IV. — ANGINE RHUMATISMALE
Les rapports qui existent entre certaines angines et le rhumatisme articulaire aigu ne furent signalés qu’assez tardivement, au cours du xix® siècle 2. D’ailleurs nos prédécesseurs immédiats, ignorant les doctrines infectieuses qui ont éclairé d’un jour si nouveau la pathogénie d’un grand nombre d’aflPections, méconnaissaient les termes de la relation qui existe entre l’inflammation pharyngée et celle des articulations. Ils croyaient que la cause hypothétique, qui engendre ces dernières, portait tout simplement ses effets sur la gorge comme sur les cavités articulaires, et qu’il s’agissait en somme de phénomènes absolument semblables à ceux qu’on observe au cours de la goutte 3. Ils ne se doutaient nullement que le pharynx servait de porte d’entrée aux facteurs pathogènes du rhumatisme articulaire aigu, et, si la plupart d’entre eux affirmaient d’une façon absolue la priorité de la phlegmasie du gosier, c’était seulement par l’observation
1. Voir cliniques de Trousseau, Angine diphtérique, ce que l’auteur dit sur ce point. — 2. Voir, pour les quelques précurseurs plus ou moins conscients des époques antérieures, volume îV, p. 244 et suivantes. Pour éviter toute confusion, rappelons que l’adjectif rhumatismal a été appliqué longtemps aussi aux maladies a frîgore ; mais, la distinction est facile. — 3. Il y eut même confusion entre les angines rhumatismales et goutteuse. Voir volume IV, p. 245. Cette idée d’une cause interne se manifestant sur le pharynx comme sur les articulations a été nettement développée par Lasègue. Voir volume IV, p. 255.
EXPOSÉ SYNTHÉTIQUE
clinique qu’ils étaient arrivés à cette conclusion. Si on lait abstraction d’un passage assez obscur de Musgrave et de Péterson on peut dire que Boerhaâve, Cullen et Stoll^ lui-même sont restés muets sur cette affection. Toutefois elle a été mentionnée probablement par Sauvages 3, sous le nom d’angine métastatique. Heberden^ et Haygarth en dirent quelques mots. Frank^ en a parlé d’une façon incontestable, en signalant la rougeur cramoisie de la gorge, l’intensité de la douleur et de la dysphagie, les souffrances musculaires, bien qu’il n’ait pas parlé des arthrites, Bouillaud^ avait bien observé que certains rhumatisants se plaignent de la gorge, mais il n’avait vu dans ce fait qu’une simple coïncidence. Monneret'' conclut au contraire que le rhumatisme peut frapper les articulations, les muqueuses et les viscères, en se fondant sur les conceptions hippocratiques et sans fournir de preuves cliniques à l’appui. Valleix^, rappelant la description de Frank, faisait de l’angine rhumatismale une simple variété de l’angine pharyngée, se distinguant par des douleurs plus intenses, des irradiations douloureuses, aux muscles du cou et des épaules, une rougeur intense couleur de garance et il passe ainsi que son modèle sous silence les arthrites. Mêmes idées dans l’article a Angine » de Blache 9 et Chomel du Dictionnaire en 40 volumes. Si on finit par admettre un type morbide spécial pour le pharynx, les rapports avec les déterminations articulaires n’étaient pas affirmés ou du moins on nelesregardait pas
1. Voir volume IV, p. 245. — 2. Voir volume IV, p. 245. — 3. Voir volume IV, p. 245. — 4. Voir volume IV, p. 246. , — 5. Voir volume IV, p. 246. — 6. Voir volume IV, p. 247. — 7. Voir volume IV, p. 247. L’auteur s’appuie évidemment sur les conceptions de la médecine ancienne, notamment sur les idées métastatiques. — 8. Voir volume IV, p. 247. — 9. Voir volume IV, p. 248.
AXGINE RHUMATISMALE
comme constants. Trousseau ^ eut le mérite de voir les relations intimes que n’avaient pas su démêler ses devanciers, ainsi que l’antériorité de l’angine. Il insiste sur la rougeur foncée, sur 1 intensité de la dysphagie et néanmoins sur 1 absence de gonflement et de lésions inflammatoires graves. Cette contradiction apparente, il l’explique par ce fait que le mal résiderait dans la tunique musculaire du pharynx, bien plus que dans la muqueuse de l’organe. L’intensité de la réaction, la coloration feraient pensera l’érysipèle ou à l’angine phlegmoneuse ; mais l’évolution du mal prouve qu’il n’en est rien.Fernetpuis Lasègue^ insistèrent beaucoup sur l’antériorité de l’angine; mais ce dernier ne pense pas que le tableau morbide de Trousseau soit exact dans tous les cas. Il penche à admettre que l’angine rhumatismale peut être polymorphe. Fernet suppose que l’évolution est toujours très rapide, comme le pensait Trousseau. Mais, ainsique Lasègue, il croit que le pharynx peut être œdématié assez notablement en certains points tels que la luette. Il a noté la coïncidence assez fréquente du coryza, auquel certains auteurs prêtent actuellementun rôle pathogénique presque aussi important que celui de l’angine. Il fait ressortir aussi que la symptomatologie est en général assez caractérisée et assez constante pour que le malade reconnaisse qu’il va avoir une poussée d’arthrite, quand il est pris par le gosier. Lasègue a mis pleinement en lumière la précocité des troubles gutturaux. Il va même un peu loin en ce sens; car il nie presque les pharyngites rhumatismales contemporaines ou même consécutives, en
1. Voir volume IV, p. 249. Rappelons que cet auteur a exposé d'une façon frappante la défervescence brusque et la terminaison entièrement bénigne. Il en tire cette déduction que tout traitement actif est inutile. — 2. Voir volume IV, p. 251. — 3. Voir volume IV, p. 254.
apparence da moins, aux manifestations, articulaires. Il admet trois formes cliniques d’angines rhumatismales; dans l’une, l’angine est égale en intensité aux arthrites, dans l’autre elle lui est supérieure, dans la troisième au contraire elle lui est manifestement inférieure et passe trop souvent inaperçue. C’est là la première mention de ces phiegmasies silencieuses qui s’élaborent dans les cryptes amygdaliennes, les diverticules du nez ou la caisse du tympan et n’aboutissent pas moins au rhumatisme articulaire aigu le plus franc. Cependant Lasègue, contrairement à Fernet, regarde le coryza ou l’otite, qu’il connaît aussi, comme le résultat d’une propagation de l’angine et non comme une lésion concomitante. 11 insiste sur ce point que le délai entre l’apparition des symptômes gutturaux et celle des phénomènes arthritiques peut être assez long ; contrairement à ce qu’avaient dit ses prédécesseurs immédiats, plusieurs semaines pourraient s’écouler entre ces deux genres de manifestations morbides, tandis que Trousseau et Fernet supposaient que les arthrites survenaient toujours en pleine angine.