III. — EXAMEN INTERNE DU IV" ÉVANGILE
11 ressort de la biographie de Jean l'apôtre, le fils de Zébédée, quil était Juif palestinien, contemporain de Notre-Seigneur, témoin oculaire des faits do la vie de Jésus et auriculaire de ses discours. Il faut prouver par l'étude de l'évangile, que l'auteur possède ces caractéristiques.
!*• L'auteur du IV* évangile était un Juif palestinien. Si l'auteur du IV" évangile était un Juif paleslinien, il a dû connaître l'araméon, peut-être un peu d'hébreu; il a dû être au courant des traditions et des idées juives de cette époque; enfin, être familier avec la géographie de la Palestine, avec l'histoire et les coutumes du peuple juif. Or, c'est bien ainsi que se présente l'auteur du IV" évangile.
1. Connaissance de la langue du pays. La langue parlée en ]*alcstinc, au temps de Notre-Seigneur,
ÉVANGILE SELON SAIM JEAN. t03
était raramccn, langue apparentée de très près à l'hébreu. L'hébreu était la langue des Livres saints, qu'on lisait à la synagogue. L'auteur du IV" évangile trahit-il par son langage grec et par ses traductions de l'aramcen, qu'il est un juif, et prouve-t-il par ses citations de l'Ancien Testament qu'il connaissait l'hébreu?
La langue grecque du IV* évangile est celle d'un Juif palestinien. Ainsi que nous l'établirons plus tard, le IV* évangile possède un vocabulaire grec très restreint et une syntaxe excessivement simple; il présente un grec écrit par un auteur dont ce n'est pas la langue maternelle. Quoique ce grec soit presque pur d'hébraïsmes ou d'arama'ismcs, il a néanmoins tous les caractères d'une langue sémitique. Les particules de connexion se réduisent presque à la conjonction xa{, tout à la fois, comme en hébreu, coordinative et disjonctivc. On y remarquera aussi le parallélisme des membres de phrase, la répétition des mêmes mots dans des membres de phrase différents, et diverses autres particularités lexicographiques et grammaticales, caractéristiques de l'hébreu. Ce grec était certainement celui qui était parlé en Palestine et même dans toute l'Asie antérieure sous l'influence des idiomes sémitiques du pays. Ce n'est, en aucune façon, le grec des écrivains classiques, ni même celui des écrivains postérieurs, Plutarque, Lucien, ou celui de .Tosèphe ou de Philon. Il n'a non plus aucune ressemblance avec le grec de saint Paul et celui de l'épitre aux Hébreux. Il n'y a aucune difficulté à ce que Jean,
originaire de Bethsaïda, ville commerçante et habitée par des Grecs, ait, dès son enfance, connu quelques mots de cette langue et que, peu à peu, par son séjour dans les villes grecques de l'Asie Mineure, il en ait atteint la connaissance, assez imparfaite d'ailleurs, qui se montre dans le IV*' évangile.
La traduction, que l'auteur donne à diverses reprises, des mots hébreux ou araméens qu'il cite, prouve qu'il était Juif. Ces traductions sont assez nombreuses pour établir qu'il connaissait bien l'araméen. Les voici : I, 38 : ^aêêei', 8 XsYexoti [/eOspjxrjveuôjxevov SiSaaxaXe; cf. XX, 16; I, 41 : tov MsTai'av, o e'ffTiv (jLgôspfjnqvguo'ijiEvov XptffTo'î ; I, 42 : Kïi^aç, 8 £pfjiy,veûsTat IléTpo;; XX, 24; XXI, 2 : ©cofAÎç, ô XEYo'aevo; AiSufxoç; cf. IX, 7; XIX, 17 : Kpavt'oy Tojrov, 8 XéY£Tat eêpaiWt roXyDOôt; cf. XIX, 3; XX, 16; V, 2 ; ^ i7ttX£Y0[*évr) 'EêpaïffTt [iy,ô^aôà.
Les citations de l'Ancien Testament dans le IV® évangile prouvent chez l'auteur une certaine connaissance de l'hébreu. Ces citations sont peu nombreuses et d'ordinaire plutôt des réminiscences que des citations littérales. On relève quinze citations directes : Jn. 1, 23 = Is. XL, 3; II, 17 = Ps. LXIX, 9; VI, 31 = Ps. LXXVIII, 24; VI, 45 = h. LIV, 13; X, 34 = J's. LXXXII, 6; XII, 13 = Ps. CXVIII, 26; XII, 15 .r: Zach. IX, 9; XII, 38 = Js. LUI, 1; VII, 40 = Is. VI, 10; XllI, 18 = Ps. XLl, 9; XV, 25 = Ps. LXIX, 4; Ps. XXXV, 19; XIX, 24 = Ps. XXII, 18; XIX, 36 = Ex. XII, 46; XIX, 37 = Zach. XII, 10.
La citation d'Isaïe XL, 3, n'est conforme nia l'hébreu ni aux S('])lanlc, mais se ra])proche davantage de l'hé-
brcu ; eCOuvate, I, 23, rend mieux 1 hébreu, yaschscherou , que gùOÉia; Trotette des Septante. Parmi les autres citations remarquons que : sont conformes à l'hébreu et aux Septante, Ps. LXIX, 10 = Jn. II, 17; Ps. LXXXII, 6 = Jn. X, 34; Ps. XXXIV, 19; LXVIII, 5 = Jn. XX, 25; Ps. LXXVIII, 24 = Jn. VI, 31 : sont incomplètement conformes à l'hébreu et aux Septante, Ps. LXXVIII, 31 = Jn. III, 36 : se rapprochent davantage de l'hébreu que des Septante, Zach. IX, 9 = Jn. XII, 14, ih\Zach. XII, 10 = Jn. XIX, 37; Ps. XL, 19 — Jn.XIII, 18; Is.
VI, 10 = Jn. XII, 40 : sont de simples allusions ou réminiscences. Dent. XVII, 6, XIX, 15 = Jn. VIII, 17; Ex. XII, 46 et Nomb. IX, 12 = Jn. XIX, 36 : se rapprochent davantage des Septante que de l'hébreu, Ps. CXVIII, 25, 26 = Jn. XII, 13 ; Ps. XXI, 19 = Jn. XIX, 24;/*. LUI, 1 = Jn. XII, 38.
En fait, les citations de l'Ancien Testament dans le IV* évangile sont, d'ordinaire, conformes au texte des Septante, ce qui devait être puisque le livre était écrit on grec pour des lecteurs qui lisaient ce texte, mais il se rencontre quelques citations qui dénotent chez l'auteur la connaissance du texte hébreu de l'Ancien Testament.
2. L'auteur du IV" évangile était bien au courant des coutumes juives. Il connaissait dans le détail et mieux que les autres évangélistes les fêtes et le culte du Temple. 11 parle de la fètc des Tabernacles, VII, 2 : ^v 8è ÈY^îx; ^ £opT-^ -côiv Touoat'tov ■^ axr,voinf]YΫ, et il dit,
VII, 27, que le dernier jour était le grand jour de la fête. Les paroles de Jésus, VII 37 : Si quelqu'un a soif.
qu'il vienne à moi et qu'il boive, et VIII, 12 : Je suis la lumière du monde, prononcées ce jour-là, rappellent les deux cérémonies principales de ce jour : l'aspersion de l'autel avec l'eau de la citerne de Siloé et les torches allumées dans l'enceinte du temple. Seul, l'auteur parle de la fête de la Dédicace, X, 22, et il sait qu'elle a lieu en hiver. A plusieurs reprises il mentionne la fête de Pâques, II, 13 : xa\ IyyÙ; ^v to Trocdjç^a tSv 'looSai'wv, VI, 4; XI, 55 ; il la décrit exactement, XIX, 36 : d'après l'Écriture, les os de la victime ne doivent pas être brisés, allusion à la victime pascale; XVIII, 28, les Juifs n'entrèrent point dans le prétoire de peur de se souiller et de ne pouvoir manger la Pâque ; il parle de la préparation de la Pâque, XIX, 14, 31, 42.
11 connaît bien les coutumes religieuses et cérémoniclles des Juifs, leurs idées et leur façon dépenser. A diverses reprises, il parle des ablutions pratiquées avant les repas, II, 6; des purifications avant la Pâque, XI, 55; de la crainte des souillures légales, XVIII, 28; XIX, 31. Il sait que les Juifs et les Samaritains sont ennemis, et que leurs lieux de culte sont différents, IV, 9, 20 ; il rapporte l'étonnement des disciples de voir un rabbin parler en public aune femme, IV, 27. Il fait allusion à l'élude des saintes Écritures qui était pratiquée dans les écoles, VII, 15. Tout lo chapitre IX" montre combien l'auteur était au courant des idées juives de répo«iue. La maladi»^ est l'eiret d'un péché personnel ou d'un péché des parents; celui qui a une mission divine opère dos miracles et observe la loi; celui qui est né dans le péché ne peut avoir la prétention
d'enseigner les doctrines de la loi. Les discussions avecles Juifs, les reproches de ceux-ci à Jésus d'être un Samaritain et d'avoir un démon, tandis qu'eux-mêmes sont les fils d'Abraham, sont telles qu'elles ont dû être dans la réalité. L'auteur connaissait l'orgueil des Juifs : Nous sommes, disent ceux-ci, la postérité d'Abraham, et nous n'avons jamais été les esclaves de personne, VllI, 33. Toute une discussion entre Jésus et les Juifs s'appuie sur Abraham et les prophètes, VllI, 12-58. A diverses reprises, il est question de Moïse et de la loi, que Dieu a donnée par son organe, I, 17, 46; III, 14; VI, 32 ; IX, 29 ; les Juifs s'enorgueillissent d'être les disciples de Moïse, IX, 28. L'auteur connaît les opinions des Juifs sur le lieu d'origine du Messie, VII, 27, leur manière d'embaumer et d'ensevelir les cadavres, XIX, 40 ; il sait que la loi de la circoncision l'emporte sur celle du sabbat, VII, 22. Il connaît l'opinion péjorative (les Juifs sur les Galiléens, VII, 41, 52; les rapports des Juifs avec les Romains, XI, 48; XIX, 12-15. Il sait • pie Pilatc ne possédait pas la faveur de l'empereur, puisque les accusateurs de Jésus se servent de ce fait pour lui forcer la main, XIX, 12-15. L'auteur connaît bien les sectes juives du temps, le Sanhédrin et son fonctionnement, les discours qui s'y sont tenus, Vil, 45-52; XI, 47-50, lesquels présentent des caractères indéniables d'authenticité. Le discours de Caïphe, XI, 47-50, en particulier, ne peut être une invention de lauteur; il est trop bien l'expression de la mentalité sadducéenne. Il sait encoreque le grand-prêtre, contemporain de Jésus, était Caïphe, XI, 49; XVIII, 13, 24,
mais il sait aussi que le précédent grand-prêtre, Anne, jouissait encore d'une grande autorité, puisque c'est à lui que Jésus est conduit tout d'abord, XVIII, 13; il l'appelle op/iepeûç. Et même cette appellation aux yeux de quelques critiques prouverait que l'auteur n'était pas un Juif, car un Juif connaîtrait le fonctionnement de la hiérarchie sacerdotale à cette époque. Observons d'abord que, d'après lusage du temps, on désigne les anciens grands-prêtres et les prêtres des familles sacerdotales, par le titre général de àp^iepeu;. Mais, insiste-t-on, nulle part le titre de op/iepeuç, au singulier, n'est donné à d'autre qu'au grand-prêtre en fonction. En fait, au chapitre XVIII, Anne n'est pas appelé op/^iepsûç, mais on conclut qu'il est désigné par ce titre, XVIII, 19, si l'on suit l'arrangement actuel du texte. Mais cet arrangement présente des difficultés telles qu'on est amené à supposer que le ^ 24 : « Anne le renvoya lié au grand-prêtre Caïphe » , doit être placé après le f 13. Le texte est ainsi constitué dans la version sinaïtiqueludovisicnne. Parce moyen on supprime l'interrogatoire de Jésus par Anne, inconnu aux synoptiques, et le titre de àp/upeu; reste réservé à Caïphe ; ce qui résout toute dilhculté.
Mais l'auteur n'a-t-il pas cru que le souverain pontificat était annuel, lorsqu'il aflirme que Caïphe était cxpy^iepeùî Toû £viauToû£xe(vou? L'auteur, vivant en Asie, a cru, dit-on, que 1(> grand-prêtre juif était annuel, tout comme l'était le grand-prôlre du culte d'Auguste et Rome, qui était changé tous les ans et donnait son nom à l'année. Il est diflicile de croire qu'un écrivain aussi
bien au courant des usages juifs que l'était l'auteur du IV« évangile, ait pu se tromper sur un fait aussi connu, que la perpétuité du souverain sacerdoce chez les juifs, et il est plus plausible de penser qu'en répétant cette expression jusqu'à trois fois, XI, 49-51 ; XVIII, 13, il a voulu insister sur celte année comme étant d'importance capitale. C'est comme sil avait dit : Caïphe était le grand-prêtre de cette année remarquable, de cette année où Jésus fut crucifié.
On s'étonne aussi que Jean ait fait dire aux grandsprêtres et aux Pharisiens qu'il n est point sorti de prophètes de la Galilée, VII, 52. Or, Nahum était d'Elkosch, et Jonas de Gath-hepher, localités de Galilée. 11 nous semble que cette affirmation des Juifs exprime simplement un mépris pour la Galilée et non une affirmation d'un fait.
3. L'auteur est bien au courant des croyances juives du temps. Il parle du Messie comme un Juif contemporain et non comme un grec et un chrétien du n« siècle. Bien que pour lui Jésus soit le Logos incarné, ce qu'il établit nettement dans le prologue de levangile, et ce <iui ressort de l'ensemble des faits et surtout des discours de Notre-Seigneur, il n'est question dans le corps de l'évangile que du Messie, et nous apprenons, à diverses reprises, ce que les Juifs en pensaient. André dit à son frère Simon, I, 41 : Nous avons trouvé le Messie. Et Philippe affirme que le Messie de la loi et des prophètes c'est Jésus, I, 45. Nalhanaël proclame celui-ci Fils de Dieu et roi d'Israël, c'est-à-dire Messie, I, 49. La Samaritaine sait que le Messie doit venir, et
Jésus lui déclare que c'est lui, IV; 25. 26. Les Samaritains croient que Jésus est le Sauveur du monde, IV, 42. Le peuple de Jérusalem se demande si les chefs ont reconnu Jésus pour le Christ (le Messie). Cela leur paraît impossible, car on sait d'où il est, et lorsque le Christ viendra, personne ne saura d'où il est, VII, 26, 27. Beaucoup cependant croient en Jésus parce que, disaient-ils : Quand le Christ viendra, fera-t-il plus de miracles que celui-ci n'en a fait? VII, 31. Dans la foule, quelquesuns disaient : C'est le Christ. Mais d'autres disaient : Le Christ vient-il donc de Galilée ? L'Ecriture n"a-t-elle pas dit que c'est de la race de David et du village de Bethléem, où était David, que devait venir le Christ? VII, 41, 42. A une demande formelle des Juifs s'il est le Christ, Jésus répond qu'il le leur a déjà dit, X, 24, 30. Les Juifs avaient décrété d'excommunier quiconque reconnaîtrait Jésus pour le Christ, IX, 22. Marthe professe que Jésus est le Christ, le Fils de Dieu, qui doit venir dans le monde, XI, 27. Les Juifs savent que lo Christ demeure éternellement, XII, 34. Enfin, l'auteur a écrit son évangile pour que nous croyions que Jésus est le Christ, lo Fils de Dieu, XX, 31.
En plusieurs passages, il est question d'un prophète qui doit venir, et qui est distinct du Christ, I, 21, 25 ; VI, 14; VII, 40. Les uns disaient : C'est vraiment un prophète. D'autres disaient : C'est le Christ. Celto attente d'un ])i()]>liète provenait du Deuléronome : L'Eternel ton Dieu te suscitera du milieu de toi un prol)hèle comme moi, XVIII, 15. Ce prophète fut identifié avec Jésus par la tradition chrétienne, Act. III, 22,
' VII, 27. Le IV" évangile s'en tient donc sur ce point aux conceptions juives du temps.
II connaît les appellations qu'on applique au Messie. Il est lagneau do Dieu, I, 29, 36, en souvenir d'Isaïe,
I LUI, 4; le Fils de Dieu, le roi d'Israël, I, 49, ce qui nous reporte aux conceptions populaires du Judaïsme. Ce titre de roi d'Israël lui est donné plusieurs fois, XII, 13, XIX, 19. 11 est celui qui doit venir, VI, 14; XI, 27; le saint de Dieu, VI, 69; le Fils de l'homme, I, 51; la lumière, I, 7, 8, d'après Isa'ie, IX, 2; XLII. 6, 7 ; celui qui a été envoyé, IX. 7.
Nous pouvons donc conclure que l'auteur était bien au courant des idées juives sur le Messie, et qu'il a conçu le personnage de Jésus, non comme le Logos philonien, mais comme le Messie des prophètes hébreux. Pour lui, Jésus est le Logos incarné et le Messie. Signalons en terminant que, seul des écrivains du Nouveau Testament, il a employé ce terme hébreu de Messie, Msaffi'aç, I, 42; IV, 25, les autres se servant du terme grec Xpiaxoç.
L'auteur était très familier avec l'Ancien Testament. Il en reconnaissait la divine autorité, et, nulle part, il ne met en opposition l'Ancien et le Nouveau Testament. En de nombreux passages, il fait allusion à des faits qui sont rapportés dans l'Ancien Testament : le serpent élevé par Moïse dans le désert, III, 14; les Juifs ont mangé la manne dans le désert, VI, 31; la Loi appelle dieux ceux à qui la parole de Dieu a été adressée, X, 35. Les os de l'Agneau pascal ne doivent pas être brisés, XIX, 36. Jacob donna un champ à son
fils Joseph, IV, 5. 11 connaît les principaux personnages de l'Ancien Testament, Abraham, Jacob, MoïsCj David, Isaïe.
Nous reconnaissons qu'un Juif de la dispersion ou même un Gentil converti pouvait connaître l'Ancien Testament, mais le connaître à ce degré, c'est peu probable. En tout cas, il n'aurait pas retrace un portrait du peuple juif de cette époque aussi fidèle et circonstancié que celui que nous trouvons dans le IV' évangile. Nous voyons la foule, tantôt voulant lapider Jésus, VII, 1; X, 31; XII, 8, tantôt voulant le faire roi, VI, 15, ou même l'acclamant roi. Il y a dissension parmi les Juifs au sujet de Jésus, X, 15 ; les uns croient en lui, XIII, 31; d'autres ne croient pas en lui, IX, 18.
L'étroitesse de l'esprit juif ressort en diverses circonstances, X, 20; il y a cependant des exceptions, X, 21; XII, 42. Les pharisiens et les princes des prêtres sont représentés avec leurs caractères principaux et distinclifs. Serait-ce un Gentil qui aurait reconnu aussi nettement les prérogatives religieuses des Juifs? Le salut vient des Juifs, IV, 22. Le temple de Jérusalem est la maison du Père de Jésus, II, 16. Le Seigneur loue Nicodème, en l'appelant un véritable Israélite, en qui il n'y a point d'artifice, I, 47.
4. L' (tuteur du IV' évangile connaissait la topographie de la Palestine. L'auteur connaissait la Palestine comme pouvait seul la connaître un Juif palestinien. Il parle du pays, des localités et dos particularités locales, en passant, sans qu'on puisse relever chez lui rinlenlion d'une description, ce qui aurait pu être le
fait d'un Juif hellénique, ou d'un Grec, instruit de la géographie palestinienne. Seul, l'auteur du IV" évangile parle de Cana et il a toujours soin d'ajouter : en Galilée, II, 1, 11; IV, 46; XXI, 2, pour la distinguer de Cana en Célé-Syrie ; il en connaît la position élevée par rapport à Gapharnaiim, II, 12 ; IV, 47. Comme Matthieu et Marc, il parle de la mer de Galilée et non, comme Luc, du lac de Génésareth. S'il ajoute de Tibériade, c'est probablement pour se conformer à un usage qui commençait à s'établir vers la fin du i" siècle, d'appeler ce lac : mer de Tibériade. Il marque que, du milieu de ce lac au bord, il y avait vingt-cinq ou trente stades, environ cinq kilomètres. Or, le lac a dix kilomètres, dans sa plus grande largeur. Comme les synoptiques, il parle de Nazareth et de Bethsaïda, de Béthanie près de Jérusalem, à quinze stades environ, c'est-à-dire deux kilomètres et demi, dislance exacte. Il sait distinguer Béthanie au delà du Jourdain, I, 28, de Béthanie, située à quinze stades de Jérusalem, XI, 18. Seul, il parle du torrent du Cédron, XVIIl, 1. Il connaît bien la Samarie, située entre la Judée et la Galilée, IV, 9, 4; le puits de Jacob, IV, 6, trop profond pour qu'on puisse y puiser sans vase, IV, 11, auprès duquel était la montagne où les Samaritains adoraient Dieu, IV, 20. Il mentionne seul la ville d'Éphrem, située dans la contrée voisine du désert, XI, 54 ; Ainon, près de Salim, où il y avait beaucoup d'eau, III, 23. A Jérusalem, il connaît, dans le temple, le trésor, yasocpuXaxtov, VIII. 20, elle portique de Salomon, X, 23; près de la porte des Troupeaux, une piscine,
appelée en hébreu Bethesda ou Bclhzalha et entourée de cinq portiques, V, 2; la piscine de Siloë, IX, 7; le tribunal de Pilate , situé dans un endroit appelé Litliostrotos, en hébreu Gabbatha, XIX, 13, ce qui désigne un endroit élevé ou une terrasse, avec un pavé en mosaïque; le lieu du crucifiement, à l'endroit appelé Crâne, Kpaviov, en hébreu Golgotha, XIX, 17, mais seul il sait que ce lieu était près de la ville, XIX,
Les quelques erreurs topographiques qu'on a cru relever dans le IV^ évangile, sont plus apparentes que réelles. Béthanic, au delà du Jourdain, n'a, dit-on, jamais existé. Origène ne la connaissait pas. 11 est fort possible que ce village ait disparu ou changé de nom; ce qui expliquerait l'ignorance d'Origènc. On suppose aussi que l'auteur ne connaissait pas la situation réelle de Bélhanie, puisque Jésus, quittant ce lieu, arriva le lendemain à Cana. Or, il aurait fallu pour ce voyage plusieurs journées de marche. Ceci serait exact si Bélhanie était à chercher aux environs de Jéricho, ce qui n'est pas certain. De plus, la donnée chronologique du W" évangile. II, 1, est trop vîiguc pour qu'on puisse s'en servir utilement. Quant à Sichar, inconnu à l'Ancien Testament, c'est probablement l'ancienne Sichem, à moins que ce ne soit Sochcr ou Sichra, mentionnées dans \o Talmud, qu'on identifie avec Askar, à un kilomèlnî du puits do. Jacob. On remarque (mfin que Bcthsaïda n'était pas en Galilée, XII, 21, mais sur la frontière de la Galilée dans la Gaulanitidc. Reste à savoir sil n'y a pas eu deux Bethsaïda, dont l'une était on
Galilée, et rautre dans la Gaulanitide. Do plus, ce terme Galilée était employé dune façon assez vague, puisque Josèphe dit que Judas qui excita la révolte juive à Toccasion du recensement de Quirinius était un Gaulonite, et un peu plus loin il dit que c'était un Galiléen. Il est donc établi que l'auteur connaissait bien la géographie de la Palestine.
Toutes ces observations basées sur le IV" évangile, prises en bloc et non une à une, nous conduisent à conclure que l'auteur était un Juif palestinien du i*"" siècle. Examinons quelques-unes des difficultés qui s'opposent à cette conclusion.
A. Un écrivain juif n'aurait pu parler des Juifs comme le fait l'auteur du IV"' évangile. Les adversaires de Jésus sont constamment appelés oî 'louSaîot ; c'est le terme opposé à oî (JLaôyiTat. L'auteur parle des Juifs comme s'il leur était étranger : la fête des Juifs était proche, VII, 2; la pâque des Juifs était proche, II, 13; la préparation des Juifs arrivait, XIX, 42. Abraham est le père des Juifs, et non le sien : Abraham, votre père, dil-il, VIII, 56. Il s'exprime de même au sujet de la loi mosaïque. Il est écrit dans votre loi, VllI, 17; iiest-il pas écrit dans votre loi? X, 36. Afin que sac- I emplisse la parole qui est écrite dans leur loi, XV, 25. Aussi, pour caractériser et louer Nicodème, Jésus ne dira pas : C'est un véritable Juif, mais un véritable Israélite. Jésus est appelé le roi dlsraël et non le roi des Juifs, sinon par Pilate et les grands-prèlres, XIX, 19, 21. En tout cas, ce ne pouvait être Jean qui parlait ainsi des Juifs, lui qui était juif et qui continua après
la mort de Jésus à observer la loi et à fréquenter le temple.
En fait, Tauteur emploie très exactement 66 fois ce terme oî'fouSaToi. Souvent, il s'en sert au sens ethnique pour distinguer les Juifs des autres nations, ou des Galiléens et des habitants de la Pérée ou des Samaritains.
Le terme n'est pas d'ailleurs constamment employé au sens péjoratif. Il est question à plusieurs reprises de Juifs, qui crurent en Jésus; celui-ci est appelé Juif, IV, 9, et dit que le salut vient des Juifs, IV, 22. Il reste néanmoins un certain nombre de passages d'où semble se dégager une espèce d'hostilité contre les Juifs et le judaïsme. Mais si ce terme désigne souvent les adversaires de Jésus, c'est que les Juifs, et surtout leurs chefs, étaient ceux qui constamment s'opposaient au Seigneur et refusaient d'accepter ses enseignements. En outre, on a supposé que la position de l'auteur à l'égard du judaïsme s'expliquait par ce fait qu'écrivant à la fin du i""" siècle, à un moment où l'Eglise chrétienne était complètement dégagée du judaïsme, il a pu parler des Juifs comme d'étrangers, et faire trop vivement ressortir l'hostilité des Juifs contre les chrétiens, hostilité qui avait commencé contre le Seigneur et s'était poursuivie depuis lors. Nous ne contesterons pas que l'auteur ne se soit placé à son propre point de vue dans quelques circonstances, mais il est possible d'expliquer chacun des passages mentionnés et de montrer que l'expression ol 'louSaïot pouvait Atre employée en ces occasions, sans que l'auteur y attacliAt un sens péjoratif particulier.
On comprend d'abord très bien qu'écrivant pour des lecteurs grecs, issus du paganisme, l'auteur ait simplement dit en parlant des fêtes juives : la Pâquc des Juifs, les purifications des Juifs. En outre, plusieurs des passages cités, où Jésus se sépare des Juifs : Abraham votre père, votre loi, sont des procédés de polémique ou des façons de s'exprimer. Dans ses discours Jésus ne se met jamais sur le mémo pied que ses interlocuteurs. Ainsi, parlant à ses disciples du Père céleste, il ne leur dira pas : Notre Père, mais mon Père et votre Père, XX, 17. Ceci ressort nettement aussi des paroles du Seigneur que nous ont transmises les Synoptiques. Parlant de Dieu, Jésus l'appelle : Votre Père, Hat^p &ijitov, Mt. V, 16, 45; VI, 1, etc. ou ton Père, naT>ip aou, Mt. VI, 18, ou mon Père, Ila-nip jxou, Mt. X, 32, 33; XI, 27, etc. ; jamais il n'a dit : Notre Père en parlant de lui et de ses disciples. Il y a eu cependant des situations qui appelaient cette expression: Mt. XVIII, 19; XXV, 34, 41. Rappelons comme analogue de l'expression johannique cette parole de Pierre s'adressant à ses compatriotes juifs, oî apy^ovtsç &1XWV, Act. III, 17.
B. L'auteur du IV'' évangile connaît la philosophie grecque, en particulier le Logos de Philon. Ce fait seul exclut un auteur juif, et surtout Jean l'apôtre, un pêcheur de Galilée. On a beaucoup insisté sur cette observation ; il y a donc lieu de l'examiner sous tous ses aspects. Et d'abord, a. l'auteur connaît-il la philosophie grecque et en particulier, Philon? En réalité, si nous mettons à part le prologue, I, 1-18, l'écrit tout
entier se meut dans le cadre des idées juives, et n'aborde aucun des problèmes qui passionnaient la philosophie grecque de cette époque. Sauf le terme Xo'yoç, dont nous préciserons plus tard la provenance, la terminologie de l'école est totalement absente duIV'= évangile. Nulle part on n'y relève quoi que ce soit qui rappelle, de près comme de loin, une citation des philosophes grecs. Tout se réduit par conséquent au prologue, dont les théories, dit-on, viendraient de Philon. Or, voici quel est le concept du Logos qui se dégage des œuvres de Philon ^. « En Dieu sont les idées d'après lesquelles il forme le monde, mais ces idées sont en même temps des forces... L'ensemble de ces puissances constitue le Verbe, Xôyoç : il en est la source à la fois et la synthèse. Il est l'image de la force active de Dieu... il est la réflexion, la pensée projetée de Dieu. 11 est l'arcliétype de l'homme. » Philon ne dit pas nettement quelle est pour lui la nature du Verbe : « Il n'est ni inengendré comme Dieu, ni engendré comme nous, mais quelque chose d'intermédiaire '-. » 11 n'y a pas concordance entre le Verbe de Philon et celui de saint Jean. « Jamais Philon n'a mis son Verbe en rapport avec le Messie; jamais il n'a eu ni n'aurait pu avoir l'idée de l'Incarnation-'. » Poursaint Jean, au contraire, le Verbe est nettement affirmé Dieu, I, 1, 0£b« ^v ô Xôyoç. Il en possède les qualités essentielles : la personnalité, oSto; -^v ^v (îp^vi 7rpJ)« tôv 0£Ôv, I, 2, l'infinité et la puis-
i. TiXEiiiisT, llisloiri (les dojimcn, t. I, p. ;i3, Pari», 190S. 3. Quaest. et Holul. in Ucma. I, 4.