‹ Histoire des marais et des maladies causées par les émanations des eaux stagnantesChapitre 1 sur 88 · PREFACE · texte numérisé non relu

PREFACE

IJA description des maladies qui naissent aux alentours des marais et des étangs n'est point l'objet exclusif de cet essai. J'ai voulu faire une histoire enfin exacte et complète de l'action des émanations marécageuses sur l'organisme, et appeler l'attention de l'administration sur les moyens qu'il conviendrait d'employer, pour améliorer la condition physique et morale des habitans du sol que les eaux stagnantes ont envahi. Le choix de ce sujet ne paraîtra pas heureux. Quel intérêt peut inspirer l'étude approfondie des exhalaisons d'un marais? à qui importet-elle hors des lieux où cette cause de maladies exerce son empire ? comment supporter la lecture d'un long ouvrage sur une matière aussi peu attrayante? Son auteur -doit-il rechercher d'autres suffrages que celui de quelques sociétés d'agriculture de province? oui. Peu de questions de médecine et de physiologie-pathologique égalent en importance l'histoire des marais; les points fondamentaux de la théorie , et spécialement la doctrine dçs fièvres intermittentes , ont d'intimes rapports avec ce sujet, en apparence si ingrat; enfin, le livre

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dans lequel il est traité raconte les misères d'une classe d'hommes nombreuse , et peint l'état déplorable de contrées immenses, qu'une volonté forte rendrait salubres et fertiles.

Le tableau du caractère moral des habitans de certaines contrées marécageuses paraîtra peut-être exagéré , on m'accusera peut - être d'avoir sacrifié quelquefois l'exactitude des détails à l'ambition malheureuse d'écrire une belle page : cette accusation est détruite dans l'un des derniers paragraphes de la Bibliographie ; mais je dois encore prévenir ici mes lecteurs que la seconde partie de cet essai contient les pièces officielles sur lesquelles la véracité de ma description est établie.

Plusieurs médecins, qui exerçaient leur profession auprès des marais , ont publié des ouvrages sur l'action des émanations exhalées par les eaux dormantes. La plupart de ces traités sont inconnus; leurs auteurs avaient renfermé ce sujet dans le cercle des plaines fangeuses qu'ils habitaient. Ce n'est point assez pour le bien traiter , qu'un certain nombre de faits recueillis dans une localité donnée; la théorie déduite de ces observations, ou en d'autres termes, le témoignage d'un seul homme ne présente pas ici des garanties suffisantes. Il faut une expérience comparée pour bien connaître les maladies que les eaux stagnantes ont enfantées; il faut, pour rendre saillantes les formes indécises des fièvres

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d'accès de la Bresse, mettre ces états pathologiques en contact avec les fièvres d'accès mieux caractérisées des contrées inondées de la campagne de Rome et du littoral de l'Amérique.

La notice bibliographique, qui complète l'excellent article MARAIS du Dictionnaire des sciences médicales, contient à peine l'indication de vingt ouvrages écrits sur ce sujet ; nous sommes beaucoup plus riches, j'en ai recueilli au moins deux cents; et combien m'ont échappé (i)!

Beaucoup de médecins sont bibliographes; quelques-uns sont bibliophiles ; un grand nombre dédaignent l'érudition, et parmi les érudits, plusieurs le sont dans l'acception défavorable du mot. On voit

(i) Voici quelques-unes de ces omissions réparées:

Carrère ( Antoine-Marie-Clénient ) , De V influence des marais sur la santé et topographie de Marciac 5 in-^.° s Paris , 1818.

Gaudineau (Jean- Augustin), Topographie médicale des, marais orientaux de la J^endée '■, Paris , 1819, in-/^.°

Perenon (L.-M. ), De la cause du méphytisme marécageux et de son identité avec le méphj-tisme en général^ Paris ( Lyon ), 1824, in-8.° de 27 pag.

M. Pei'enon, qui paraît peu familier avec la médecine et la chimie , propose de détruire l'insalubrité des marais en plaçant au milieu des eaux stagnantes une yerge de fer raffiné. Il croit que l'électricité peut décomposer les gaz méphytiques. M. Thénard a fait à l'Institut un rapport, qui n'est point favorable aux prétentions de M. Perenon j. elles ne s'appuient d'ailleurs sur aucune expérience.

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encore des savans apprécier le mérite d'un ouvrage d'après le nombre des citations , et composer les leurs d'une stérile énumération de noms et de faits présentés sans critique : comme si tous les systèmes, toutes les autorités , toutes les observations , tous les hommes qui ont mis leur signature sur le titre de ce composé de noir et de blanc, de vérités et de sottises , qu'on appelle un livre , avaient les mêmes droits à notre confiance, et pesaient le même poids dans la balance de l'esprit d'examen. Cette classe de médecins , la plus inutile de toutes , est tombée dans un discrédit absolu, depuis la révolution qui a bouleversé naguère les sciences médicales. C'est surtout parmi nous que

Un sot savant est sot plus qu'un sot ignorant.

Jamais le talent d'écrire n'est mort dans un portefeuille; quiconque en a, ou croit en avoir, imprime. Il n'est plus jugé incompatible avec l'habiieté-pralique, depuis qu'on voit parmi les auteurs les plus célèbres des médecins et des chirurgiens placés à la tête des grands hôpitaux. Il n'y a, sous ce rapport, de danger à être écrivain, que dans quelques villes peu amies des sciences et des arts. Ce n'est pas que lit, comme ailleurs, la plupart des praticiens le plus en crédit ne fassent des livres; mais une heureuse circonstance les protège; ils peuvent écrire impunément , car ni le mérite du style , ni

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Ja nouveauté ou la profondeur des pensées ne les ont désignés aupré] ugé populaire, comme littérateurs ou savans , et stigmatisés du nom d'auteur. Dans les lieux même où la société pardonne aux succès littéraires d'un médecin, une classe d'hommes assure qu'on ne saurait réunir de grandes connaissances théoriques au talent de bien conduire une maladie. Telle est l'opinion des médecins illettrés. Le professeur X...., disait l'un des plus inhabiles docteurs d'une ville où il y en a beaucoup de cette sorte, le professeur X — est un érudit du premier ordre, il a beaucoup lu : il sait bien faire un livre ; mais au lit du malade, c'est un homme incapable , il ne sera jamais praticien. Ce médecin se croyait de bonne foi très supérieur, sous ce rapport, au célèbre professeur. L'amour-propre est ingénieux à se créer des compensations; nous ne reconnaissons guère de supériorité quelconque à des concurrens , à des égaux , sans nous réserver en dédommagement un plus grand avantage ; et dans le partage secret que nous faisons, toujours notre part se trouve être la meilleure.

Depuis le mayençais Jean Suigelock (plus connu sous le nom moins barbare de Guttemberg), depuis l'admirable Psautier de t/$j\ le plus ancien des livres imprimés avec date , combien d'ouvrages ont été publiés! On a cherché à déterminer leur nombrej le résultat de ce travail donne un total de trois mil-

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liards, trois cent treize millions, et sept cent soixante mille volumes ; mais comme les deux tiers de cette masse énorme ont été détruits par l'usage journalier des livres ou par l'impitoyable couteau de l'épicier ou de la beurrière , il ne reste guère pour nos menus-plaisirs dans toutes les bibliothèques publiques ou particulières du monde , qu'un milliard , cent quatre millions, six cent mille volumes environ, qui , rangés les uns à côté des autres, formeraient, en évaluant l'épaisseur de chacun deux à un pouce, terme moyen, une ligne de sept mille soixante et dix lieues de poste (M. Peig-NOT). On ne saurait porter à moins de trois cent mille le nombre de volumes qui ont été écrits sur les sciences médicales, et jamais on n'a plus imprimé qu'aujourd'hui. C'est une preuve que la médecine a été abandonnée pendant long-temps à L'instabilité des doctrines. Le degré de certitude d'une science peut être déterminé, jusqu'à un certain point, par l'étendue de ses bibliographies; plus elle possède de volumes, et moins elle présente de garanties de stabilité.

Trois cent mille volumes à lire; quel travail effrayant! Ce qui console, c'est que les quatre-vingtdix-neuf centièmes sont sans intérêt, sans utilité. Les fastidieux nécrologes , qu'on appelle bibliographies, sont composés en grande partie par la dissection dos écrits des polygraphes. Ainsi les membres épars d'Hippocratc et de llaller se trouvent en

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vingt endroits divers. Ces catalogues doivent-surtout leur exubérance à une multitude de dissertations inaugurales, présentées aux facultés étrangères ou aux nôtres, mortes en naissant , et indignes des honneurs équivoques d'une mention dans une notice bibliographique. Ne soyons point épouvantés par l'immensité de nos bibliothèques (castes cimetières de 1 esprit humain., où dorment tant de morts qu'on n'évoquera plus (i). DeBonald). Paris contient environ sept cent mille hommes , dit

(l) Les vrais érudits négligent trop souvent le choix tles éditions ; beaucoup d'entre eux préféreraient le Celse de Valart à l'édition du livre de cet écrivain, donnée par Ruhnkenius, ou à l'édition originale publiée à Florence en 1478*, beaucoup mettraient sur la même ligne le traité De aère, aquis et locis, reproduit par M. de Mercy, et la charmante édition du même ouvrage que l'on doit aux presses de Jean Elzevier : d'autres hommes , ennemis des arts, affectent de n'attacher aucune importance au mérite typographique d'un livre; la beauté du papier, des gravures et des caractères n'ajoutent rien, disent-ils, au mérite d'un ouvrage; ils regardent avec dédain les chefsd'œuvre de Thouvenin , de Bozérian, de Simier; leurs mains n'éprouvent aucun frémissement en ouvrant un Hippocrate de Van der Linden, sans taches, sans piqûres, et riche de marges qu'une première reliure a respectées ; en vain un livre montre à leurs yeux les caractères de Bodoni ou de Didot, arrangés dans les plus élégantes proportions, sur un papier vélin d'une pureté parfaite et d'une blancheur éblouissante ; ces barbares n'éprouvent aucune

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Voltaire; on ne peut vivre avec tous; on choisit trois ou quatre amis.

émotion : ils ignorent donc que les belles e'ditions sont presque toujours aujourd'hui les meilleures *, ils ne savent donc pas combien la perfection de l'exécution matérielle d'un livre ajoute de facilité et d'agrément à la lecture ? Une belle édition qui frappe les jeux , gagne V esprit , et par cet attrait innocent , invite à V étude. (RoLLIN.)

Que de remarques ne pourrait-on pas faire sur les vicissitudes du prix des livres! Tel qui, autrefois, gissait poudreux dans le coin le plus obscur d'une librairie, fait aujourd'hui l'ornement de la plus élégante tablette d'une riche bibliothèque; aucun livre de médecine n'a été vendu encore comme le Décameron, imprimé par Christofal Valdarfer, la somme de cinquante- deux mille francs; nous ne possédons pas d'opuscule qui ait passé dans l'espace de quelques années, comme le Traité des échecs de Caxton, de l'humble valeur de cinquante centimes à celle de deux mille deux cents francs; et s'il existe parmi les médecins, des amateurs de livres rares, aucun ne peut espérer les succès de ce David le barbouillé , dont Walter Scott a immortalisé l'instinct et les bonnes fortunes. Mais enfin, un exemplaire sur peau de vélin, du médiocre Traité de Hery sur les maladies vénériennes, a été payé une somme énorme; on a vendu à un prix exhorbitant un Gordon bien conservé, et chaque jour, les éditions rares de nos bons auteurs deviennent et plus rares et plus chères.

Je n'ai pu résister au plaisir de causer un instant sur les livres, sur ces amis de tous les momens, que l'on prend, qxie l'on quitte, qu'on retrouve toujours consolateurs, toujours fidèles. Il est temps de terminer cette digression, et de rentrer dans mon sujet.

JL existe, au sein des états les plus florissans de l'Europe, de vastes contrées que les eaux stagnantes ont envahies. Une race d'hommes dégénérée habite auprès de ces foyers toujours vivans de maladies meurtrières : elle est peu connue, et cependant tout en elle appelle l'attention du législateur et du médecin. Son dépérissement extrême, la misère à laquelle elle est condamnée, le contraste de ses caractères physiques et moraux, avec la condition des populations heureuses parmi lesquelles elle est placée : voilà ses titres à la sollicitude des physiologistes et des philantropes. Notre pitié va chercher des aïimens au loin; nous nous attendrissons au récit du sort déplorable d'une caste proscrite de l'Inde, et de véritables Parias traînent leur existence misérable dans nos climats, auprès de nous; d'autant plus à plaindre, que leur destinée n'est pas le résultat d'institutions politiques ou d'opinions religieuses, et qu'appelés à jouir de la commune prospérité, ils doivent à notre incurie seule leur dégradation, profonde.

Ces hommes, déshérités par la nature, n'ont jamais senti que le poids de la vie. La funeste influence

de l'air dans lequel ils végètent et de leurs habitudes physiques et morales , est imprimée fortement sur leurs traits ; elle modifie à un degré extraordinaire leurs fonctions et leurs facultés. Ils naissent valétudinaires; ils ont achevé d'exister dans l'âge de la vigueur. L'enfance a perdu dans leur climat son charme et son enjouement; elle n'y montre pas ces contours arrondis, ces formes molles et délicates, cette grâce enchanteresse que le pinceau de Raphaël a si bien saisis ; des rides nombreuses sillonnent de jeunes visages ; une peau décolorée et sans ressort couvre un corps débile ; une bouffissure repoussante ôte aux membres leur agilité, à la physionomie son expression. L'habitant des pays d'étangs et de marais a des caractères physiques qui lui sont propres : son ventre est volumineux, sa poitrine resserrée, son cou alongé, sa voix grêle, sa démarche lente et pénible , son regard terne et abattu , son teint pâle et livide, sa stature peu élevée et souvent contrefaite ; une transpiration abondante et presque continuelle l'affaiblit; il n'a jamais joui complètement de l'existence, et pour lui , vivre c'est souffrir. Tous les élémens dont il reçoit l'action conspirent à sa ruine ; l'air qu'il respire est empoisonné; l'eau dont il s'abreuve est corrompue ; sa demeure chétive est exposée sans défense à l'influence d'une atmosphère pernicieuse ; ses alimens sont grossiers et insuffisans ; ses vêtemens ne peuvent le protéger contre tant d'agens destructeurs, et le genre de travail auquel il est condamné ne lui permet pas de consoler sa misère par les illusions d'un avenir plus heureux.

Le jour a commencé de luire; iî quitte son habitation , et va s'ensevelir dans d'humides forets , ou s'achemine péniblement vers des marais dont sa main ne cessera, pendant un grand nombre d'heures, d'agiter la fange redoutable.

Son intelligence se dégrade comme son organisation; il n'a connu ni l'insouciante gaîté de la jeunesse , ni les conceptions fortes de l'âge mûr. Ses passions sont tristes et froides comme son climat; sa pensée est un germe qu'aucune méthode ne saurait développer, et un cercle d'une étroitesse extrême renferme toutes ses idées. Il n'a d'autre philosophie qu'un fatalisme aveugle; on dirait qu'il a accepté son sort par choix, ou plutôt que la main de fer du destin a inscrit sur le seuil de sa demeure, comme sur la porte de l'enfer du Dante, cette sentence terrible : ICI PLUS D'ESP£RANCE.

Ses facultés morales sont encore au-dessous de ses facultés intellectuelles; tantôt son âme corrompue se livre à des vices hideux, à des crimes obscurs; tantôt il traverse sa courte vie sans avoir aimé ou pensé, peu différent du lourd quadrupède qui languit accablé auprès de lui : il recherche la solitude et ne se plaît pas même à soulager ses maux en les racontant. Dans ces pays misérables, le cœur n'a pas d'accent, la douleur morale n'a jamais parlé; ces malheureux voient avec une stupide indifférence la mort entrer dans leur chaumière; ils n'ont ni famille , ni amis ; une larme ne mouille pas la paupière du fils qui voit mourir sa mère ; un soupir ne redit pas la souffrance d'un époux condamné à vivre

après avoir perdu celle qui s'était associée à son sort : que leur importe la vie ! pourraient-ils la regretter l elle n'a été pour eux qu'une longue douleur.

Cette race d'hommes est sans cesse atteinte de maladies graves, encore peu étudiées et dont celte monographie sera l'histoire. Elles les saisissent au berceau , et ne les quittent que pour leur donner la mort de bonne heure. L'étude de ces pyrexies est d'un grand intérêt pour les médecins de tous les pays. Tous les principes organiques de la médecine s'y rattachent ; elles sont le dernier boulevart des ennemis de la doctrine médicale que l'on nomme physiologique.

Des eaux fangeuses souillent dans les deux mondes d'immenses régions ; elles condamnent , en France , quinze à dix -huit cent mille arpens de terres utiles, à une stérilité complète. Quelle perte pour l'agriculture ! combien l'état est intéressé à la métamorphose de ces marais funestes en forêts, en prairies, en champs de blé, d'avoine, de maïs ! et cette révolution pourrait être accomplie par une volonté forte.

Un pays couvert de marais et d'étangs a un aspect sur lequel il serait difficile de se méprendre. J'ai traversé dans tous les sens les parties marécageuses de plusieurs départemens, interrogeant avec le même soin les chaumières et les hôpitaux, les médecins et les grands propriétaires ; j'ai vu ces pays au temps où des fièvres rebelles ajoutent à leur infortune : c'est pendant les mois d'août, de septembre et d'octobre, que le centre de la Dombe m'a montré

les masses d'eaux dormantes aux alentours de St- Trivier , Châtillon , Villars , Marlieux , St-Paul , Neuville-les-Dames, Glarins , St-Nizier-le-Désert; malheureuses contrées dans lesquelles les yeux du voyageur sont attristés par le spectacle monotone d'humides forêts, de terres prêtées encore fangeuses à la culture, et de plaines liquides qui , bornant l'horizon, confondent la couleur de leurs eaux avec la teinte grisâtre de l'atmosphère. S'ils cherchent à connaître les végétaux qui croissent en grand nombre au sein des marécages, un vert sombre et terne, des teintes fauves, noirâtres, tachetées de sang, des odeurs repoussantes nomment l'arum , la ciguë, les glayeuls, l'hellébore fétide, la renoncule scélérate, et révèlent les qualités acres, caustiques, vénéneuses de ces plantes redoutables. D'élégantes libellules, aux ailes larges, solides, légères, et d'un dessin d'une régularité admirable, trouvent dans ces lieux infects une proie abondante. L'âme se resserre à l'aspect des vastes solitudes de laBresseet delà Sologne; le spectacle de tant d'indigence la pénètre d'une affliction profonde; et comment se défendrait - elle de ces pénibles impressions 1 là, les villages ne sont que des hameaux formés de quelques huttes mal construites : l'étranger parcourt de longs espaces sans rencontrer un toit sous lequel il puisse se reposer; s'il s'est égaré au travers des limites variables et indécises des étangs, il cherche long -temps en vain un être humain de qui il puisse apprendre sa route ; tout est morne, tout se tait autour de lui : le long silence de ces déserts n'est troublé que par

la fuite de grenouilles ou de crapauds immondes , qui, au bruit de ses pas, se précipitent dans les eaux des deux côtés d'une étroite chaussée. Quelquefois cependant, mais de loin à loin, à de grandes distances, il aperçoit au travers d'un air imprégné de vapeurs délétères, de jeunes vieillards agitant d'une main débile une boue fétide, ou des enfans cacochymes chargés du soin de quelques vaches des plus chétives proportions : le matin , et bien avant dans la journée, une rosée abondante baigne autour de lui le gazon, les feuilles d'arbres rabougris, et les bruyères dont sont couverts des plateaux d'une grande étendue ; le soir, il voit aux approches de la nuit , s'exhaler des marécages une brume épaisse, et quelquefois d'une odeur nauséabonde ; enfin, à toutes les heures du jour, des myriades d'insectes armés de dards empoisonnés , remplissent l'air qu'il respire, fatiguent ses regards, couvrent son visage de piqûres douloureuses, et ne l'abandonnent que lorsqu'il a quitté cette terre de désolation et de misère. On envoie à grands frais dans des régions lointaines des agriculteurs pour les fertiliser ; les principaux états de l'Europe sont avides de colonies; une partie de leur population va s'ensevelir dans les îles ou sur le continent des deux Amériques, et l'or de l'ancien monde est employé à fonder des établissement dans le nouvel hémisphère. Telle a été la destinée de la France. Une partie considérable de ses forces et de ses richesses a été absorbée par des colonisai ions improductives ; cependant elle avait chez elle ce qu'elle allait chercher inutilement au loin.

Ses trésors et ses armées prodigués ne pouvaient lui conserver la possession d'une île de troisième ordre , et peu de bras , peu d'or auraient fertilisé dans ses provinces d'immenses terrains, envahis par d'arides bruyères ou par des eaux infectes. Nos landes à féconder, nos sables à transformer en forêts, nos marais à dessécher, de vastes pays d'étangs qu'il faudrait assainir, voilà nos véritables colonies. La conquête de ces contrées incultes au profit de l'agriculture, ne serait-elle pas préférable à celle de la plus riche des Antilles l On ne doit aller exploiter des terres lointaines, que lorsqu'on ne trouve rien à défricher chez soi.

Il y a dans l'histoire médicale des eaux stagnantes deux parties distinctes : l'une, s'il m'est permis de m'exprimer ainsi, poétique, ou l'œuvre de l'imagination ; l'autre pratique , ou composée de faits incontestés. Cette distinction ne me paraît pas sans importance.

Je ne rappelerai point les traditions fabuleuses des Grecs et de nos romanciers, sur les marais; ce n'est pas sous ce rapport qu'il m'appartient de les considérer. Qu'on me permette cependant de dire que les eaux stagnantes sont, dans les récits des poètes, le séjour d'êtres fantastiques, de divinités malfaisantes, d'animaux à formes hideuses. Nos pères ont essayé, comme nous, de dévoiler la composition intime des émanations marécageuses, et d'expliquer leur influence sur l'économie animale. L'ancienne Grèce connaissait les dangereuses maladies qu'elles enfantent , et les a personnifiées sous l'emblème

d'un monstre à plusieurs têtes. Lerne était un marais vaste et d'une étendue considérable ; on tenta sans succès d'en trouver le fond : Hercule creusa des canaux pour faciliter l'écoulement des eaux , et parvint à dessécher cet immense marécage. Ainsi s'explique l'allégorie de l'hydre; la mort du monstre fut l'un des plus grands travaux imposés au fils d'Alcmène.

Passer des fictions des poètes à beaucoup de questions de médecine, c'est à peine changer de sujet; les théories sur la nature des émanations marécageuses et sur celle des maladies qui naissent auprès des eaux stagnantes ne sont-elles pas des conceptions romanesques? Ici l'imagination des médecins a pris un. libre essor et s'est rarement donné la raison pour compagne. L'esprit de l'homme aime les explications, veut tout savoir; si la vérité se fait attendre, il accueille des systèmes uniquement parce que la nouveauté a pour lui un attrait auquel il ne sait point résister.

La partie fondamentale ou pratique de ce livre se compose de faits vrais dans tous les temps, dans tous les lieux, et par conséquent à l'épreuve de l'instabilité de nos opinions. Là se trouvera la description des marais, leur géographie médicale, l'étude de leur influence sur l'organisme, l'indication et la peinture (aîjs'.r action faite de toute doctrine) des maladies causées par leurs émanations; l'art de les guérir, celui d'en préserver l'économie animale, celui d'assainir les pays inondés, etc. Si la théorie à laquelle je crois devait un jour cesser d'être , si la

découverte de vérités fondamentales , si de nouvelles conquêtes de l'expérience alliée à l'esprit d'examen, modifiaient jusque dans ses bases la doctrne qui sera professée dans cet ouvrage, les soins donnés à l'exposition des faits obtiendraientgrâce , peutêtre, pour quelques pages de mon livre. Les systèmes passent, mais l'œuvre de l'observation est immuable.

Les idées et les faits nouveaux, voilà les causes dont le concours d'action perfectionne les sciences; l'esprit de critique les juge, l'analyse les convertit en principes : ces deux ordres de moyens devraient marcher de concert, et cependant ils sont souvent séparés. Un homme de génie apparaît, il donne aux sciences physiologiques et médicales une grande impulsion et les présente sous une forme nouvelle. Ses expériences, ses théories, renversent les théories et les expériences anciennes; la multitude proclame son triomphe, et le champ de bataille reste en son pouvoir. Quelques combats ont précédé sa victoire; mais à peine a-t-il conquis l'opinion, qu'il ne voit autour de lui que des esclaves. Douter n'est plus permis; son nom est une autorité, et l'esprit de critique s'endort d'un sommeil qui a duré quelquefois pendant plusieurs siècles. Enfin il se réveille, et la volonté d'examiner naissant dans quelques esprits, on interroge avec sévérité la doctrine à laquelle une croyance aveugle était accordée : elle répond mal à l'observation ; on soumet à l'analyse les faits sur lesquels elle repose : ils sont incomplets, insuffisans ou mensongers; ces conceptions brillantes qui

avaient paru si ingénieuses , tombent ' de toute la hauteur de l'admiration qu'elles avaient usurpée , et de nouvelles théories naissent et croissent florissantes sur leurs ruines. Si j'avais voulu proposer une théorie à moi sur la nature des émanations marécageuses et sur celle des maladies qu'elles enfantent , il m'aurait été aussi facile , peut-être , qu'à tant d'autres, en dissimulant certains faits, en insistant exclusivement sur ceux-ci , et surtout en dénaturant ceux-là, de créer un roman qui aurait été ma propriété ; mais cette monographie appartient essentiellement à l'observation, et son caractère, si je ne me suis point abusé, c'est une exactitude scrupuleuse.

La constitution atmosphérique des pays d'étangs et de marais est-elle aujourd'hui ce qu'elle fut jadis? l'influence exercée par le climat a-t-elle pris un nouveau caractère ? le cours des saisons ne se fait-il plus dans son ordre accoutumé ? la température de notre globe a-t-elle éprouvé un changement appréciable ? recevons-nous enfin plus souvent et autrement que les anciens l'influence des vicissitudes atmosphériques ? non , sans doute , et sous ces différens rapports on peut, par le spectacle de ce qui existe, prophétiser ce qui a existé. On croit, avoir remarqué un changement dans la température du globe ; mais deux systèmes ennemis le font consister , celui-là dans l'augmentation de chaleur, et celui-ci dans le refroidissement de notre planète. Les probabilités, les faits et les autorités se partagent entre ces opinions contradictoires , et par conséquent probléma-

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tiques toutes deux. Notre globe, disent quelques géologues, se réchauffe continuellement; sa surface, vivifiée par l'action perpétuelle du calorique et de la lumière solaire, résiste mieux aujourd'hui que du temps de nos pères à la rigueur des hivers. Les eaux du Pont-Euxin sont liquides maintenant dans toutes les saisons, et l'on ne voit plus , comme au temps d'Ovide, celles des bouches du Danube offrir un appui solide au pied du voyageur. Quel habitant de Rome ne s'étonne de lire dans les vers de Juvénal que le Tibre gelait autrefois, et dans les écrits de Pline, que les myrthes cultivés en pleine terre, dont ses beaux jardins de la Campanie étaient ornés, n'avaient pu résister à la violence du froid ? Qui ne sait que l'Hercynie des anciens Germains était peuplée d'animaux qu'on chercherait en vain de nos jours autre part qu'au milieu des glaces éternelles des climats voisins du pôle ? Ces remarques prouvent-elles que la température du globe a changé ? non , sans doute. L'hypothèse de son refroidissement repose sur des observations semblables , plus nombreuses peut-être, et tout aussi peu concluantes. Un ancien ami du midi de la France, l'olivier, abandonne les lieux qu'il chérissait j il semble n'y plus trouver le degré de chaleur nécessaire à son existence , et on le voit, depuis un siècle, se retirer vers des contrées dont la température plus élevée est plus en harmonie avec ses besoins. Des yeux attentifs ont découvert l'augmentation d'intensité du froid de nos hivers, à l'aspect de l'accroissement progressif des masses énormes de glace qui pèsent sur les montagnes cle

l'Helvétie. C'est aux naturalistes qu'il appartient de recueillir et d'apprécier ces témoignages. De grands changemens ont bouleversé notre globe : des espèces nombreuses d'animaux, antérieures peut-être au genre humain, n'existent plus qu'à l'état de fossiles. Les déserts glacés de la Sibérie renferment des ossemens d'animaux, dont les contrées méridionales de l'ancien monde sont la patrie j la mer a baigné la surface de la terre et le sommet des montagnes , mais depuis cette grande révolution, rien ne paraît avoir changé dans la constitution physique de notre planète. D'anciens historiens, que sépare de nous un intervalle de plus de trois mille années, ont, dans leurs ouvrages, indiqué la température de certains climats qui se montrent à nos yeux comme ils se présentèrent aux leurs. Il neige encore à Ithaque comme au temps d'Homère. Si la terre s'était refroidie, les hivers de cette île seraient semblables à ceux du Groenland et du Spitzberg. Le pays qui vit la misère de Job est, sous le rapport de sa température, ce qu'il était au temps du prophète, et les voyageurs qui parcourent la Thrace, la Grèce, l'Allemagne, attestent l'exactitude des observations faites sur ces climats par Tacile, Plutarque et Xénophon. Les académies de Bordeaux, Nancy, Montpellier, Lyon , Orléans, et la société de médecine de Paris , oui , dans le court espace d'un demi-siècle, appelé à différentes reprises l'attention des médecins sur l'action pathologique des émanations marécageuses. Onze fois des prix sur ce sujet ont été mis au concours, et la couronne a presque toujours été décor-

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née. Combien présente d'intérêt une question médicale dont un si grand nombre de compagnies savantes se sont occupées avec sollicitude, et qui, traitée si souvent avec succès sous divers points de vue, promet encore une moisson abondante à de nouveaux observateurs !

La méthode suivie dans cet ouvrage consiste i .°à présenter des faits, 2.°à convertir en inductions des observations authentiques.

Avant d'entrer en matière, déterminons avec précision l'acception des mots qui sont le sujet de cet écrit. Si cette précaution était généralement adoptée, moins d'obstacles s'opposeraient aux progrès des sciences; on s'entendrait sur les points fondamentaux avant de s'engager dans la carrière, et une cause féconde d'erreurs et d'interminables discussions cesserait d'exercer sur l'intelligence son influence fatale.

Un marais est un espace de terrain plus ou moins étendu, dont le sol est composé de matières argileuses et de substances organiques ( surtout végétales), et dont la surface est couverte d'eaux stagnantes.

Le mot latin palus est dérivé d'un mot grec qui correspond à vêtus : les savans ne sont pas d'accord sur l'étymologie du mot marais; ceux-là le font dériver du grec, ceux-ci de l'hébreu , ce qui au reste n'importe guère.

Je désigne par cette dénomination : eaux stagnantes, celles qui , retenues dans des terres bas-

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ses, sont privées de cours, de mouvement, et dont les vents rident à peine la surface. L'eau des fossés, des canaux, des grandes excavations, de beaucoup de lacs et de la plupart des étangs, appartient à mon sujet comme celle des marais proprement dits.

On donne le nom d'étang à une pièce d'eau plus ou moins considérable , peuplée de poissons et entretenue par les soins de l'homme.

Les eaux stagnantes dégagent des particules qu'on a appelées indifféremment des noms d'effluves, miasmes, émanations, exhalaisons, tandis que l'on qualifiait leur mode d'action sur l'organisme, tantôt d'infection, tantôt de contagion. Ces mots ne sont pas synonymes à beaucoup près. Celui d'effluves (effluviuni) désignerait assez bien les particules qui se dégagent des lieux couverts d'eaux stagnantes; il a l'avantage d'économiser une épithète , mais il ne se trouve point avec celte acception dans les auteurs latins classiques. C'est un terme nouveau créé par Lancisi. Beaucoup d'auteurs ont pris dans le même sens ces expressions, effluves et miasmes; de-là une multitude de méprises et l'impossibilité de s'entendre lorsqu'on traite des maladies nées par infection, et de celles que la contagion enfante. M. Nacquart a réservé avec beaucoup de raison le mot miasmes aux particules qui s'exhalent du corps de l'homme affecté de maladies, conservant au mot effluve l'acception que j'ai spécifiée ; cette distinction est excellente, elle a été adoptée et méritait de l'être.

Employé seul , le mol émananation est vogue ; il faut , pour en préciser le sens , l'unira une épithète:

INTRODUCTION. l5

ainsi , on appelle émanations putrides les particules ténues (fort différentes des effluves et. des miasmes) que dégagent abondamment les voiries, les cimetières, les latrines, les boyauderies, les fabriques de poudrette, les amphithéâtres, les champs de bataille, etc. Les miasmes, vrais produits physiologico-pathologiques , ont pour source unique le corps de l'homme ou des animaux vivans , mais malades. Les émanations putrides sont dégagées par des substances animales privées de vie; les miasmatiques sont le résultat d'un travail morbide. Cette dénomination : émanations marécageuses, fixe la pensée, et ne donne point de prise à l'erreur. Elle est préférable au terme trop générique d'exhalaisons, par lequel on désigne les fluides gazeux et les corps impondérables en circulation dans l'atmosphère, qui peuvent être encore des particules aqueuses, minérales, métalliques, végétales, animales, etc.

J'appelle émanations marécageuses des particules extrêmement ténues, dissoutes dans la vapeur d'eau , ayant l'air pour véhicule, ordinairement invisibles, mais quelquefois aperçues médiatement audessus des marais , sous forme de brume ou de nuages, souvent inodores, quelquefois d'une odeur désagréable, presque toujours insipides, qui se dégagent plus ou moins abondamment dans l'atmosphère, suivant la nature des eaux stagnantes, de l'air et de la température.

Les émanations marécageuses exercent sur l'organisme une influence qutvse manifeste, i.° par une modification profonde de l'économie animale, com-

i6 INTRODUCTION,

patible avec la conservation d'une sorte de santé ; voilà le résultat de leur impression lente, habituelle : elles donnent à l'homme et aux animaux qui naissent et vivent dans leur atmosphère , une constitution spéciale, c'est leur action physiologique; i.° par le développement plus ou moins prompt de maladies ordinairement à exaspération périodique, de fièvres d'accès qui attaquent les indigènes, à l'occasion de l'augmentation d'intensité de la cause, de l'oubli des principales précautions hygiéniques , d'une exposition plus prolongée que de coutume à l'air infect des marais, d'une surexcitation, d'une asthénie, d'une modification vitale née d'un autre principe; voilà l'action pathologique. Elle rencontre des corps déjà modifiés par la première, lorsqu'elle s'établit sur les indigènes ; de là une manière d'être spéciale des fièvres endémiques de marais. Mais quelquefois l'action pathologique se montre seule, c'est lorsque les émanations des eaux stagnantes donnent une fièvre intermittente aux étrangers qu'une cause quelconque a conduits dans un pays marécageux. Il faut toujours réunir à l'influence des émanations des marais sur les habitans des contrées inondées , celle d'autres causes puissantes de maladies , telles que l'usage d'eaux insalubres , l'indigence , un travail excessif, etc. C'est du concours d'action de ces modificateurs que résulte la constitution physique et morale, particulière aux habitans de la Sologne, de la Bresse, et en général des pays couverts d'eaux stagnantes.

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