Dni'MuoMD, op. cit
pas nécessaire. Il a pu trouver tous les éléments de son identification dans les Livres Saints et surtout dans sa connaissance intime de Jésus. Remarquons d'ailleurs que ce qui lui importait, c'était Jésus-Christ; car, après avoir dit dans le prologue de son évangile ce qu'était le Verbe, son incarnation en Jésus-Christ, il ne le nomme plus une seule fois dans le reste de l'évangile.
Nous devons conclure que l'auteur du IV" évangile a pu trouver dans l'Ancien Testament, dans le Nouveau, dans les écrits juifs extracanoniques, dans les Targums, le germe des idées, qu'il a développées dans son prologue, et si les conceptions métaphysiques qu'il reproduit dans les discours du Seigneur lui viennent de celuici. ce que nous démontrerons, il n'était pas nécessaire qu'il fût initié à la philosophie grecque et principalement à la philosophie alexandrine ; il a pu être un Juif palestinien, ayant vécu dans un milieu grec. Rien ne s'oppose donc à ce qu'il ait été Jean l'apôtre.
2° L'auteur du 1 F*^ évangile a été témoin oculaire des faits qu'il raconte. D'une lecture attentive de l'évangile nous concluons que l'auteur a dû vivre dans le milieu où les faits racontés se sont produits, dans le cercle intime des acteurs de ces faits, I, 35, 51; III, 22-26. Il entre dans de minutieux détails, quelquefois inutiles au sujet, mais trahissant un écrivain qui rapporte ces faits uniquement parce qu'il les a vus. Il spécifie les jours ou les heures comme seul peut le faire un témoin : le lendemain, I, 29, 35, 43; trois jours après, II, 1; la dixième heure, I, 39; la sixième heure, IV, 6. Il donne les noms de personnages qui importaient peu au récif :
Philippe, André, Thomas, Judas, non llscariotc, Malchus. Plusieurs de ses récits sont vivants, et présentent une variété de situations que seul un témoin oculairo a pu rapporter. Qu'on lise en particulier l'épisode de la femme samaritaine où Ton relève une multitude de détails de temps, de lieu, d'action, insignifiants; la multiplication des pains, la guérison de l'aveugle-né, la résurrection de Lazare, la dernière cène, les différentes scènes de la passion et de la résurrection de Jésus.
Reconnaissons cependant que ces observations n'obligent pas à conclure nécessairement que l'auteur de l'évangile a été témoin oculaire des faits ; elles constituent seulement une forte présomption. En effet, nous trouvons dans les apocryphes du temps : Évangile des Hébreux, Actes de Pilale, Protévangile de Jacques, Histoire de Joseph le charpentier, autant de personnages dont les noms sont donnés, autant et même plus de détails sur les diverses scènes racontées. Et pourtant, on n'est pas autorisé à conclure de ces constatations que les auteurs de ces écrits ont vu les événements. Nous devons donc présenter des preuves plus adéquates de notre proposition.
A diverses reprises, l'écrivain déclare qu'il a été témoin oculaire des événements qu'il raconte. Nous avons démontré que lauteur du IV" évangile a écrit aussi la première épîtredc Jean. Or, dans les premières lignes de cette épîlre, il est nettement affirmé que lécrivain a vu ce qu'il rapporte et ce qu'il rapporte est contenu dans le IV^' évangile. Ce qui était dès le com-
mencement et que nous avons vu de nos yeux, ce que nous avons contemplé et ce que nos mains ont touché concernant le Verbe de la vie. — car la Vie a été manifestée et nous avons vu et nous rendons témoignage et nous vous annonçons cette vie éternelle qui était auprès du Père et qui nous a été manifestée, — ce que nous avons vu et entendu, nous vous l'annonçons à vous aussi, afin que vous ayez, vous aussi, communion avec nous, et notre communion à nous est avec le Père et avec son fils Jésus- Christ. Et nous vous écrivons ces choses afin que notre joie soit accomplie, I Jn. I, 1-4. Il ne peut être question ici, comme on l'a soutenu, de vision mystique.
Les témoignages que, dans l'évangile, l'écrivain se rend à lui-même se rapprochent beaucoup de celui que nous venons de citer. « Et le Logos devint chair et il habita parmi nous et nous contemplâmes sa gloire, eOeauafjieOa T/jvSô^av aÙTou ». I, 14. Comme précédemment, l'auteur parle au nom d'une collectivité, mais cela n infirme en rien sa qualité de témoin oculaire. Au chapitre XIX, 35, le témoignage est moins clair : « Et celui qui a vu a attesté et son témoignage est véridique; et celui-là sait qu'il dit vrai, afin que vous aussi vous croyiez ». Avons-nous ici le témoignage d'un ou de deux témoins : l'écrivain qui a vu les faits et les atteste, et lui-même se rendant le témoignages qu'il dit vrai, ou bien l'écrivain en appeHe-t-il au témoignages d'un autre, qui connaît sa véracité? On pourrait encore croire que l'écrivain déclare qu'il tient ce récit d'un témoin oculaire dont il garantit la véracité. La première hypothèse paraît la plus ]»lausible; un semblable procédé se retrouve en
effet dans les écrits johanniques. Dans l'évangile, Jésus en appelle k son propre témoignage; dans la 111*= épître de Jean, 12, nous avons un raisonnement analogue : Tout le monde et la vérité elle-même rendent témoignage à Démétrius; nous aussi nous lui rendons témoignage, et tu sais que notre témoignage est vrai. Enfin, le témoignage qui est rendu à l'auteur au chapitre XXI, 24, est décisif. Nous montrerons plus tard que ce chapitre est du même auteur que le reste de l'évangile. 11 y est raconté du disciple que Jésus aimait, que le Seigneur ayant dit de lui : Si je veux qu'il reste jusqu'à ce que je vienne, que t'importe? le bruit aurait couru qu'il ne mourrait pas, mais en réalité la parole ne comportait pas cette conclusion. A la suite nous lisons : C'est ce môme disciple, qui atteste ces choses, et qui a écrit cela, et nous savons que son témoignage est véridique. Cette attestation peut être celle de l'auteur lui-même ou celle de personnages, qui garantissent la véracité de l'évangéliste. Quelle que soit l'hypothèse adoptée , il s'ensuit que c'est le disciple bien-aimé qui a écrit le l\^ évangile. Or, nous avons vu que le disciple que Jésus aimait, était l'apôtre Jean , lequel a été témoin oculaire de la vie de Jésus, et témoin auriculaire de ses enseignements.
Il est vrai qu'on peut faire une autre hypothèse et penser que ces paroles visent seulement le passage oîi il est question de l'immortalité éventuelle du disciple que Jésus aimait. Mais si, comme nous le prouverons, ce chapitre XXI« est du même auteur que
les autres chapitres, il s'ensuit néanmoins que le disciple bien-aimé est celui qui a écrit tout l'évangile.
A ces preuves directes par lesquelles nous venons d'établir que Jean est l'auteur de l'évangile, on pourrait ajouter les passages où l'écrivain, rapportant des paroles ou des actes du Seigneur, II, 16-22 ; XII, 18 ; XVI, 2, 4, 32; XIV, 25-27; XVI, 13, 14, parle comme un témoin qui a vu ou entendu, mais qui n'a compris que plus tard la signification véritable de ce qu'il relate.
Plusieurs critiques cependant ont soutenu que l'évangile ne pouvait pas être l'œuvre d'un témoin oculaire, qu'il n'avait pas été écrit par Jean, mais par un de ses disciples. Nous avons déjà vu ce qu'il fallait penser de l'hypothèse de Delff, qui rejette l'identification de Jean avec le disciple que Jésus aimait. Relevons d'abord deux menues observations, qu'on a présentées pour établir que l'auteur n'était pas Jean, témoin oculaire des faits, mais un de ses disciples.
Puisque Jean est, dit-on, le disciple que Jésus aimait, il ne peut être l'auteur de l'évangile sans être taxé de présomption ou d'orgueil, pour avoir rappelé à diverses reprises l'amour de son maître pour lui. Pour nous, cette épithète, que se donne Jean, est plutôt une marque de reconnaissance et un témoignage de l'amour en retour de Jean pour Jésus. D'ailleurs, cette objection ne porte pas, puisqu'il est dit netlemcnt dans l'évangile, XXI, 24, que le disciple bien aimé en est l'auteur.
On a prétendu qu'en certaines scènes Jean était placé au-dessus de Pierre, et Ion a vu là le fait d'un
disciple de Jean, qui a voulu exalter celui-là aux dépens de celui-ci. Au dernier repas, Jean repose sur la poitrine du Seigneur, et Pierre s'adresse à lui pour qu'il demande au Seigneur le nom du traître, XII, 23, 24 ; lorsque Jésus est conduit chez le grand-prétre, Jean entre en même temps que Jésus, et Pierre reste dehors, près de la porte. Jean parle à la portière et fait entrer Pierre, XVIII, 15, 16. Lors de la résurrection, Jean va au tombeau avec Pierre, mais il court plus vite que lui, et arrive le premier, XX, 3, 4. Le choix de ces menus faits, assez insignifiants en euxmêmes, ne prouve en aucune façon l'intention chez l'auteur de rabaisser Pierre. Si tel avait été son but, il l'aurait atteint par des faits plus importants. Et remarquons que Pierre occupe en réalité dans l'évangile la première place. C'est lui qui parle au nom des disciples : Seigneur, à qui irions-nous? Tu as des paroles de vie éternelle, VI, 68, et c'est à lui que Jésus donne la charge de paître ses agneaux et ses brebis, XXI, 15-17.
L'argument sur lequel on a le plus insisté, pour établir que l'auteur n'avait pas été témoin oculaire et pour attribuer à un disciple de Jean la composition du lye évangile, est la différence qui existe entre cet évangile et les synoptiques, soit pour les faits, soit pour les discours. L'apôtre Jean, a-t-on dit, connaissait trop bien les événements pour les avoir rapportés d'une façon aussi défectueuse. Quant aux discours, ils présentent un mélange de paroles authentiques et de considérations thcologiques, qui ne peuvent être que
le fait d'un disciple, qui a rapporté indistinctement les enseignements authentiques de son maître, les traditions populaires ou les spéculations théologiques, postérieures à la mort du Seigneur, en particulier les doctrines paulinienncs. Nous établirons plus tard la valeur historique des faits et des discours rapportés dans le IV" évangile, et l'on verra s'il est nécessaire ou même utile, pour expliquer l'état des choses, de supposer l'intervention d'un disciple.
Le système de Wendt * précise davantage cette hypothèse de l'intervention d'un disciple dans la composition du IV*-' évangile. L'apôtre Jean, dit-il, aurait rassemblé deux groupes de discours du Seigneur, l'un, proclamant devant les Juifs de Jérusalem la communion intime de Jésus avec Dieu, et l'importance unique de celui-ci pour le salut de l'humanité; l'autre, rapportant son enseignement secret à ses apôtres. Analogues aux Logia de Matthieu, ces discours étaient introduits par de brèves notices. Ce recueil avait une haute valeur historique. Jean avait placé en tête le prologue pour mettre en garde les chrétiens d'Asie contre les fausses spéculations sur le Logos, en reproduisant la conception juive de la parole, une avec Dieu, par qui le monde a été créé et qui s'est manifi'stée dans le Christ historique. Ce document fut j)ublié, et c'est lui qu'ont connu Ignace et Justin. Personne, sinon ces deux écrivains, ne l'aurait connu. Cette ignorance nous paraît bien extraordinaire. Vers
i. Das JoliaimesevaTKjclium, {iùillnsQii, l'JOO.
1 an 100-125, un chrétien d'Asie, do l'école de Jean, aurait composé l'évangile actuel. Il aurait reproduit de mémoire les discours du recueil johannique, en y introduisant quelques enseignements, plus conformes aux idées de l'âge post-apostolique. Pour les récits, il aurait utilisé les évangiles synoptiques et des traditions qui n'avaient pas trouvé place chez ceux-ci. Des métaphores auraient été transformées en faits, ou matérialisées ou illustrées par des faits. Ainsi. lésus était la lumière et la vie ; l'idée s'est concrétée dans la guérison de l'aveuglc-né et dans la résurrection de Lazare. Cette attribution à deux auteurs différents des discours et des récits est prouvée par les divergences de vues entre les discours et les récits, par les défauts d'harmonie entre les discours et les récits qui les encadrent, par des dislocations d'arguments appartenant primitivement à un même contexte. Ainsi, Jésus, en parlant de ses œuvres, les appelle toujours Ipya, tandis que le récit les qualifie de <ir,{jieïa.
Observons d'abord que cette différence d'appellation est très naturelle. Jésus emploie un terme général, tandis que l'évangéliste spécifie les faits. D'ailleurs, sur les treize fois où Jésus a employé ce terme Ipy» en parlant de ses œuvres, sept fois c'était le mot propre, IV, 34; IX, 4; X, 37, 38, etc. ; huit fois, il était plus approprié que le terme oyii/eTa, V, 20, 36 ; X, 25, 32, etc., et une fois seulement arjfjieia était mieux approprié que epYot, VU, 28. Inversement, Jésus emploie aussi ce terme ari.uietov, IV, 48; VI, 26, et le terme epya est mis dans la bouche des frères de Jésus, YII, 2.
Par conséquent, ces deux termes sont employés dans leur sens ordinaire, tels que l'idée à exprimer l'exige. Quant aux incohérences, aux dislocations d'arguments, qu'on relève dans le IV'' évangile, elles prouveraient seulement, en supposant qu'on les admette toutes, que l'auteur n'était pas un très habile écrivain, qu'il n'a pas su ranger exactement les arguments de ses discours, les harmoniser toujours adéquatement avec les récits qui les encadrent. Enfin, contre cette théorie d'une double origine des récits et des discours du IV* évangile, il y aura toujours le fait capital de la tenue très uniforme du style et de la langue d'un bout à l'autre de l'évangile. La langue des récits est, à peu de chose près, identique à celle des discours. Or, à moins de supposer que l'évangélistc s'est appliqué à imiter l'apôtre, duquel provenaient les discours et qu'il a admirablement réussi, œuvre difficile, on l'avouera, on doit conclure à l'unité d'auteur pour tout l'évangile. Mais, en ce temps-là, on ne pratiquait pas ces imitations, et même en quel temps est-on arrivé à une aussi exacte ressemblance sur une aussi grande étendue de texte? Comment comprendre ensuite que cet habile écrivain n'a pas su faire cadrer les détails du récit avec les discours ? 11 est bien plus simple de supposer que l'auteur, déjà âgé, écrivait ou parlait beaucoup plus pour persuader et enseigner pratiquement que pour donner un enseignement doctrinal. 11 aura parlé au courant de sa mémoire, et relaté les faits et les arguments de ses discours dans l'ordre où il se rappelait les uns et les autres.
Signalons aussi une observation à laquelle Weizsâcker^ attache une grande importance. L'auteur du IV« évangile n'a pu être un témoin oculaire des faits et surtout n'a pu être un ami personnel de Jésus, Jean l'apôtre, car, dit-il, il est impossible que le disciple bien-aimé, qui a reposé sa tête sur la poitrine du Seigneur, ait pu représenter sa vie personnelle avec Jésus comme une vie avec le Logos incarné de Dieu. Il est impossible d'imaginer une puissance de foi et de philosophie suffisante pour oblitérer assez le souvenir d'une vie réelle et y substituer cette merveilleuse peinture d'un être divin. On comprend que Paul qui n'avait pas connu Jésus, qui n'avait pas été en contact avec Ihomme, ait pu susbtituer le Christ céleste au Christ terrestre, mais il n'a pu en être de même pour un homme qui aurait vécu en commerce quotidien avec Jésus. Si cette observation était juste cela reviendrait à nier que les apôtres, témoins de Jésus-Christ, croyant à sa messianité et à sa divinité, aient pu transmettre quoi que ce soit de la vie de Jésus. En réalité, il n'y a aucune impossibilité à ce qu'un ami personnel du Seigneur, qui avait vécu dans son intimité, qui, par cette vie de tous les jours et par les enseignements de son maître, avait connu ce qu'était celui-ci, non seulement dans ce qui paraissait aux yeux de tous, mais encore dans sa nature intime, que cet ami ait pu redire ce qu'il avait vu et répéter ce qu'il avait entendu. Or, Jean avait été le témoin