‹ Histoire des livres du Nouveau TestamentChapitre 14 sur 99 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Après avoir examiné les renseignements que les écrivains ecclésiastiques nous ont laissés sur l'origine des évangiles, il faut étudier ceux-ci en eux-mêmes pour saisir, s'il est possible, par l'analyse, la loi de leur formation. Cet examen doit porter principalement sur les évangiles, tels que nous les possédons. Cependant, comme base de cette recherche, nous devons nous demander si ces évangiles n'ont pas existé dans une forme antérieure ; en d'autres termes, si avant d'être écrits, ils n'ont pas été transmis oralement dans un état plus ou moins dispersé. Tous les critiques s'accordent à dire que les évangiles ont comme fond un enseignement oral, une tradition ; par conséquent, ils admettent un évangile oral primitif. Est-il possible d'en établir l'existence, d'en déterminer le contenu et la langue? Nous allons essayer de résoudre ces questions.

§ 1. — L'Évangile oral et son contenu.

Notre-Seigneur n'a écrit aucun de ses enseignements ; il n'a pas ordonné non plus à ses disciples de les garder par écrit, mais, à plusieurs reprises, il leur

a commandé de répéter ce qu'il leur avait dit : « Ce que je vous dis dans les ténèbres, dites-le au grand jour, et ce que je vous dis à Toreille, publiez-le sur le toit ». Mt X, 27. « Vous serez, dit-il à ses apôtres, mes témoins à Jérusalem et en Samarie et jusqu'aux extrémités de la terre ». Act. I, 8. Car la doctrine de Jésus était destinée à l'humanité tout entière. « Ce que je vous dis, je le dis à tous ». Me XIII, 37. « Allez, faites disciples toutes les nations... leur enseignant à garder tout ce que je vous ai commandé ». Mt XXVIII, 19, 20.

Et nous voyons l'apôtre Pierre, le jour de la Pentecôte, dès qu'il a reçu le Saint-Esprit, annoncer Jésus- Christ. Il prêche encore le surlendemain, et continue ses enseignements, puisque les Actes des Apôtres, II, 42, nous apprennent que les premiers convertis étaient assidus à suivre l'enseignement des apôtres. La fonction des apôtres, disent les Actes, VI, 4, était la prière et le ministère de la parole.

Or, il est possible de retrouver à peu près exactement ce qu'était la catéchèse orale primitive. La prédication apostolique, telle qu'elle nous est rapportée dans les dix premiers chapitres des Actes, portait sur Jésus de Nazareth, sur les miracles, les prodiges et les signes que Dieu avait opérés par lui , et principalement sur sa mort et sur sa résurrection. Saint Pierre lui-même nous donne un résumé de ce qu'a été cette première prédication; c'est en réalité un évangile abrégé.

« Vous savez, dit-»il à Corneille et aux personnes réunies dans la maison de celui-ci, ce qui est arrivé dans toute la Judée, en commençant par la Galilée, après le baptême que Jean a prêché, comment Dieu a oint d'Esprit Saint et de puissance Jésus de Nazareth, qui allait de lieu en lieu en faisant le bien et en guéris-

sant tous ceux qui étaient opprimés par le diable, parce que Dieu était avec lui. Et nous sommes témoins de toutes les choses qu'il a faites dans le pays des Juifs et à Jérusalem, lui qu'ils ont même fait mourir en le pendant au bois. Dieu Ta ressuscité le troisième jour, et a permis qu'il fût manifesté non à tout le peuple mais aux témoins, qui avaient été auparavant choisis par Dieu, à nous qui avons mangé et bu avec lui, après qu'il a été ressuscité d'entre les morts. Et il nous a ordonné de prêcher au peuple et de témoigner que c'est lui qui a été désigné par Dieu comme juge des vivants et des morts ; c'est à lui que tous les prophètes rendent ce témoignage que quiconque croit en lui reçoit le pardon des péchés par son nom ». Act. X, 37-43. Parlant aux juges du sanhédrin, Pierre caractérise sa propre prédication : « Il dit ce qu'il a vu et entendu », Act. IV, 2.

C'est de saint Paul surtout que nous apprendrons ce qu'était l'évangile oral. Il n'avait pas été témoin oculaire, ni auriculaire; par conséquent, ce qu'il prêchait c'était l'évangile qu'il avait entendu. Il nous le dit luimême : Il annonce ce qu'il a appris, I Cor. XV, 3. Nous pouvons donc en rassemblant toutes les allusions, qui sont contenues dans ses épîtres sur la vie et les enseignements de Notre -Seigneur, retrouver l'évangile oral. Ce ne sont d'ordinaire que des allusions, parce que Paul avait développé tout cela de vive voix. Voici ce que nous pouvons dégager des lettres de l'apôtre.

Jésus est de la race de David selon la chair, Rom. I, 3; il est né d'une femme. Gai. IV, 4, de parents israélites, Rom. IX, 4, 5 ; il a vécu pauvre, quoique riche, II Cor. VIII, 9; bien qu'étant en forme de Dieu, il a pris la forme de l'esclave, Philip. II, 5-8. Il fut doux et modeste, II Cor, X, 1 ; il n'a point cherché sa propre satisfaction, Rom. XV, 3; il s'est soumis à la Loi, Gai.

IV, 6 ; il n'a pas connu le péché, II Cor. V, 21 ; il a substitué le baptême à la circoncision, CoL II, 12.

La mort et la résurrection de Jésus-Christ étaient, avons-nous dit, l'objet principal de la prédication apostolique ; il en est de même pour saint Paul. Il dit qu'il n'a voulu connaître que Jésus et Jésus crucifié, I Cor. II, 2; il l'avait décrit aux Galates comme s'il avait été crucifié sous leurs yeux. Gai. III, 1. C'est devant Pilate que Jésus-Christ a rendu témoignage dans une belle déclaration, I Tim. VI, 13; il a été immolé comme agneau pascal, I Cor. V, 7 ; il a institué l'eucharistie dans la nuit où il fut livré, et Paul relate en détail cette institution, I Cor. XI, 23-29; mais il note que ceci lui avait été révélé par le Seigneur, I Cor. XI, 23. Les princes de ce monde ont crucifié Jésus, I Cor. II, 8 ; ce sont les Juifs qui l'ont fait mourir, I Th. II, 15 ; il a été pendu au bois, Gai. III, 13; il est mort sur la croix, Philip. II, 8; il est mort pour nos péchés, Rom. V, 6;

VIII, 34 etc. ; il est mort, il a été enseveli, et il est ressuscité le troisième jour, I Cor. XV, 3, 4 et Paul raconte les diverses apparitions de Jésus à Pierre, aux apôtres et aux disciples. Cf. Rom. I, 4; VI, 5, 9; VIII, 34; II Cor. V, 15, etc. Il fait allusion à l'ascension du Christ, I Tim. III, 16.

Paul rappelle aussi des paroles du Seigneur : « A ceux qui sont mariés j'ordonne, non pas moi, mais le Seigneur, qu'une femme ne se sépare pas de son mari et qu'un mari ne répudie pas sa femme », Mt XIX, 6; Me X, 9; I Cor. Vil, 10. Le Seigneur prescrit à ceux qui annoncent l'Évangile de vivre de l'Évangile, Mt X, 9-11; Le X, 7; I Cor. IX, 14. Il serait possible encore de citer d'autres passages des épîtres pauliniennes, qui se rapprochent des paroles du Seigneur. I Cor.

IX, 14 = Le X, 7; I Th. IV, 8 = Le X, 16; Gai. IV, 17 = Mt XXIII, 13; I Cor. IV, 12, 13 = Le VI,

28; I Cor. VI, 5 = Mt V, 39, 40; l Cor. XIII, 2 = Mt XVII, 20; I Cor, XIII, 3 = Le XII, 33; Rom. XII, 14 = Le VI, 28. Les réminiscences de paroles du Seigneur sont trop nombreuses pour que nous les citions ^ .

On pourrait relever de même dans les épîtres de saint Pierre, I, 21; III, 18; II, 24 ;I, 19, 20, 21; III, 21, 22; de saint Jacques, I, 5, 6, 22; II, 5, 13; III, 1, 12; de saint Jean, I Jn IV, 2, 9; I, 7; II, 2 etc., dansl'épître aux Hébreux, II, 9; VII, 14; IV, 15; V, 8, 7; VI, 6; XIII, 12 ; VIII, 1 ; IX, 24 et surtout dans les Actes des Apôtres, des traces de cette catéchèse orale. Son existence nous a été d'ailleurs attestée, à diverses reprises, par les écrivains ecclésiastiques. Qu'on se rappelle les témoignages très formels de Papias, de saint Irénée, d'Origène, de Clément d'Alexandrie, d'Eusèbe. Clément d'Alexandrie affirme que les anciens n'ont pas écrit parce qu'ils ne voulaient pas consacrer à écrire le temps qu'ils pouvaient employer à prêcher 2.

Holtzmann résume dans les lignes suivantes' l'opinion de la critique moderne : « La tradition synoptique écrite doit ses caractéristiques les plus frappantes à ce fait qu'elle a grandi pendant longtemps oralement et qu'elle est le produit du souvenir des communautés; en premier lieu de la communauté de Jérusalem, où les principaux témoins de la vie de Jésus étaient réunis et échangeaient leurs pensées; puis de celle de la chrétienté à l'intérieur et à l'extérieur de la Palestine, où les paroles et les actions de Jésus avaient été portées dans le cadre esquissé où elles furent conservées avec soin. »

1. REScn, Agrapha. Leipzig, i889. Ropes, Die Sprûcher Jesu. Leipzig,

a. Ed. Prophet., 37.

3. Band-Com. zum Neuen Testament, I, p. ao, 3« Aufl. Tûbingen,

Nous avons maintenant à nous demander dans quelle langue était écrite cette catéchèse orale; mais, comme elle reproduisait renseignement du Seigneur, il faut savoir d'abord quelle langue parlait celui-ci.

§ 2. — Iiangue de Notre-Seigneur et des Logia.

Jésus était un enfant du peuple, et il a parlé non à de savants docteurs, mais au peuple qui, dans les villes et les bourgades de la Galilée et de la Judée, s'assemblait autour de lui pour entendre ses enseignements. La conclusion qui s'impose, c'est qu'il a parlé le langage en usage chez ses compatriotes contemporains. Or, cette langue était l'araméen de Palestine.

L'araméen est une langue sémitique, apparentée à l'hébreu, à l'assyrien et à l'arabe. On en distingue plusieurs dialectes : l'araméen du nord ou syriaque, l'araméen oriental ou de Babylonie, l'araméen occidental ou de Palestine, lequel se subdivise en dialectes de Jérusalem, de Samarie et de Galilée.

Quand et comment l'araméen supplanta-t-il chez les Juifs l'hébreu comme langue populaire? c'est une question encore assez obscure. Ce n'est pas, comme on l'a dit, en Babylonie, que les Juifs abandonnèrent leur langue pour parler celle du pays. L'araméen de Babylonie offre assez de différences dialectales avec celui de Palestine pour qu'on ait pu les ranger en deux classes différentes ; de plus, il ressort du témoignage des derniers livres de la Bible qu'au temps d'Esdras et même de Néhémie, Néh. XIII, 23 et suisf., les Juifs parlaient encore hébreu, sauf un certain nombre d'entre eux qui ne comprenaient plus que la langue d'Azoth. La substitution de langue s'est donc opérée probablement d'une autre façon.

L'araméen paraît avoir été, dès le viii® siècle avant Jésus-Christ, la langue internationale de l'Asie antérieure, soit pour le commerce, soit pour les relations politiques des peuples entre eux^ Cette langue étendit au loin son domaine, puisque nous en retrouvons des traces en Asie Mineure, en Egypte, en Arabie, et que, sous les Achéménides, elle devint la langue officielle des régions occidentales de l'empire perse. Elle était la langue nationale des tribus avoisinant les Juifs au nord et à l'est. A Tyr et à Sidon, dans le pays de Moab et d'Edom, au pays des Nabatéens, en Samarie même, on parlait araméen ; les inscriptions le prouvent.

On peut comprendre maintenant comment cette langue a supplanté l'hébreu. Lors de la transportation des Israélites en Assyrie et en Babylonie, il ne resta en Palestine qu'un assez petit nombre de natifs, gens d'ailleurs d'obscure condition. Des tribus d'origine araméenne vinrent remplacer les exilés. De ce mélange de peuple et des rapports avec les Araméens voisins, il s'ensuivit que la langue araméenne devint prépondérante en Palestine. Lorsque les exilés revinrent, ils parlaient encore la vieille langue, mais ils étaient trop peu nombreux pour la faire dominer de nouveau, et d'ailleurs l'infiltration araméenne se continuait par suite des mariages entre Juifs et natifs immigrés, malgré les protestations des chefs de la nation et des docteurs. L'hébreu lutta cependant longtemps et avec succès contre l'araméen ; c'était la langue des Livres saints, de la Loi, qui était lue chaque semaine dans la synagogue, des chants liturgiques du temple, des discussions et de l'enseignement des docteurs. C'est vers le temps des Macchabées, que l'araméen paraît avoir pris la prépondérance définitive comme langue popu-

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