiration vague et ardente à quelque chose de plus simple et de plus vrai, à l'état de nature, si cher aux disciples et aux admirateurs de Rousseau. Pour peu qu^à cette matière dramatique le poète prêtât la forme shakspearienne et anti-française, la mobilité des scènes, la familiarité du langage, le mélange des tons, le dédain des unités classiques, le succès était sûr, la période <VaBsa,ut et dHrruption aurait produit son premier fruit.

Goethe le donna en effet à l'Allemagne. Bans un château qui domine la Jaxt il nous montre le dernier noble chevalier, Groêtz de Berlichingen, le preux à la main de fer, libre et loyal encore au milieu d'une époque de confusion et de décadence. Le moyen âge s'éteint : tout se précipite dans la servitude ; tous préfèrent Télégance voluptueuse des Cours à la fière indépendance de l'homme libre. Goêtz seul reste debout et combat. Déclaré rebelle, condamné, mis au ban de l'Empire, il succombe en maudissant les temps corrompus qui commencent. Le poète rehausse cette conception par le contraste perpétuel des mœurs simples et franches de l'état de nature avec les vices d'une civilisation énervée. D'un côté apparaissent Goëtz, Selbitz, Sickingen, haïs des princes, mais protecteurs et soutiens des opprimés; de l'autre l'évêque de Bambcrg, l'Abbé, Weislingen, dévoués à Tordre nouveau, dévoués surtout au plus abject égoïsme. Là Elisabeth, la simple et fidèle épouse ; Marie, la pieuse et modeste jeune fille allemande; ici Adelheid, la grande dame de Cour, tombant de la coquetterie dar/s l'intrigue, de l'intrigue dans le crime. D'une part le brave écuyer George, le vaillant et généreux Lerse ; do l'autre le frivole et déloyal Franz qui reflète les vices

de Weislingen son maître, comme George et Lerse les Tertus de Berlichingen.

« Liberté, liberté ! » s'écrie Goëtz mourant. « Malheur à la postérité qui te méconnaîtra, » dit tristement Lerse. Le drame tout entier se résume dans ces paroles : il n'est que le cri des sentiments naturels contre les institutions qui combattent la nature. Les ardentes passions de la période d'assaut et d'irruption^ tous ses instincts révolutionnaires y trouvaient leur poétique et saisissante expression.

De plus le sujet était national, allemand : jusqu'alors les poètes novateurs avaient été chercher leur Allemagne dans les forêts d'Arminius; ici les lecteurs se sentaient dans la vraie patrie, sur le vrai sol qu'avaient foulé leurs pères. Joignez à tout cela la richesse et la vie de cette composition poétique, l'éclat et la vérité des caractères, la souplesse du dialogue, la force et la franchise de la langue, enfin un souffle de vraie poésie qui jamais depuis plusieurs siècles, depuis l'âge d'or de Shakspeare, n'avait agité si puissamment les cœurs : tout le monde sentit qu'une nouvelle aurore venait de briller sur la poésie allemande.

Et cependant cette œuvre a de graves défauts : pour ne point parler de cette perpétuelle mobilité du lieu de la scène, de ce parallélisme continuel des deux camps, qui chez l'auteur était un parti pris, un procédé shakspearien, et pour les lecteurs contemporains, un mérite; pour ne rien dire de certaines invraisemblances de dialogue, de certaines grossièretés de goût, qui sentent l'étudiant et qui transportent la tabagie dans le château, nous remarquerons d'abord que ce drame manque de vérité au point de vue de l'histoire et de l'art.

Dans la chute de la féodalité le jeune poète n'a pas vu l'avènement d'une organisation nouvelle, mais la ruine de tout ce qu'il y a de grand et de bon en ce monde. Aussi la conclusion du drame est-elle déchirante, non tragique :

elle n'a rien de ce qui élève et adoucit l'émotion. Il semble qu'avec Groêtz meurent en même temps Thonneur et la vertu. En vain Tauteur pour atténuer ce défaut a-t-il couvert la catastrophe par une scène attendrissante. Cette élégie finale affaiblit Tœuvre qu'elle termine ; et dans l'homme qui succombe on reconnaît à peine le héros qui vient d*agir.

Une faute plus grave c'est que cette composition manque de l'indispensable unité qui est la vie de toute œuvre dramatique, l'unité d'action, la lutte dos éléments contraires, au milieu de laquelle doit éclater, comme conclusion, la victoire de la nécessité morale. Au lieu de Tunité d'action, nous n'avons ici qpe J'unité de personne : les événements se succèdent au hasard, sans se lier, sans se produire. Goè'tz n'est pas un drame mais une biographie dramatique. Aussi n'a-t-il jamais pu soutenir avec succès l'épreuve de la représentation, quelques efforts qu'ait fait le poète, à diverses époques de sa vie, pour lui faire prendre possession de la scène ^.

En février 1774, Merck, un ami de Goethe, écrit à sa femme : « Tout réussit à Goethe : je prévois qu'un roman qu'il va faire paraître à Pâques sera aussi bien accueilli que son drame ». La prévision de Merck s'accomplit avec éclat : le roman annoncé lut Werther.

Cette œuvre, bien plus encore que Goëtz^ était l'expression de la vie intime de l'auteur. Lui-même déclarait plus tard dans ses entretiens avec Eckermann, qu'il l'avait a nourrie, comme le pélican, avec le sang de son cœur. 3» Sesenheim et sa douce alsacienne Frédérique Brion se fondirent avec Wetzlar, avec Garbenheim, avec Charlotte

1. La plupart de nos critiques sont empruntées à l'excellent livre de M. Hettner : QeschicMe der deiUschen Literatvr im (ichizenten lahrhundert^ 1879.

Buff, pour produire la peinture la plus fraîche, la plus passionnée de Tamour. Le suicide d'un attaché de légation à Wetzlar, Ciharles Wilhelm Jérusalem fournit le dénouement. Amoureux de la femme d'un de ses amis. Jérusalem, tombé dans le désespoir, s'était brûlé la cervelle. Cette mort, qui émut toute la jeunesse allemande, devait frapper le poète d'une façon particulière. U l'avait apprise par une lettre de Kestner; c'était Kestner qui, sans soupçonner le fatal projet, avait prêté à Jérusalem les pistolets instruments du suicide ; le mariage de Kestner avec Charlotte Bûff venait alors de s'accomplir. Gœthe devait rêver au moins une pareille mort. Combinant sa propre histoire avec celle du malheureux Jérusalem, il écrivit les Souffrances du jeune Werther^.

Toutefois il ne faut pas prendre à la lettre la métaphore tragique du « pélican », ni considérer ce roman comme l'expression pure et simple des sentiments réels de l'auteur. Ici se montre clairement le procédé général de Gœthe, dans toutes ses œuvres poétiques, celui qu'il a avoué luimême dans ses Mémoires en les intitulant Fiction et vérité. U y a en lui deux hommes; l'un, c'est le Gœthe réel, sent la passion, mais il la maîtrise, la domine, lui impose le joug du bon sens, du devoir ou même des distractions frivoles; l'autre, c'est le poète, se livre par l'imagination au développement idéal de toutes ses émotions dans un personnage et dans des circonstances fictives. C'est ainsi que la poésie est pour lui un soulagement, une délivrance. C'est une fuite de l'âme dans un monde imaginaire. Ici, deux ans après avoir quitté Wetzlar et Charlotte Buff, Gœthe résigné et consolé, réveilla fictivement ses émotions et leur donna, dans son rêve, libre carrière, se fit Werther

1. Die Leiden de» jungen Werther^ Leipzig, 1774, in-8». — Première traduction française par de Seckendorf : Les souffrances c^ jeune Werther^ Erlang. 1776> in-8«.

pendant quelques saisons, sans Têtre véritablement. Ce n'était qu'une forme de la vie, la forme la plus exaltée et la plus fougueusement expansive dont il avait saisi en luimême le germe.

La. plus belle partie du roman de Werther est la plus simple et la moins romanesqpie : c'est la peinture de ce cette vie d'exaltation, de tendresse, d'intelligence passionnée parle sentiment, d'amour naissant et confus, d'amitié encore inviolable, que Gœthe avait menée dans la famille de M. Buff, vie d'idylle et de paradis terrestre, impossible à prolonger sans péril, mais délicieuse une fois à saisir. Cette saison morale toute poétique et divine, ces quatre mois célestes et fugitifs, qui suffisent à illuminer tout un passé, voilà ce que l'auteur a peint admirablement dans son Werther ^ ce qui en fait l'âme, et ce qui reste vrai pour nous encore, à travers toutes les vicissitudes de la mode et des genres*- »

<c On l'a très justement remarqué, et les lettres de Gœthe écrites dans le cours de cette inspiration nous le confirment ; ce n'est pas le désespoir, c'est plutôt l'ivresse bouillonnante et la joie qui président à la conception de Werther ; c'est le génie de la force et de la jeunesse, l'aspiration, douloureuse sans doute, mais ardente avant tout et conquérante, vers l'inconnu et vers l'infini. Tout ce qui est sorti de cette source élevée et débordante y est sincère, et a jailli de l'imagination et delà pensée de Gœthe. Voilà le vrai du livre et son cachet immortel ; le reste, désespoir final, coup de pistolet et suicide, y a été ajouté par lui pour le roman et pour la circonstance. C'est ce qui ressemble le moins à Gœthe et qui se rapporte à l'aventure de ce pauvre Jérusalem, le côté faux, commun, exalté... Aujourd'hui, pour le jugement définitif du livre et le rang

!• Sainte-Beuve» Causeries du lundis tome XI, page 244«

qui lui est dû dans l'ordre des œuvres de l'art, cette fin de Werther nuit aux parties principales ^ »

Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'au moment de l'apparition du livre, elle en fit le succès et l'influence. C'est par là surtout qu'il répondait à la situation des âmes, qu'il entraînait les soldats de V assaut et de lirruption. Werther en effet n'est pas un simple amoureux; c'est l'homme qui poursuit un but impossible à atteindre. Là est sa maladie ; là est aussi sa grandeur : c'était celle du siècle. Bien plus, c'est, jusqu'à un certain point, celle de l'homme dans tous les temps. « Il n'est personne, dit Goethe lui-même, qui à une certaine époque de sa vie ne puisse croire que Wer^ ther a été écrit pour lui. » La vogue prodigieuse du roman eut cette conséquence fâcheuse que d'une maladie elle fit une mode. Il fut dès lors de bon ton, dit Rehberg, de proclamer une mollesse d'âme qu'auparavant on osait à peine s'avouer à soi-même. » On se fit une gloire de sa lâcheté : on poussa l'imitation jusqu'à celle du dénouement. Werther^ dit Mme de Staël, a causé plus de suicides que la plus belle femme du monde. Toutes les litté-' ratures de l'Europe, la nôtre surtout, furent pendant un demi -siècle infectées de copies malsaines et maladroites. Depuis iQsAventwres du jeune d'Olban^ deRamond (1777), et Werthérie de P. Perrin (1791), jusqu'au Peindre deSaltz* bourÇy de Charles Nodier (1803), et longtemps après encore, gémirent et moururent sous la presse une foule de petits Werthers. Et cependant l'auteur du véritable, dédaignant cette atmosphère d'orage qu'il avait habitée un jour, s'élevait d'un bond de sa volonté dans la région sereine dcr l'art et de la pensée.

Les trois années que Gœthe passa à Francfort entre Wetzlar et Weimar (1772-1775), sont peut-être de toute

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