De viris ilL
Rome n'étaient pas satisfaits de Pavoir seulement entendu et qu'ils demandèrent à Marc de leur laisser un monument écrit de la doctrine qui leur avait été oralement transmise. Et ainsi fut écrit l'évangile qui porte le nom de Marc ; Pierre approuva cet écrit pour l'usage dans les églises ^ Nous aurions dans ce témoignage de Clément d'Alexandrie une date assez précise sur l'époque de composition du second évangile. Irénée est moins précis ; Marc a écrit la prédication de Pierre après l'IÇoSov de Pierre et de Paul; est-ce la sortie de Rome ou celle de la vie? Ces légères divergences modifient peu la date de composition de l'évangile de Marc. Il a été écrit vers 64-67, soit peu avant, soit peu après la mort de Pierre, et cela doit être, s'il a été écrit à Rome. Rien n'empêche de croire que Marc aura fait un premier travail de composition, auquel ferait allusion Papias, ou [aévtoi xaÇei, puis qu'il aura composé l'évangile, tel que nous l'avons actuellement, dans un ordre suffisamment chronologique et avec un but bien déterminé.
La tradition subséquente est assez variable. Théophylacte place la composition de l'évangile de Marc dix ans après la mort du Seigneur ; la Chronique pascale en l'an 40 ; saint Jérôme, dans sa Chronique, la troisième année du règne de Claude, en 43. Les critiques actuels ne s'accordent pas davantage. Quelquesuns la placent vers les années 42-49, Patrizi, Glaire, Bisping, Reithmayr, Gilly; d'autres la reculent jusque vers le milieu du ii® siècle, Baur ; mais la majorité fixe la composition vers l'an 62-67. Cornely croit que l'évangile de Marc n'a pu être écrit avant l'an 52, ni après l'an 62. Harnack, dans sa table chronologique*, dit : probablement, 65-70, l'évangile de Marc. Il en avait
i. EusÈBE, Hist, eccL, n, 15, 2.
2. Die Chronologie der alUhr. Litleratur, !•' B., p. 718, Leipzig, 1897.
déjà fixé précédemment la composition entre 65-85, parce qu'il ne pouvait déterminer une date plus précise ; mais il ajoute qu'il ne voit aucune preuve décisive pour placer Técrit après la ruine de Jérusalem; au contraire, l'impression que ce livre a été écrit avant la destruction de cette ville est pour lui plus forte.
L'étude interne de l'évangile n'a pas, en e£Fet, des renseignements très nets à nous fournir sur l'époque de composition. Tout ce qu'on a pu dire à ce sujet nous paraît vague, et ne prouve quoi que ce soit ni pour une date antérieure, ni pour une date postérieure à 70. On a cru voir dans quelques passages, III, 9, 11-13, l'indication de faits postérieurs à la ruine de Jérusalem ou qui ne se sont réalisés que tardivement, tels que les persécutions, la haine du nom chrétien, lesquels ne seraient ainsi qu'une prophétie /?o«^ e\>entum. Pour que ces observations aient une force probante, il faudrâit refuser à Notre-Seigneur la prévision de l'avenir et la possibilité de le prédire, ce qui serait absurde. Tout bien examiné, la date probable pour la composition du second évangile est celle que donnent saint Irénée et Clément d'Alexandrie, l'an 64-67.
§ 7. — But de Tauteur et caractéristiques doctrinales du second évangile.
Il ressort de ce que nous avons dit précédemment que Marc, en écrivant son évangile, avait, tout aussi bien que Matthieu et Luc, une doctrine à faire prévaloir. Cette doctrine, croyons-nous, était celle de la filiation divine de Jésus-Christ. Marc voulait prouver que Jésus était le Fils de Dieu, mais il n'écrivait pas une thèse. Il a donc rattaché à cette doctrine principale, celle de Jésus Messie. D'ailleurs, ces trois aspects de la personnalité de Jésus, Messie, Fils de l'homme. Fils
de Dieu, se soudent intimement Fun à l'autre; Jésu^ était Tun parce qu'il était Tautre, et réciproquement. Une étude rapide va nous montrer comment Tévangéliste a établi que Jésus était Fils de Dieu, qu'il était homme et qu'il était le Messie.
En tête du livre est placée l'idée fondamentale : Évangile de Jésus-Christ, Fils de Dieu. La suite du récit prouve cette affirmation préliminaire. Jésus est baptisé dans le Jourdain, l'Esprit descend sur lui et une voix du ciel dit : Tu es mon Fils bien-aimé, I, 10, 11. Dès le commencement de son ministère, Jésus commande avec autorité aux esprits impurs, et ceux-ci déclarent qu'il est le saint de Dieu, I, 24, et, plus tard, qu'il est le Fils de Dieu, III, 11; V, 7. Mais Jésus leur impose silence, car il se réservait de montrer lui-même par ses actes ses rapports avec Dieu. Au paralytique, II, 5, il dit : Tes péchés sont pardonnes. Des scribes protestent : Dieu seul peut pardonner les péchés. Et Jésus revendique ce pouvoir, réservé à Dieu, II, 10-12. C'est lui qui appelle les pécheurs, II, 17; il se déclare, en tant que Fils de l'homme, le maître du sabbat, II, 28, et prouve ce pouvoir en guérissant l'homme à la main sèche, un jour de sabbat, III, 5. Il guérit les malades par le simple contact, I, 31; VI, 56, et déclare que la guérison de Thémorroïsse est due à sa foi, V, 34. Il commande aux forces de la nature ; il apaise la tempête, IV, 39; il marche sur les flots, VI, 48. Il s'attribue, comme venant de lui-même, un pouvoir qui dépend de Dieu : a II n'est personne qui, après avoir fait un miracle en mon nom, puisse dire du mal de moi », IX, 39 ; or, les miracles se font au nom de Dieu seul. Et, un peu avant, il s'identifie avec le Père qui l'a envoyé, IX, 36 : « Celui qui reçoit un de ces enfants en mon nom me reçoit moi-même; et quiconque me reçoit ne reçoit pas seulement moi, mais aussi celui
qui m'a envoyé. » Il se transfigure en présence de trois de ses apôtres, et une voix sortie de la nuée dit : « Celui-ci est mon fils bien-ainré, écoutez-le. » A deux reprises, Jésus affirme qu'il donnera sa vie pour racheter l'homme, X, 45 : « Le Fils de l'homme est venu pour donner sa vie en rançon pour plusieurs, » et XIV, 24 : « Ceci est mon sang de l'alliance répandu en faveur de heaucoup. » Jésus se donnait donc lui-même pour la rémission des péchés. Il a annoncé longtemps d'avance ses souffrances, sa mort, sa résurrection, VIII, 31 ; IX, 31 ; X, 33, 34; il prédit les détails de sa passion : les Gentils l'outrageront, cracheront sur lui, le flagelleront et le feront mourir, Jésus connaît les sentiments secrets des hommes, les pensées inexprimées de leurs cœurs, II, 8; VIII, 17; XII, 15. Il connaît l'avenir des fils de Zébédée, X, 39 ; ce qui doit arriver à ses disciples, la conduite de Pierre, XIV, 27-31; il prédit tout ce qui arrivera après sa mort, XIII, 1-37.
Toutes ces paroles du Seigneur que l'évangéliste rapporte, les faits qu'il relève, établissent très nettement que Jésus participait à la puissance divine, par conséquent à la nature de Dieu. C'est la doctrine que Marc a voulu dégager des miracles et des enseignements du Seigneur. Il termine presque son évangile par une parole identique à celle par laquelle il l'avait ouvert : « Vraiment cet homme était fils de Dieu », dit le centurion devant Jésus crucifié, XV, 39. Observons, en terminant, que l'évangéliste a enseigné la divinité de Jésus dans la mesure où elle pouvait être comprise de ses auditeurs et où il la comprenait luimême. Et cet enseignement discret prouve bien qu'il racontait des faits certains, et reproduisait des paroles authentiques du Seigneur, car, s'il en avait été autrement, il aurait été beaucoup plus explicite dans sa dé-
ihonstration. Si, en particulier, il avait subi l'influence de saint Paul, il aurait retravaillé ses documents dans le sens de la théologie paulinienne, surtout en ce qui concerne la divinité de Notre-Seigneur; ce qu'il n'a pas fait.
Marc enseigne aussi très nettement que Jésus était homme ; en 14 passages, Jésus se désigne sous son titre de uloç Tou avOptoTTou. Son humanité réelle ressort des faits que relève l'évangéliste. Il est inutile de passer en revue tous les passages où l'on voit que Jésus s'acquitte des fonctions naturelles de l'homme : boire, manger, dormir, voir, être vu, toucher, être touché; en un mot, agit comme tout autre homme. Mais il n'avait pas seulement pris une enveloppe humaine ; intérieurement, c'était aussi un homme, III, 5; X, 14; il est indigné, affligé de l'aveuglement des Juifs. Il a un esprit, II, 8, une âme, XIV, 34; il se retourne pour voir qui Ta touché, V, 30; il pose des questions, apparemment pour être informé de ce qu'il demandait, VIII, 5; enfin Jésus manifeste tous les sentiments ordinaires de l'humanité.
Quant à la messianité de Jésus, Marc la relie aux événements qui en furent la manifestation. Dans ses premières missions en Galilée, Jésus ne revendique pas le titre de Messie, à moins qu'on ne veuille tenir pour tel les deux passages où il se qualifie de Fils de l'homme, II, 10, 28, ce qui, on l'avouera, n'était guère explicite; d'ailleurs, sa conduite à Césarée prouve qu'il n'avait pas encore fait connaître sa messianité. Sur le territoire de Césarée, VIII, 29, Pierre confesse que Jésus est le Messie ; alors, celui-ci recommande sévèrement de ne parler de lui à personne. Puis, dès ce moment, il essaye d'apprendre à ses disciples quel devait être le Messie; au Messie glorieux et triomphant, qu'ils attendaient, il oppose le Messie souffrant.
mort et ressuscité, VIII, 34; IX, 31; X, 33. Enfin, à Jéricho, le mendiant aveugle le salue du titre de Fils de David, X, 47, 48; à son entrée à Jérusalem, il est reçu par la foule comme celui qui inaugure le nouveau règne de David, XI, 10. C'est le peuple qui l'acclame Messie. Devant le sanhédrin, Jésus, adjuré par le grand-prêtre de dire s'il est le Messie le Fils du béni, répond affirmativement et annonce que le Fils de l'homme siégera à la droite du Tout-Puissant et viendra sur les nuées du ciel. C'est l'affirmation officielle de la messianité de Jésus. De ces textes il résulte que Marc, tout en voulant établir, en première ligne, que Jésus était le Fils de Dieu, a saisi celui-ci dans son être entier en démontrant en même temps qu'il était homme et le Messie.
Tel a été le point de vue principal auquel s'est placé l'évangéliste. A-t-il voulu comme but subsidiaire expliquer l'incrédulité du peuple juif, en montrant que Jésus ne s'était pas manifesté à lui comme le Messie? Il est vrai que Marc insiste plus que Matthieu et Luc sur le silence que Jésus impose à tous sur les miracles qu'il opérait, et sur sa qufidité de Messie et de Fils de Dieu; Cf. I, 24, 25, 34, 43; III, 11, 12; V, 43; VII, 36; VIII, 26, 30; IX, 8, mais il ne ressort pas de ces textes que, ainsi qu'on l'a soutenu * , Jésus a caché sa messianité jusqu'à la fin de sa vie. Qu'on remarque, d'abord, que ces injonctions de silence ne se trouvent que dans les neuf premiers chapitres de l'évangile et que, dans les suivants , loin d'ordonner le silence sur sa qualité de Messie, Jésus la proclame lui-même. L'explication la plus naturelle de ces faits est que l'enseignement du Seigneur sur sa propre nature et sur sa mission a été lent et progressif. Il a montré d'abord
i . Wrede, Dos Messiasgeheimnis in den Evangelien, GÔttingen, 1901.
quel il était par ses actes, et il a imposé silence à ceux qui voulaient hâtivement proclamer sa qualité de Messie; puis, lorsque ses disciples ont compris, ou ont été en état de comprendre quel devait être le Messie, il a provoqué la confession de Pierre, sur le chemin de Césarée; mais il a maintenu encore l'ordre de se taire à Fégard du peuple. Il laisse ensuite proclamer sa qualité de Messie par la foule qui le salue Fils de David, et bénit l'arrivée du royaume messianique. Enfin, à la face du sanhédrin, du grand conseil de la nation, il déclare nettement qu'il est le Messie, Fils de Dieu. Et les scribes et les grands-prêtres, qui l'insultaient sur le Golgotha, savaient bien que Jésus avait revendiqué la qualité de Messie, XV, 32. De cet ensemble de faits, nous concluons que la révélation de Jésus sur sa messianité a suivi une marche qu'on pourrait appeler pédagogique ; il l'a préparée et ne l'a faite définitivement et au grand jour que lorsque le moment décisif a été venu. Le but de cette conduite du Seigneur était de modifier progressivement les idées contemporaines du peuple juif sur le Messie et de faire comprendre peu à peu, à ses disciples d'abord, au peuple ensuite, que le Messie n'était pas un souverain temporel, qui établirait la domination d'Israël sur toutes les nations, mais qu'il serait le roi d'un royaume spirituel, du royaume de Dieu, annoncé par les pro*» phètes.