‹ Histoire des marais et des maladies causées par les émanations des eaux stagnantesChapitre 32 sur 88 · FAITS SPÉCIAUX · texte numérisé non relu

FAITS SPÉCIAUX

Observations de fièvres rémittentes et intermittentes , simples et pernicieuses , endémiques dans les pays marécageux (1).

JLes fièvres intermittentes et rémittentes de marais sont extrêmement communes j c'est peut-être par cette raison qu'on trouve peu , très peu d'histoires particulières de ces maladies dans les auteurs : la plupart ont un caractère propre , c'est l'affection plus ou moins clairement exprimée des principaux organes de l'appareil digestif et du système nerveux ; mais, que de variétés dans leur manière d'être! On

(1) Je me servirai quelquefois, pour éviter des répétitions fastidieuses, de ces expressions : fièvres de marais., et ne donnerai point une description particulière des fièvres rémittentes , des intermittentes* des quotidiennes, tierces^ quartes, etc. , parce que dans l'état actuel des sciences médicales, ces distinctions importent peu, et n'ont aucune influence sur la détermination du siège de la maladie, et sur la méthode de traitement à employer. Ceux qui regretteraient les recherches de ce genre, liront avec une grande satisfaction l'édition récente du traité des fièvres rémittentes de M, Baumes.

voit sur le premier plan du tableau, tantôt la le'sion de telle partie de l'appareil digestif, tantôt celle de telle autre. Les troubles sympathiques sont plus variés encore j on les voit souvent prendre pour siège spécial le cerveau, le poumon, le cœur, le foie. Des pyrexies intermittentes pernicieuses, autres que les gastriques et que les ataxiques , peuvent naître auprès des marécages; les émanations exhalées par les eaux stagnantes ont enfanté quelquefois des fièvres rémittentes , inflammatoires et bilieuses : l'adynamiqtie a été l'effet de leur action pathologique. Ces diverses maladies ont un caractère commun dont il sera question ailleurs.

Ainsi , présenter une observation quelconque de fièvre intermittente de marais comme le type des affections de ce genre, ce serait sacrifiera l'arbitraire. Quelle multitude de modifications de ces maladies depuis les pyrexies rémittentes des marais de la Sologne jusqu'à la fièvre jaune des Antilles et à la peste de la Basse-Egypte ! et que de variétés dans les symptômes, même dans nos climats !

Il faut tenir compte soigneusement des antécédens, lorsque l'on recueille des observations dans un pays marécageux. La population presque entière de ces contrées est habituellement malade de lièvres rémittentes; celle de ces pyrexies qui commence est voisine de celle qui finit , et une modification organique , inappréciable , paraît unir l'une à l'autre. La plupart d'entre elles s'accompagnent d'engorgement chroniques du foie , de la rate ou d'un autre viscère (Je l'abdomen : ces lésions organiques de tissu sont des foyers de maladies indestructibles.

DES EMANATIONS MARÉCAGEUSES. 191

5 i • Embarras gastrique , péri pneumonie coïncidente, émétique :, exaspération des accidens : sangsues, émétique. Fillon, âgée de dixhuit ans, bien réglée, à chairs molles, réplette et haute en couleur, bergère sur le plateau de la Bresse, perdit l'appétit pendant plusieurs jours, et présenta les symptômes suivans : le soir, frisson avec tremblement pendant plusieurs heures, puis chaleur, soif, bouche très amère , bandeau douloureux à la base du front. Elle entra à l'hôpital deMontluelle troisième jour; les symptômes étaient aggravés, le pouls avait plus de plénitude et de fréquence , une teinte rouge colorait la face , un cercle jaune entourait le nez et les lèvres; la langue était large, jaunâtre, épaisse et humide, un peu rouge à la pointe. Les symtômes suivans accompagnaient ceux-là : arrière-bouche d'une grande amertume , soif modérée, violente céphalalgie frontale, sentiment d'une forte pression à la base de la poitrine, et d'une douleur circonscrite au-dessous du sein droit, respiration haute , toux avec des crachats rares et rouilles (boisson émolliente avec l'oxymel simple, saignée d'une livre le soir du quatrième jour qui n'avait pas vu l'état pathologique changer) , grande agitation dans la nuit. Le cinquième jour, l'intensité des symptômes augmentant, surtout la céphalalgie. M. Nepple fit prendre deux grains d'émétique dans deux tasses de bouillon aux herbes; ils furent suivis de vomissemens bilieux, verdâtres et copieux, d'un bien-être prompt, de sueur et d'un sommeil tranquille; mais les accidens revinrent encore plus alar-

mans pendant la nuit; la douleur du côté droit faisait jeter des cris à la malade à chaque effort de toux , la langue était sèche et la matière des crachats plus rouillée (même hoisson). Septième jour, le point douloureux disparut sous l'application de six sangsues et d'un cataplasme émollient; mais il fut remplacé par une cardialgie insupportable avec tension du ventre qui , pressé , ne manifestait pas de douleur; la face était rouge > le contour des lèvres verdâtre , la bouche fétide , la langue humide , la soif légère et l'anxiété considérable. M. Nepple fît alors administrer un grain d'émétique, qui produisit des vomissemens d'un jaune vert, et trois déjections de même nature. A l'instant, tout l'appareil formidable des symptômes disparut. Après avoir pris un léger narcotique, la malade s'endormit et des sueurs s'établirent. Huitième jour, léger paroxysme, crachats rouilles , mais rares ( boissons toujours délayantes et acidulées). Neuvième et dixième jours, fièvre modérée , respiration naturelle , point de soif, pesanteur au bas du sternum, symptômes bilieux. Un grain d'émétique donne lieu à des évacuations jaunâtres par les selles et par le vomissement j la convalescence commence le onzième jour.

On voit dans cette observation un exemple de la complication très fréquente et très grave d'une phlegmasie thorachiquc, avec l'irritation gastrique, partie principale , ou dans le langage abstrait des médecins de l'école de Montpellier, élément de la fièvre intermittente endémique dans les pays marécageux. La péripneumonie s'exaspéra après L'emploi

DES ÉMANATIONS MARÉCAGEUSES. 19$ de la première dose demétique; des sangsues placées en trop petit nombre l'apaisèrent. Elle paraît avoir survécu à l'embarras gastrique , car les crachats rouilles se montrèrent encore le huitième jour.

Irritation gastrique : purgatifs , èmètique, suif ate de quinine . Rambaut, âgé de trente-six ans, laveur de laines, est pris de fièvre tierce, au milieu d'une contrée marécageuse; le tremblement est fort etprolongé, la chaleur intense, la soif et l'affection bilieuse bien prononcée. L'apyrexie est parfaite, alors point de soif, langue large, humide, et de même nuance sur toute sa surface. Un grain d'émétique est administré entre le quatrième et le cinquième accès, et donne lieu à des vomissemens copieux d'une bile verte; l'accès suivant paraît à la même heure que les précédens , avec la même intensité , et les symptômes bilieux sont à peu près les mêmes : deux purgations n'apportent aucun changement. M. Nepple donne un deuxième grain d'émétique; il en résulte des vomissemens bilieux énormes; la bouche cesse d'être mauvaise, le goût se rétablit, l'accès suivant est à peine sensible, et trois grains de sulfate de quinine achèvent la guérison.

§ 2. Forme simple des fièvres intermittentes. Le curé Larieu, âgé de trente ans, d'un tempérament nervoso-sanguin , d'une complexion délicate, éprouvait depuis plusieurs années une oppression légère, qui augmentait par l'exercice; il avait le teint pâle, et souffrait d'une irritation gastro-intestinale lente, qui se manifestait par l'irrégularité de l'appétit, la difficulté des digestions, des cardialgies

ig4 ACTION PATHOLOGIQUE

plus ou moins vives, des nausées, des diarrhées fréquentes. Son état empira par l'influence du quinquina, employé pour combattre une fièvre tierce dont il était malade depuis trois ans. Cet ecclésiastique se trouva assez bien pendant le printemps; mais, à la suite dune transpiration supprimée , un accès de fièvre eut lieu au mois de juin. Après le troisième accès en tierce , l'irritation de la membrane muqueuse gastro-intestinale et pulmonaire s'exaspère , une douleur épigastrique assez vive se déclare , la soif devient vive , la langue rougeâtre, l'oppression forte, la toux fatigante et sèche; une douleur obtuse se fait sentir dans toute l'étendue de la poitrine. On saigne le malade au bras ; on lui applique des sangsues, d'abord sur le thorax, ensuite sur l'épigastre; on lui fait prendre des bains pendant la rémission. Les symptômes d'irritation se calment, les accès se dessinent davantage , deviennent plus intenses, se rapprochent et marchent sous le type double tierce : la potion stibio-opiacée, unie à la gomme arabique , donnée par cuillerée d'heure en heure , et vers l'approche de l'accès suivant par demi-heure t fit cesser la fièvre , et améliora l'état de la gastroentérite. On cessa trop tôt l'usage de la potion ; une rechute eut lieu ; mais le fébrifuge réussit de nouveau.

Ce sont des irritations gastro-intestinales et des gastro-entérites aiguës que nous avons vues constituer les maladies épidémiques décrites par Bartholin , Deckers , Traversait , François de le Boë , Jonhson, Hamilton, etc.

DES ÉMANATIONS MARÉCAGEUSES. ig5 Fièvre intermittente compliquée de gastroentérite. Un homme âgé de cinquante-cinq ans, robuste , bien constitué , d'un tempérament sanguin, ressentit , le 5 septembre , après un troisième accès de fièvre en tierce simple, une ardeur, une chaleur vive dans tout le corps , qui persista même , quoique avec moins de violence , hors des accès; la peau était sèche, brûlante; la bouche sèche, la langue rouge, l'épigastre sensible au toucher : il y avait une constipation opiniâtre. Les accès débutèrent par des vomissemens. Ce malade fut soumis pendant quatre jours à l'usage desanti-phlogistiques, à l'application de sangsues sur l'estomac , et à l'usage d'une tisane de chiendent et de lavemens émolliens. L'irritation gastro-intestinale calmée , M. Jourdain s'occupa à combattre les accès de fièvre qui se prononcèrent de plus en plus , et qui débutèrent chaque fois par des vomissemens plus ou moins fatigans. La potion stibio-opiacée eut un plein succès.

Fièvre rémittente. Une femme de trente-six ans environ , d'un tempérament lymphatique et sanguin, fut prise, le 24 septembre 1823, d'une fièvre rémittente continue, avec exacerbations irrégulières qui s'annonçaient par des frissons légers et ces symptômes : accablement général, pouls faible, fréquent, peau sèche, langue blanche au centre, rouge sur les bords, soif, céphalalgie intense, douleurs vives aux extrémités supérieures et inférieures, chaleur forte sur la région épigastrique , nullement douloureuse d'ailleurs. Des sangsues sur l'estomac, l'eau de chiendent avec de l'orgeat, une diète sévère, diminuèrent

sensiblement les symptômes d'irritation. Immédiatement après que les piqûres de sangsues eurent cessé de donner, l'apyrexie fut complète. La fièvre ne reparut que le lendemain 29, à dix heures du soir; elle débuta par un froid violent, suivi de chaleur, terminé par une moiteur générale; dès-lors la lièvre marcha sous le type tierce. La potion stibio-opiacée fut administrée le 3o; elle ne prévint pas l'accès du 1 .er octobre, qui s'annonça à la même heure, avec augmentation de chaleur : il n'y eut point de froid ; la potion fut encore continuée pendant trois jours; mais les accès revinrent et résistèrent. Ce remède fut remplacé par douze grains de sulfate de quinine, en six doses, à deux heures d'intervalle. Ce sel augmenta un peu la chaleur, et occasionna une douleur épi gastrique : on n'en prescrivit que huit grains le lendemain. L'accès du 7 se montra très faible. Le sulfate de quinine fut continué à doses décroissantes, sans occasionner de nouvelle irritation; il triompha de la fièvre, qui manqua le 9 et ne revint plus.

Ces trois observations ont été recueillies par M. Jourdain, à Mugron , petite ville du département desLandes, entourée de marais dont les émanations font naître chaque année des fièvres intermittentes ; elles sont intéressantes sous deux rapports : on y voit l'irritation gastro-intestinale liée intimement à la fièvre; le traitement est un modèle à suivre. M. Jourdain , avant de prescrire le sulfate de quinine ou la potion stibio-opiacée , a grand soin de faire cesser par les anti-phlogistiqucs la surexcitation gastrique, et de rendre la fièvre bien intermittente , l'apyrexie bicii complète.

DES ÉMANATIONS MARÉCAGEUSES. 197 Gastrite intermittente : évacuations sanguines , diète , apyrexie parfaite , éme tique , guérison. Bayon, âgé de cinquante -huit ans, berger dans la Bresse marécageuse , exposé par sa profession à toutes les intempéries d'une atmosphère délétère , entre à l'hôpital deMontluel à lafin de juillet 1822, malade depuis trois jours d'une lièvre tierce dont voici les symptômes : frisson violent , mais court ; puis chaleur brûlante , céphalalgie frontale déchirante , langue effilée , rouge à la pointe et sur ses bords , bouche un peu amère, face rouge, épigastre douloureux , surtout à la pression : quoique le déclinde l'accès soit marqué par des sueurs abondantes, l'apyrexie n'est cependant pas complète, mais elle est amenée à cet état par. l'application de douze sangsues sur l'épi gastre, l'usage de la limonade et une diète sévère. Toutefois, les accès sont aussi violens et le frisson est plus prolongé. Trois jours après, on a recours à une forte saignée de bras pendant la chaleur du paroxysme, et, pendant l'intermittence, à une demi-once de quinquina en poudre : l'accès suivant est aussi fort , le froid plus marqué , la bouche très amère , la langue plus humide, la soif moindre. Il y a même dans l'apyrexie, qui est bien complète, une pesanteur douloureuse à l'épigastre et un cercle jaune autour de la bouche. Le tartre émétique, donné à la dose d'un grain et demi dans deux verrées de liquide , occasionne des vomissemens porracés abondans, qui sont aussitôt suivis de bien-être; l'accès manque , et l'on fait prendre un minoratif. Cependant le malade se plaint toujours d'un peu de

dé go Lit et d'amertume dans la Louche ; un grain d'émétique procure, par la bouche et par les selles, des évacuations moins verdâtres, mais aussi abondantes que la première fois ; l'appétit se prononce , et la guérison est confirmée sans antre moyen.

L'analyse physiologique de ce fait montre l'organe souffrant dans l'estomac ; c'est là qu'est le point de départ des symptômes. Il s'agissait au début du traitement de rendre l'apyrexie parfaite , et cet avantage a été donné par la méthode anti-phlogistique. Une forte secousse des voies gastriques a déterminé la guérison j c'est ainsi qu'aurait agi le sulfate de quinine , et le malade aurait couru des chances moindres.

Jacques Lind a suivi, avec honneur, les traces de Jean-Marie Lancisi. Son ouvrage sur les maladies auxquelles les Européens sont exposés dans les pays chauds , contient des faits précieux sur l'influence délétère des émanations marécageuses; en voici le précis : on a vu, aux environs de Cadix, en 1740 et en 1764, des fièvres a exaspération périodique, qui se manifestaient par de vives douleurs à l'épigastre, la chaleur acre ou le froid glacial de la peau, un délire plus ou moins furieux, des vertiges , l'irrégularité du pouls, des vomissemens noirâtres, et qui produisaient avec rapidité une extrême prostration des forces. Les fièvres rémittentes des Indes orientales, de l'Amérique, de la Guinée, la fièvre des marais de Hongrie, et celle des Pays-Bas, ont entre elles une analogie parfaite. C'est la fièvre tierce décrite par Torti, Sénac, etMorton. Des fièvres de même nature

DES ÉMANATIONS MARÉCAGEUSES. 199 et du même type régnent sur la partie occidentale de l'Afrique, de même qu'au Sénégal et dans la Guinée; elles naissent dès le commencement de la saison des pluies, et se montrent avec les caractères suivans : douleurs vives à l'épigastre , nausées très pénibles suivies de vomissemens d'une bile jaunâtre, délire plus ou moins violent, accélération et bientôt ralentissement marqué des contractions du cœur', adynamie extrême, mort du treizième au dix-huitième jour. Chez quelques individus, peu d'instans après l'invasion de la maladie, la peau se teignait en jaune et se couvrait de taches, soit livides, soit pourprées. Un vaste et magnifique hôpital est bâti à la Jamaïque près d'un marais, le danger de ce voisinage se fait promptement connaître par les plus terribles effets. Des lièvres simples, des intermittentes bénignes, de légères indispositions s'y transforment en pyrexies malignes, en flux de sang et autres maladies promptement mortelles. La fièvre jaune s'établit dans les salles, et se manifeste par mie violente irritation hémorragique de l'estomac et des intestins. Ceux des malades qui guérissent ont une convalescence pénible et compromise par de fréquentes .-.scLutes causées parla plus petite irrégularité dans le régime. La mortalité est si considérable et sa cause si évidente, qu'on abandonne l'hôpital. Des maladies caractérisées par l'affection des mêmes organes, et produites aussi par les émanations marécageuses, dévastent les côtes de l'Asie.

Les fièvres que Lind voyait dans les pays chauds, se montraient en Hollande au chevalier Jean Prin-

glej la fièvre ne s'y montrait pas avec tant d'intensité et d'aussi formidables symptômes, mais elle avait son siège dans le même appareil organique et ne différait que par le degré. L'armée anglaise eut îjeaueoup à souffrir du voisinage des marais ; une grande partie des troupes ayant été mise en quartier d'hiver pendant la dernière année de la guerre, près des inondations de Bois-le-Duc, il y eut une multitude considérable de malades. A peine quinze jours s'étaient écoulés , que plusieurs soldats se sentirent attaqués à la fois d'une chaleur brûlante et d'un violent mal de tête ; quelques-uns ressentirent avant l'attaque , un frisson de peu de durée. Ils se plaignaient d'ailleurs dune soif excessive , d'une douleur dans les os, dans le dos, d'une grande lassitude, d'inquiétude, de fréquentes nausées, dune douleur vers le creux de l'estomac accompagnée quelquefois de vomissement de bile verte ou jaune, d'une odeur désagréable. Ces maladies commençaient sous un type peu rémittent , étaient intermittentes pendant quelques jours , et devenaient des fièvres continues, d'une nature dangereuse. On vit plusieurs exemples d'un mal de tête si subit et si violent , que sans aucune plainte antérieure, ceux qui en étaient affectés couraient comme des furieux. (Pringle, fait remarquer que ce délire subit s'est montré dans l'épidémie décrite par Diodore de Sicile.) La fièvre pernicieuse que Pringle a observée cédait assez facilement au commencement de l'épidémie; elle se convertissait souvent en lièvre putride.

DES ÉMANATIONS MARÉCAGEUSES. 201 5 3. Irritations gastro- intestinales chroniques. Un chasseur de la paroisse de la Balme fut atteint de la fièvre quarte , sur la fin du mois d'août 1807. Cette pyrexie céda au quinquina. Mais comme le malade ne cessa pas de chasser dans les pays marécageux , et qu'il ne voulut pas continuer l'usage de l'écorce du Pérou, il fut atteint à plusieurs reprises de la fièvre, qui céda chaque fois au spécifique. Il se plaignit bientôt d'une toux sèche, surtout fatigante pendant l'accès ; le ventre devint empâté , volumineux ; le foie et la rate engorgés étaient douloureux au toucher; le teint plombé, le défaut d'appétit, la maigreur extrême du malade, faisaient craindre pour ses jours. Il prit, pendant près de trois mois , du quinquina , qui réussit à prévenir les rechutes , à dissiper la toux et les obstructions; mais son usage long -temps continué, fut suivi de douleurs rhumatismales rebelles, que M. Carron d'Annecy attribua à ce remède, et qui cédèrent aux sucs de cresson et de beccabunga, ainsi qu'à l'usage du vin antimonié.

Fièvre quarte invétérée (gastro-entérite chronique)^ avec désorganisation des viscères ; inutilité du quinquina, par M. Carron d Annecy. Une domestique, âgée de près de soixante ans , eut depuis le commencement de septembre 1 8o5, des accès de fièvre quarte , qui prirent bientôt le type de fièvre tierce simple ou double , et de fièvre double quarte. Elle se borna à l'usage de quelques remèdes purgatifs, et resta une quinzaine de jours sans éprouver d'accès. Cette pyrexie dura six mois; la

malade maigrit beaucoup; M. Carron fut appelé. L'ictère se manifestait depuis quelques jours, non-seulement sur le visage , mais même sur toute l'habitude du corps. Le ventre était empâté, très douloureux surtout dans le petit lobe du foie ; la malade éprouvait de violentes douleurs au creux de l'estomac, accompagnées d'envies de vomir; la langue se montrait presque dans son état naturel ; il y avait tantôt constipation et tantôt diarrhée ; l'appétit manquait , la soif était habituelle , la paume des mains brûlante. La fièvre n'observait plus de type régulier; elle venait quelquefois tous les jours, le matin, l'après-midi; d'autres fois elle était plus forte le troisième jour ; le froid se montrait quelquefois intense, d'autres fois peu sensible. Chaque matin le visage et la poitrine se couvraient d'une sueur épaisse et fétide. M. Carron croyant à l'existence de calculs dans le canal cholédoque, ordonna successivement les sucs d'herbes , le remède de Durande , les préparations d'opium, le miel. Ces remèdes ne diminuèrent ni la fièvre ni la jaunisse. On parvenait quelquefois à calmer les douleurs pendant quelques jours, en frictionnant le creux de l'estomac avec une dissolution d'c )ium dans la salive ; quelques doses de quinquina furent essayées après un mois et demi et plus d'un traitement infructueux ; la fièvre n'éprouva aucune diminution ; les douleurs d'estomac furent plus vives; la pyrexie eut le caractère de fièvre lente. On revint aux sucs d'herbes , on se borna aux racines pour tout aliment, à la bière pour toute boisson. Ce trai-

DES EMANATIONS MARÉCAGEUSES. 20D tement fit naître un peu d'appétit , la fièvre ne parut sensible que sur le soir. Cette légère amélioration ne fut pas de longue durée ; les douleurs devinrent plus vives, elles ne cédèrent plus à l'opium; l'ictère était presque noir; la malade éprouvait une vive démangeaison à la peau devenue sèche et brûlante ; l'insomnie et la soif étaient habituelles ; plus d'appétit pour aucun aliment ; diarrhée fatigante , sueurs nocturnes continuelles, ventre très tendu et douloureux dans toute la région du foie. La malade languit dans cet état près de cinq mois et mourut.

Autopsie cadavérique. Marasme; couleur jaune obscur et presque noirâtre de la peau ; tension de l'abdomen , volume énorme du foie qui couvre l'estomac, s'étend jusqu'à la rate, et dont le tissu de couleur verdâtre est infiltré par un liquide séreux ; tuméfaction , état squirrheux et carcinomateux en partie du. pancréas ; friabilité des os ; point d'altération évidente des intestins, du cœur et du poumon.

Cette autopsie cadavérique n'est pas racontée, à beaucoup près, avec l'exactitude rigoureuse que l'on demande aujourd'hui aux explorations de ce genre. M. Carron ne dit pas qu'il ait ouvert le canal digestif et examiné l'état de sa cavité intérieure ; il ne fait nulle mention de l'état des organes encéphaliques. La plupart des nécroscopies antérieures, à la doctrine physiologique, sont entachées des mêmes négligences. Si l'on cherche à déterminer la nature du mal d'après les symptômes, la gastrite est évidente ; comment la méconnaître aux nausées , aux violentes douleurs dans le creux de l'estomac, à la

tension douloureuse de l'abdomen? Peut -on nier que cette fièvre quarte n'ait été une phlegmasie viscérale , une gastrite avec hépatite devenue prédominante ? Le traitement n'a pas été celui que réclamait le genre de la maladie. Si elle eût été appelée du nom d'irritation , on l'aurait combattue par des moyens convenables, mais le type, tout variable qu'il se montra, servit exclusivement à la caractériser; on la nomma fièvre quarte, et la malade mourut.

Gastro-entérite et surexcitation cérébrale. Un petit étang situé au-dessous du village de Curtieux (plaine du Forez, département de la Loire), servit au rouissage du chanvre pendant le mois de septembre 1823. On étendit le végétal sur ses bords dans les commencemens d'octobre. Le vent d'est souffla pendant plusieurs jours, et une grande partie de la population du hameau fut atteinte de fièvres tierces» Ces maladies survinrent d'autant plus facilement , que l'abus des fruits de la saison , surtout de raisins et de pommes , avait déjà donné un embarras gastro - intestinal à 1 a plupart des habitans. La diarrhée préludait à l'affection fébrile , et précédait les accès d'un ou de deux jours. Ceux-ci s'annonçaient avec violence , le vomissement était opiniâtre et la céphalalgie très intense. Le traitement (qui fut heureux) se composa presque chez tous les malades de caïmans, d'évacuans, de boissons mueilagineuses gommées et d'un électuaire fébrifuge nuisible une seule fois. M. Berger fit deux fois un emploi avantageux des sangsues. Un jeune

DES ÉMANATIONS MARÉCAGEUSES. 2o5 homme présenta à son observation, avec la fièvre une céphalalgie portée au plus haut degré d'intensité , et accompagnées de symptôme prononcés de gastrite. Il ne prit autre chose, pendant les six premiers jours de sa maladie , que de l'eau très fraîche. Douze sangsues furent placées à l'épigastre, immédiatement après, huit aux tempes. Le sang coula abondamment, mais le sujet très affaibli éprouva plusieurs défaillances. Le paroxysme du lendemain fut beaucoup plus fort que le précédent, cependant l'abdomen tendu et douloureux au toucher, demandait encore la saignée locale, et de nouvelles sangsues furent placées sur le ventre. Des lavemens émoiliens, l'application de cataplasmes chauds, aidèrent l'action des évacuations sanguines. La maladie se prolongeait. Des sinapismes très actifs aux pieds et des vésicatoires aux jambes , placés en même temps qu'une potion calmante était donnée , apaisèrent la surexcitation cérébrale. Dès-lors les accidens diminuèrent et la convalescence commença le seizième jour; mais elle eut une longue durée.

§ 4- Obstruction , hydropisie. Une femme de la paroisse d'Annecy-le -Vieux , âgée de vingt-huit ans, éprouva dans le courant d'août i8o5, dès le commencement de sa grossesse , des accès de lièvre quarte, qui continuèrent jusqu'au commencement du mois de décembre de la même année , sans que sa constitution en reçût une altération notable. Dès cette époque, les extrémités inférieures s'infiltrèrent; l'eau parut bientôt s'épancher dans les cavités abdominale et thorachique ; le ventre était tendu ,

volumineux; on y sentait une fluctuation prononcée; la respiration était difficile , la toux fréquente, l'expectoration de sérosités abondante ; le réveil avait lieu en sursaut: l'impossibilité que la malade éprouvait de se coucher sur le côté faisait soupçonner l'hydrothorax : le visage était bouffi , la langue pâle, l'appétit nul, et le ventre tellement tuméfié, qu'on ne pouvait reconnaître l'état des viscères abdominaux (quinquina combiné avec la magnésie et la rhubarbe, puis donné seul). Le ventre devint plus souple , la poitrine plus libre , la toux moins fréquente , la leucophlegmatie disparut; mais ces états pathologiques se montrèrent de nouveau cinquante jours après. On n'avait pu continuer l'écorce du Pérou ; la malade accoucha la veille de l'accès, qui eut lieu le lendemain avec sa régularité ordinaire ; le surlendemain (4 mai 1 806) , elle eut des douleurs très vives dans le ventre , surtout à la région ombilicale; les lochies coulaient péniblement; la flaccidité des seins , la diarrhée , les envies de vomir , l'accélération du pouls qui était serré , la soif intense, firent craindre la péritonite. La nuit fut très agitée , les douleurs de ventre s'étendirent à la rate qui se tuméfia beaucoup (potion de Doulcet, ipécacuanha). Cette femme vomit à plusieurs reprises des matières bilioso-muqueuses ; la diarrhée diminua , mais les douleurs abdominales persistèrent (émulsion avec la gomme arabique, embrocations avec le baume tranquille); la nuit fut moins agitée, la soif moins grande, rémission sensible le lendemain matin; vers les quatre heures après midi , lac-

DES EMANATIONS MARÉCAGEUSES. 207 ces de fièvre quarte reparaît de même que les douleurs et la diarrhée ( potion avec l'éther et le laudanum): amélioration sensible ; le g, l'accès reparaît et cède aux mêmes moyens thérapeutiques ; le 10, la malade prend un léger minoratif qui procure plusieurs évacuations ; l'infiltration des cuisses augmente rapidement , le ventre est plus tendu , la respiration plus gênée , la toux plus fatigante. Elle éprouve un nouvel accès le i3j les lochies ne coulent plus, les urines se suppriment presque complètement, la malade ne peut plus se tenir que dans une position verticale sur son lit ; les parties extérieures de la génération sont considérablement tuméfiées et la diarrhée a reparu ( quinquina combiné avec l'opium): rémission; plusieurs onces de quinquina emportèrent enfin la fièvre , et rappelèrent les urines qui furent très abondantes; la respiration devint plus libre, la toux, la tumeur de la rate, l'infiltration des extrémités se dissipèrent , des frictions sèches , l'air de la campagne et le vin chalybé achevèrent la guérison.

Cette observation est remarquable à plus d'un égard ; une fièvre quarte se montre en automne pendant le cours d'une grossesse , continue son cours , et s'accompagne de leucophlegmatie et de tuméfaction des viscères abdominaux. (Le narrateur ne dit pas quels étaient ses symptômes : on désirerait plus de détail sur l'invasion de la pyrexie. ) L'irritation gastro-intestinale chronique ne se montre pas avec évidence dans cette histoire particulière : point de rougeur de la langue , elle est pâle au con-

traire j point d'appétit, visage bouffi. C'est avec ce caractère que l'hydropisie et les obstructions se montrent assez souvent dans la Sologne et dans la Bresse, On espère que l'accouchement mettra fin à la fièvre et à la leucophlegmatie , et il n'en est rien. Dès le lendemain, un accès a lieu, et bientôt on voit apparaître des signes non équivoques d'irritation péritonéale; c'est dès cette époque que l'entérite chronique devient manifeste. II est évident que l'infiltration séreuse était symptomatique d'une surexcitation chronique du foie et de la rate , point de départ des phénomènes fébriles.

Gastro-entérite chronique , engorgement de la rate , hjdropisie. La femme Neyret, âgée de quarante ans, de la commune de Boisset (plaine du Forez), partageait les travaux du cultivateur, son mari. Après avoir retiré du chanvre de l'eau et lavé la lessive, elle fut prise, au mois d'octobre 1822, d'une fièvre quarte qui débuta par des vomissemens et un grand mal de tête. Gomme les accès se montraient avec régularité , cette femme ne fit rien pour se guérir pendant quatre mois; elle fit usage, pendant le cours du cinquième, de divers remèdes excitans (de centaurée, de vin chaud avec la muscade et lacanelle, de quinquina, etc.). La fièvre devint continue dans les premiers jours de février 1823, sans cesser de présenter des exacerbations quartenaires; les jambes et les cuisses enflèrent progressivement. M. Berger , appelé le il\ auprès de la malade , la trouva dans un état d'anasarque général: le pouls dur et petit donnait près de cent pulsations

DES ÉMANATIONS MARECAGEUSES. 209 par minute; la langue e'tait rouge, l'épi gastre douloureux, la soif vive, l'urine peu abondante, la faiblesse extrême; le doigt appuyé' sur les membres y laissait une empreinte qui s'effaçait avec lenteur; la malade se plaignait d'une douleur au côté gauche, dans la région de la rate dont la tuméfaction fut très bien reconnue , malgré la tension et le volume de l'abdomen. Au reste , la peau du corps et le visage montraient l'aspect terreux ordinaire à ces maladies, et avaient une couleur blafarde. Vingt sangsues furent placées sur le ventre; on donna des lavemens avec la décoction de digitale, et pour boisson l'eau de poulet; on fit sur les extrémités des frictions avec la teinture alcoholique de digitale : un peu d'amendement eut lieu; l'enflure fut diminuée par d'abondantes évacuations de matières aîvines et d'urine ; mais la faiblesse générale augmenta. La malade prenait du vin blanc à i'insu de son médecin; bientôt les accidens reparurent avec une intensité plus grande; l'infiltration fit de rapides progrès, la difficulté de respirer devint considérable; la malade mourut. On ne put obtenir l'ouverture du cadavre.

§ 5. Fièvres intermittentes pernicieuses : asphyxie. Un homme de trente-cinq ans, en apparence bien constitué et robuste , était venu , en 1778, des montagnes où il faisait sa résidence , à St-Giiles , petite ville du département du Gard , bâtie au bord d'une vaste plaine marécageuse , pour s'y livrer , au fort des chaleurs , à des travaux agraires. Obligé d'attendre que les moissonneurs eussent fini leur tâche pour commencer la sienne , il profite de cg

temps d'inaction pour se reposer, couché sur l'herbe molle , au bord d'un fossé rempli de vase humide et ombragé par des saules. Il y reste quelques heures, étendu sur son ventre, la face contre terre; on veut le relever, il est mort : on le transporte à l'hôpital. M. Baumes lui fait donner tous les soins prodigués aux. asphyxiés, ils sont inutiles. L'autopsie cadavérique ne fait voir en lui qu'un emphysème des tégumens du cou et de la partie supérieure du thorax, et, intérieurement, un engorgement des vaisseaux de la tête et de ceux du poumon.

Des soldats de garde à la porte d'Ingouviîle , au Hâvre-de-Grâce , ne pouvaient s'appuyer pendant cinq à six minutes sur le garde-fou construit sur les fossés de cette porte , ouverts du côté d'un marais très considérable , sans ressentir des maux de tête et des étourdissemens.

Ces observations ne suffisent pas pour établir une asphyxie , causée par l'action immédiate des émanations marécageuses sur le système nerveux.

Entérite, encéphalite sympathique; guérison due à l'emploi judicieux des principes de la doctrine physiologique. Dans l'été de 1822, un jeune homme âgé de vingt ans , d'un tempérament lymphatiqne, vivant sous l'influence des émanations marécageuses, fut pris de malaise et de coliques, avec épreintes , qui l'obligèrent de cesser ses travaux. Il but abondamment du vin pour recouvrer la santé. Son espoir fut déçu; car lorsqu'un médecin devint indispensable (on attendit long-temps), voici quel était son état : abattement de la physio-

DES ÉMANATIONS MARECAGEUSES. 2 1 1 nomie, teint de couleur terreuse, regards tristes et fixes, traits grippés, langue sèche, âpre et tremblante j dents couvertes d'un enduit noirâtre, soif inextinguible, ventre balloné, déjections involontaires, fétides et bilieuses, entremêlées de caillots d'un sang noir ; peau sèche et rude au toucher, pouls concentré et donnant cent douze pulsations par minute ; délire furieux, qui alternait tantôt avec un profond assoupissement semblable à la stupeur , tantôt avec des grincemens de dents. Rarement le malade recouvrait sa connaissance ; il jouissait plus rarement encore d'un sommeil réparateur. Le médecin (M. Faneau de la Cour) a grand soin d'éviter tout ce qui peut accroître la surexcitation abdominale et encéphalique. Il proscrit le vin , le bouillon ; ordonne l'eau de riz acidulée, la limonade, une potion gommeuse , des demi-lavemens émolliens et acidulés , des fomentations émoîlientes sur le ventre, et l'application de cataplasmes de même nature aux jambes, de compresses imbibées d'orgeat sur la tête , et de soixante sangsues sur les parties latérales du cou. )

Nuit plus tranquille; le délire cesse presque complètement ; plus de grincement de dents , un peu de sommeil. Le lendemain, pouls moins concentré, un peu moins fréquent ; il n'existe plus ni carphologie ni soubresaut des tendons ; la langue perd de sa sécheresse et de son âpreté.

Continuation des fomentations froides sur la tête j trente sangsues sont placées à l'anus pour attaquer la suite de la phlegmasie colite et la suite

de l'affection cérébrale décelée par l'assoupissement. Les déjections cessent d'être involontaires ; elles sont moins fréquentes, moins fétides. Le malade commence à se reconnaître. Il n'y a plus d'assoupissement le sixième jour, le pouls a pris plus de développement et de fréquence, la langue est plus humide, la soif moins grande, la face plus expressive, le ventre moins tendu, mais le malade se plaint encore de céphalalgie , de lassitudes , de douleurs dans les membres et de quelques coliques. On continue la diète, on prescrit des lavemens, des boissons acidulés , des demi-bains tièdes , des sangsues à l'anus ; la convalescence commence le vingt-neuvième jour, et, le trente-sixième, la guérison est complète.

Cette observation est intéressante sous plusieurs rapports. On y voit un exemple de l'alliance très commune et très redoutable de la gastro- entérite avec une irritation encéphalique, qui devient quelquefois une phlegmasie positive. Cette sympathie pathologique sera étudiée ailleurs. Les pays marécageux montrent plus spécialement chez les indigènes, la complication de l'entérite chronique avec une phlegmasie de la plèvre ou du poumon. Mais lorsque les émanations sévissent sur des jeunes gens, et surtout sur des étrangers, c'est l'irritation encéphalique qui se présente d'ordinaire. Le traitement que M. Faneau de la Cour a suivi est digne d'éloges, et doit servir de modèle dans des circonstances semblables. Les évacuations sanguines sont fort utiles, même aux Bressans , et aux chétifs habitans de la

DES EMANATIONS MARÉCAGEUSES. 2l3 Sologne et de la Brenne, lorsqu'on les oppose à des inflammations bien prononcées , et lorsqu'on sait les employer avec mesure et à propos.

Phrénésie, gastrite; guéri-son par la méthode anti-phlogistique . Un homme d'une petite corpulence, âgé de quarante ans, buveur, habitant près d'un marais, fut pris, dans l'été de 1822, après plusieurs jours de réaction fébrile , d'un délire furieux auquel succéda un état profond de somnolence et de stupeur , tristes suites de l'administration d'un fort purgatif et du vin. M. Faneau de la Cour trouva ce malade avec des vésicatoires aux cuisses, et beaucoup de chaleur acre à la peau. Il fit supprimer les révulsifs; on les remplaça par des cataplasmes; soixante sangsues furent appliquées sur les parties latérales du cou, le malade reprit connaissance pendant plusieurs heures. Le surlendemain, nouvelle application de sangsues, au nombre de trente, sur la région épigastrique ; compresses imbibées d'orgeat sur la tête, cataplasmes aux cuisses poivrés et très chauds. Dès ce moment toute la connaissance revient , le pouls est roide , dur et fréquent ; la face rouge , l'œil injecté, la langue sèche, la soif grande, la région épigastrique douloureuse , la céphalalgie forte. On prescrit des lavemens émolliens , des boissons acidulés, l'application de sangsues à l'anus ; la guérison est complète le quinzième jour.

Les remarques faites sur l'observation précédente conviennent à celle-ci.

Irritation encéphalique , gastrite coïncidente ; mort. Un cultivateur résidant à Yillars, dépar-

2l/(. ACTION PATHOLOGIQUE

tement de l'Ain, doué d'un tempérament vigoureux et d'une constitution forte , se plaint , après avoir pendant quinze jours , semé de l'avoine pieds nus dans la boue , de lassitudes et de frissons. La fièvre est accompagnée d'une douleur sus-orbitaire et d'un sentiment de poids à l'épigastre. Il vomit de la bile et délire le lendemain. Delorme voit cet homme le sixième jour de la maladie et le trouve dans l'état suivant: délire continuel, face colorée, yeux ardens, pouls élevé; le malade crache de la bile, ramasse des flocons et meurt le huitième jour. On n'ouvrit pas le cadavre.

Cette observation est racontée avec assez peu de soin; on y voit l'action pathologique des émanations marécageuses produire une inflammation encéphalique qui a été évidemment la maladie principale , celle qui a donné la mort.

Fièvre intermittente apoplectique {irritation hémorragique cérébrale intermittente). Une hospitalière de Ghàtillon (département de l'Ain), âgée de cinquante-deux ans, d'un tempérament bilieux et douée d'une bonne constitution, éprouvait depuis plusieurs jours un peu de malaise. Elle eut un accès de fièvre pendant une nuit. Le lendemain matin , pouls élevé , douleur de tête gravative , amertume de la bouche, pesanteur à l'épigastre, propension au sommeil. L'accès se prolongea jusqu'au soir. Le lendemain apyrexie, langue recouverte d'un enduit jaunâtre (tartrite de potasse antimonié). La malade rendit beaucoup de bile. Accès pendant la nuit. Le lendemain., sommeil profond (vésicatoires aux jam-

DES ÉMANATIONS MARÉCAGEUSES. 2l5

bes, tisane vineuse, et à la fin de l'accès quinquina à haute dose). Retour dn quatrième accès, état apoplectique et mort.

Delorme ne fait aucune mention de l'ouverture du cadavre.

Fièvre (irritation) gastrique rémittente, congestion sanguine dans le poumon. Une femme de vingt-cinq ans, d'un tempérament sanguin, vive, quelquefois emportée , avait quitté le séjour de Lyon pour celui d'une campagne isolée et située dans la partie marécageuse de la Bresse. Quelques contrariétés domestiques occasionnèrent l'explosion d'une fièvre intermittente , dont voici les premiers symptômes, assez mal présentés par l'observateur : premier jour, frisson suivi de chaleur et d'une moiteur légère; second jour, visage rouge et animé, yeux ardens, douleur de tête, pouls élevé, oppression ; troisième jour, rémission de quatre heures à peu près, frisson avec chaleur, soif, augmentation de la rougeur du visage; cinquième jour, amertume de la bouche, frisson et chaleur, pouls élevé, visage rouge, oppression, rémission bien marquée; sixième jour, frisson moindre;, septième jour, fièvre moins forte, œdème des jambes et des mains, pouls plein, oppression suffocante ; huitième jour, respiration libre, diminution de la fièvre qui cesse le soir, l'œdème disparaît par degrés, et l'air natal rétablit entièrement cette femme. Cette observation a été recueillie par Delorme.

Des fièvres intermittentes pernicieuses épidémiques , d'espèces différentes , c'est-à-dire dés irrita-

2l6 ACTION PATHOLOGIQUE

tions de divers organes causées par les émanations des eaux stagnantes, ont été décrites par Diodore de Sicile, Pringle, Flacci, Chevassieu-d'Audebert, Raisin, etc. Un précis de ces faits généraux a précédé les histoires particulières de malades.

Gastro-ataocie ; émétique , purgatifs , quinquina. M. Nogarède de Nîmes, bourgeois sexagénaire , après avoir éprouvé de vives alarmes , et humé sans précaution l'air d'une plage marécageuse, est saisi d'un frisson fébrile. Le premier paroxysme est assez fort; cependant il est régulier, et dès qu'il a cessé, M. Baumes donne un émétique qui opère par le haut et par le bas avec succès. Le second est accablant; il débute par une syncope ; le froid dure quatre heures ; la tête s'embarrasse; pendant la période de chaleur le malade est sans force; il délire; la langue est humide, très chargée; le ventre est souple; la chaleur du corps très modérée. M. Baumes fait appliquer les vésicatoires aux jambes, et placer, pendant la rémittence, un purgatif qui amène des selles abondantes, bilieuses, épaisses, très fétides; les urines coulent bien. Le troisième paroxysme, qui survient le troisième jour de la maladie, est beaucoup plus grave que celui de la veille; le froid mêlé de frissons, est long et s'accompagne de défaillances légères; le malade estdansun grand accablement; son pouls est misérable; un délire sourd se manifeste pendant le second temps du paroxysme; les plaies des vésicatoires noircissent. M. Baumesdonnc une oncede poudre de quinquina (en quatre doses), délayée dans une décoction

DES ÉMANATIONS MARÉCAGEUSES. 217 faite avec une once et demie d'écorce du Pérou. Contre l'attente commune , le quatrième paroxysme est prévenu. Le cinquième jour est destiné au repos; la fièvre continue persiste; les signes d'embarras gastrique sont les mêmes; mais îa tête est libre et tous les symptômes sont modérés. M. Baumes répète le purgatif le sixième jour, et le lendemain, le malade prend une once de quinquina en poudre. M. Baumes purge par intervalles, du huitième jour jusqu'à la fin de la fièvre, qui en dure vingt et un; le malade guérit parfaitement.

Cette observation est remarquable à plus d'un égard; la fièvre intermittente pernicieuse s'annonce dès le second accès, par des symptômes graves , et qui le deviennent davantage immédiatement après l'emploi de 1 emétique et des purgatifs. Le quinquina enfin donné, et donné à haute dose , triomphe de la gastro-ataxie.

Irritation cérébrale intermittente; emétique, purgatif, quinquina. Un homme de soixante-six ans, qu'occupaient beaucoup de travaux sur le bord des étangs , se plaignit , pendant quelque temps , d'une existence pénible, et de rêver toutes les nuits d'objets fort disgracieux. Il survint, au cinquième paroxysme , une attaque de convulsions très alarmantes, qui laissa une paralysie de la langue. La maladie commença comme une fièvre catarrhale , mais présenta dès-lors un affaissement particulier, s'accompagnant d'une douleur soutenue dans la région lombaire. M. Baumes fut appelé; les paroxysmes quotidiens, dit ce professeur, marchaient en

2l8 ACTION PATHOLOGIQUE

double tierce , et leur intensité se correspondait à jours alternatifs. On vida le malade, au moyen de 1 emétique et des purgatifs; un ve'sicatoire fut placé sur sa nuque, on frictionna rudement ses extrémités inférieures , il prit des potions cordiales , animées avec l'alcohol de potasse et l'acétate d'ammoniaque, et une tisanne de fleurs de camomille romaine. Le lendemain matin la paralysie de la langue n'existait plusj le malade avait l'air étonné , du penchant à dormir, et le pouls lent et irrégulier sans faiblesse. M. Baumes appliqua les vésicatoires, pour combattre l'état visqueux des fluides , qui , d'après les observations de Lancisi et de Pujati, prédomine, dit-il, dans les fièvres rémittentes des pays marécageux. Les convulsions, la paralysie de la langue, et un grand affaissement reparurent au septième paroxysme. M. Baumes donna le quinquina à haute dose, et la teinture fébrifuge d'Huxham, comme mieux appropriée à la débilité respective, et à la putridité dominante dans les suites des fièvres malignes. Le carbonate d'ammoniaque fut également employé. La fièvre cessa après avoir duré trente-cinq jours. Cette observation est, pour M. Baumes, l'exemple d'une fièvre rémittente maligne, qui, non-seulement met au grand jour l'effet graduel du quinquina, mais encore qui confirme cette règle de séméiotique, que, dans les fièvres doubles tierces, dont les paroxysmes sont ordinairement inégaux pour la violence et pour la durée, le pronostic doit s'appuyer sur l'observation des reprises qui correspondent de deux jours l'un. Elle ne servirait pas de modèle aujourd'hui, sous le rapport du traitement.

DES ÉMANATIONS MARÉCAGEUSES. 219 Fièvre rémittente pernicieuse ataxique (gastro-arachnoïdite); émétique , purgatifs, quinquina à haute dose. Un homme de cinquante ans, d'une constitution forte , mais dont les humeurs étaient infectées par une acrimonie dartreuse , fut pris d'un frisson, le septième jour qui suivit son exposition , du côté d'Aigues-Mortes, aux influences dangereuses de l'air marécageux. Ce frisson fut suivi de chaleur et de sueur, et cette succession des phénomènes consécutifs d'une fièvre intermittente, eut dix-sept heures de durée. Le lendemain, le malade fut bien; à peine tint -il compte d'une courte et légère reprise. Un paroxysme semblable au premier, survint le troisième jour, mais fut un peu moins fort et un peu moins long. Le malade fut émétisjé, dit M. Baumes, le quatrième jour de la fièvre, une sorte d'apyréxie eut heu. Le quatrième paroxysme correspondit au premier et au troisième; il survint le cinquième jour, et fut grave; il y eut délire, assoupissement comateux; l'accès, qui avait débuté par un simple refroidissement des extrémités, dura vingtdeux heures , et se termina par des moiteurs partielles. Le malade fut assez gai le jour suivant; on donna un purgatif, et le lendemain survint un paroxysme, qui se prolongea pendant trente heures, et s'accompagna de légères syncopes au moment de sa terminaison. Ondonna aussitôt après le quinquina dans un véhicule purgatif. Le 8, jourintercallaire, survint un paroxysme court mais orageux ; la langue était sèche, noirâtre; les soubresauts des tendons se montrèrent; la reprise du 9 fut moins fâcheuse que celle du

220 ACTION PATHOLOGIQUE, etc.

7 à laquelle elle correspondait ; mais le paroxysme du 10, qui devait répondre à celui du 8, fut presque aussi violent que celui du 7. Dès -lors les intervalles des reprises furent courts , le malade restait affaissé , et le paroxysme était divisé en deux périodes; la première marquée par un délire paisible et soutenu , qui durait de huit à dix heures ; la seconde caractérisée par un assoupissement carotique, qui durait autant : ainsi le malade restait seize à vingt heures sans connaissance. On appliqua deux vésicatoires aux jambes j le malade faisait usage de tisanes aiguisées avec le tartre stibié, et de quinquina purgatif; quoique le paroxsyme des jours pairs fût devenu moins considérable, celui des jours impairs ne perdait rien de son intensité. Fouquet fut consulté : on donna les laxatifs et le quinquina, à dose plus forte. M. Baumes, appelé dans le cours du vingt-sixième paroxysme, flotta pendant dix- sept heures entre la crainte de la mort et l'espoir que cet accès ne serait pas le dernier. Lorsque le paroxysme eut cessé, le malade se plaignit d'anéantissement et de douleurs aux extrémités ; son pouls, qui dans les fortes reprises était naturel quant à la fréquence, mais petit, mou, faible, prit un peu plus de consistance et d'irrégularité. M. Baumes fit donner le quinquina à grandes doses, il ne survint pas d'accès, et le malade entra dès-lors en convalescence qui fut longue et laborieuse , mais sans rechute.

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