BOERHAAVE
Telle est la grande réputation dont a joui ce célèbre médecin parmi ses contemporains, ses successeurs immédiats, renommée qui se justifie d’ailleurs par son immense savoir, ses hautes qualités intellectuelles, sa grande valeur de clinicien ; telle a été aussi la vogue de son système médical, que l’on doit tenir le plus grand compte, au point de vue historique, des écrits de Boerhaave. Nous avons donc étudié avec très grand soin ce qu’il nous a laissé sur les affections de la gorge et nous avons constaté qu’il a créé quelques entités morbides nouvelles et donné aux affections déjà connues son cachet propre. Mais, pour comprendre la pathogénie qu’il invoque et le
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traitement qu’il conseille, il est bon de rappeler en quelques mots ses doctrines.
Boerhaave est un iatro^canicien qui fait des emprunts continuels au iatrochimisme et même aux anciennes conceptions humorales. Il modifie les matériaux empruntés; il les fond en quelque sorte ensemble, de façon à en former un tout véritable et non un assemblage disparate. Déjà créateur à ce point de vue, il enrichit encore le fonds traditionnel par des connaissances tirées de son observation clinique ou de ses études très approfondies en chimie et en physiologie.
Comme les iatromécaniciens, il admet que l’inflammation résulte, dans un organe donné, de la stase. Celle-ci accumule les globules rouges en un certain point et ceux-ci reçoivent incessamment des chocs du sang en circulation, d’où un échauffement progressif; d’autre part, les globules rouges dilatent les parties, d’où tuméfaction de la région; la masse des hématies rapprochées lui donne une couleur d’un rouge intense, d’où rougeur de ces parties, d’ailleurs très riches en vaisseaux, comme l’avait remarqué Ruysh (Voy. ses Thésaurï). L’arrêt du sang reconnaîtrait des mécanismes fort divers ; s’il est plus épais, plus visqueux, par suite de certains troubles chimiques (fermentations, acidité ou alcalinité exagérée, âcreté, etc.), si la circulation générale est languissante, le liquide s’arrêtera pour les causes les plus légères .D’autre part, le spasme des vaisseaux engendré par le froid ou d’autres pertubations nerveuses réalise la stase en rétrécissant leur calibre. Une compression mécanique quelconque a les mêmes effets. Pour donner une idée de la complication extrême de cette pathogénie, qui semble d’abord si simple, nous allons donner un curieux pas-
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sage des œuvres de Boerhaave où il étudie l’action désastreuse que peut exercer parfois sur l’organisme l’air chaud. « L’air trop chaud dissipe les parties les plus humides des yeux, de la bouche, dessèche les petits vaisseaux de ces organes et des poumons, empêche leur action, emporte les humeurs externes qui sont les plus ténues, brûle en quelque sorte les internes qui restent, rapproche, condense, dessèche, dissipe les parties aqueuses, spiritueuses, salines, volatiles, augmente les parties salines fixes, les huiles grossières, donne lieu à l’imperméabilité des humeurs, à l’allongement et à l’affaiblissement des fibres et aux affections qui en résultent. »
11 y avait donc des maladies caractérisées surtout par les lésions des solides (relâchement ou excès de tension des fibres qu’on supposait constituer tous les organes) ou des liquides (fermentation, acidité, alcalinité exagérée, âcreté, augmentation anormale de certains sels). Mais Boerhaave était trop bon clinicien pour ne pas faire jouer un grand rôle au système nerveux. Les masses centrales (cerveau, cervelet, moelle) engendrent le fluide nerveux qui, transsudant à travers leur substance, parcourt incessamment les nerfs et de là se répand dans toute l’économie. Or, lorsque ce fluide est troublé, il en résultera des paralysies, des spasmes et même des inflammations si, par suite d’un rétrécissement mécanique considérable en un certain point, la circulation s’y trouve supprimée. C’est à une perturbation morbide de cette nature que Boerhaave rattachait sa fameuse angine spasmodique, qui paraît être le croup. Enfin, il avait même adopté cette idée de beaucoup de iatrochimistes, que les fièvres sont produites par un ferment spécial.
Boerhaave définit 1 angine une maladie caractérisée par
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de la dyspnée, de la dysphagie, de la douleur, de la tuméfaction et de la rougeur à la gorge, résultant d’une inflammation. Le mot gorge est pris dans le sens général qu’on lui donnait à cette époque (isthme, pharynx, larynx et même trachée).
Il distingue, comme Sennert et Ethmuller, une angine avec lésions insignifiantes, et une angine avec lésions franches ; mais sa première variété ne rappelle ni l’esquinancie bâtarde de ces auteurs, ni la cynanche des anciens. On voit qu’il s’agit en réalité plutôt de dysphagie d’origine nerveuse que de phlogose. Le mal, dit-il, arrive à la période ultime d’un certain nombre de maladies chroniques ; le teint est pâle, terreux, l’afifaiblissement considérable, et la peau sèche. Le plus souvent, elle survient peu avant la mort; aussi ne relève-t-elle guère de la thérapeutique. D’autres fois, l’origine, toute autre, doit être cherchée dans le poumon. Dodonœus, qu’il ne cite pas, avait publié une observation de ce genre, qui paraît avoir été le point de départ de cette affirmation assez risquée de Boerhaave.
L’angine avec lésions matérielles évidentes comprend un grand nombre de variétés, qui tiennent à la différence de siège (base de la langue, palais, voile, tonsilles, pharynx proprement dit, larynx, trachée ou même os du crâne et de la face, quand de volumineux polypes nés dans leurs cavités intérieures obstruent secondairement la gorge et l’enflamment) ou à la dissemblauce clinique (œdémateuse, catarrhale, inflammatoire, purulente, squirrheuse, cancéreuse, convulsive).
Dans l’angine œdémateuse, la dyspnée et la dysphagie sont déterminées par une tuméfaction lymphatique ou aqueuse. La lymphe, au lieu de se mélanger
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avec le sang, reste dans les cavités qui la sécrètent, quand les conduits vecteurs sont obstrués par des concrétions calcaires, des masses charnues, ou quand les vaisseaux lymphatiques eux-mêmes ont leur calibre effacé par une compression du voisinage, un spasme, etc. La tuméfaction est aqueuse, blanche, froide. En gênant le fonctionnement de la gorge, elle occasionne des troubles de la déglutition et de la respiration ; si le mal augmente, le malade peut suffoquer (œdème des replis aryténo-épiglottiques). Comme traitement, on tâchera de rétablir le cours de la lymphe par des gargarismes excitants, des onctions, des frictions sur le cou, etc.
L’angine inflammatoire semble résulter d’une prédisposition naturelle chez certains malades. Les causes relevées par Boerhaave sont assez complètes, mais ne diffèrent pas de l’étiologie courante, qu’on retrouve dans d’autres auteurs, par exemple dans Hoffmann (froid, exercice immodéré de la voix, mets âcres ou trop chauds, etc.). Les différences de siège établissent dans cette angine inflammatoire des sous-variétés fort importantes.
A. — \Jangine trachéale, caractérisée par une douleur vive,une forte dyspnée, une voix rauque, d’un timbre spécial, par de la rougeur et de la tuméfaction des parties du cou, par de la dysphagie.
B. —La laryngite, dont les symptômes sont assez semblables à ceux énumérés plus haut, mais avec crises de suffocation redoutables, troubles marqués de la voix qui a un timbre aigu très élevé.
C. L inflammation des muscles qui font mouvoir l’os hyoïde. Cette espèce se distingue par une absence de dyspnée, de la gêne dans les mouvements de la déglu-
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tition ; pas de tuméfaction, ni de rougeur intense, mais de la sensibilité superficielle.
D. —'La pharyngite proprement dite (synanche pharyngienne) avec rougeur et tuméfaction au delà de l’isthme ; peu de dyspnée, mais beaucoup de dysphagie. Les aliments refluent par le nez ou tombent dans le larynx, et déterminent des quintes de toux pénibles.
E. —La synanche tonsillaire, forme la plus habituelle de l’angine inflammatoire, dont Boerhaave décrit bien l’aspect clinique. Il signale la douleur auriculaire, la surdité plus ou moins accusée qui survient quelquefois, les craquements que le malade entend, quand il déglutit.
F. — IJinflammation diffuse dont la symptomatologie est un mélange- de celles des variétés précédentes. Boerhaave insiste, à propos de l’angine inflammatoire, sur la compression des jugulaires qui tuméfie, rougit la face fait saillir les yeux, amène de l’abattement, de l’hyperesthésie avec obnubilation du côté des yeux, des oreilles, etc.
G. — angine purulente n’est qu’un degré plus accusé de l’angine inflammatoire ordinaire ; les tonsilles y sont très sujettes, puis viennent le voile, la base de la langue, etc. Quand un abcès se forme, on en est averti par les signes habituels de la suppuration. On doit alors hâter la maturation par des gargarismes appropriés; puis il faudra ouvrir au plus vite pour amener une détente marquée des symptômes. Comme on le voit, Boerhaave est un interventioniste. L’angine suppurative, selon lui, ne se voit guère à la trachée et au larynx, parce que le mal, déterminant d’emblée un gonflement qui étouffe le malade, n’a pas le temps d’évoluer. Aussi,
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quand on craint une lésion de ce genre, il faut pratiquer sans retard la trachéotomie.
H. Vangine gangreneuse est le degré le plus élevé du processus inflammatoire; elle est souvent contagieuse . ou survient dans divers états fébriles. Elle se reconnaît à la diminution rapide des douleurs, l’affaissement de la tuméfaction, la sécheresse des lèvres et leur teinte livide; on l’observe surtout au niveau de la tonsille ou de la luette.
Comme terminaison possible de l’angine inflammatoire, Boerhaave ajoute qu’il peut survenir des indurations difficiles à guérir, surtout si le squirrhe tourne au cancer (Voy. Avicenne et les auteurs du moyen âffe. Tome I, p. 103).
angine convulsive de Boerhaave semble comprendre à la; fois la laryngite striduleuse et le croup. Mais cet auteur signale aussi les spasmes qu’on rencontre chez les épiléptiques, les hystériques, les hypocondriaques ; selon lui, ils reviennent souvent, peuvent effrayer beaucoup, mais sont sans grand danger. Comme ils sont secondaires, leur traitement doit être celui de la maladie principale. A côté du spasme, il peut y avoir de la paralysie; d’où dysphagie et dyspnée. Si ces troubles surviennent chez des sujets ayant des douleurs de jambes (goutte), la terminaison peut être funeste (métastase laryngée ou pulmonaire?).
Boerhaave admettait encore des angines secondaires à la scarlatine, la rougeole, la variole, etc.
Quant à son esquinancie parotidienne, ce n’est pas autre chose que nos oreillons, ainsi que certains auteurs l’ont justement fait remarquer.
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