‹ Histoire des marais et des maladies causées par les émanations des eaux stagnantesChapitre 45 sur 88 · APPRÉCIATION DES CAUSES · texte numérisé non relu

APPRÉCIATION DES CAUSES

JLes fièvres de marais ne sont pas exclusivement l'œuvre des émanations marécageuses (je les étudie chez les indigènes ). Voilà sans contredit la plus influente des circonstances qui les enfantent, mais enfin elle n'est pas seule et il faut lui joindre d'autres modificateurs de l'organisme. Ces pyrexies résultent de l'action de causes variées, celles-là prédisposantes , celles-ci efficientes , quelques-unes de nature sthénique , et d'autres dont l'action est évidemment débilitante. C'est à l'analyse de faire la part de chacune d'elles dans la production de la maladie. L'humidité du climat doit être mentionnée, car cet état de l'atmosphère concourt évidemment à la naissance de la pyrexie , cependant à un degré moindre que la mauvaise alimentation. On fait usage en général d'une eau malsaine dans les pays marécageux; elle est donnée par les pluies, et conservée dans des citernes ou dans des puits sans profondeur j aussi a-t-elle une grande tendance à se corrompre. Des hoissons fermentées , prises en quantité modérée , atténueraient ce vicieux état de choses, mais la misère les interdit aux hahitans des pays de marais. Il

faut tenir compte de l'influence des vents : elle ajoute beaucoup dans certaines circonstances à la puissance des émanations marécageuses. Lind fait remarquer que les épidémies extraordinaires de fièvres rémittentes et intermittentes, qui eurent lieu en 1765 et en 1766 dans la Grande-Bretagne, furent occasionnées en grande partie par le vent d'est, qui couvre continuellement l'Angleterre, non - seulement des brouillards de la mer, mais encore des émanations exhalées par les marais. Des observations semblables ont été recueillies dans la Bresse, partout où il y a des eaux stagnantes ; l'action des vents aide beaucoup à la propagation de l'infection.

Enfin , la saison est pour beaucoup ; aucune n'est plus dangereuse que l'automne, surtout s'il y a beaucoup de chaleur et d'humidité dans l'atmosphère. Pringle et l'expérience enseignent que dans les pays marécageux, les chaleurs excessives et continuelles, même sans pluie , imprègnent l'atmosphère d'une grande quantité d'eau, en donnant à l'évaporation des masses de ce liquide une activité extraordinaire. Au contraire, des pluies fréquentes pendant les chaleurs, rafraîchissent l'air, répriment le dégagement et l'ascension des vapeurs infectes , délayent et renouvellent les eaux croupies et précipitent sur la surface de la terre les émanations nuisibles. Mais si des chaleurs fortes et continuelles succèdent à des pluies considérables, la saison devient très malsaine. Le commencement des maladies épidémiques a lieu en Hollande, suivant Pringle, vers la fin de juillet ou au commencement d'août, pendant les jours canicu-

270 NATURE DES FIÈVRES INTERMITTENTES laires ; leur déclin est sensible à la chute des feuilles, elles cessent aux premières gelées. A la Floride et aux Antilles, le règne des fièvres intermittentes épidémiques n'a lieu que pendant une saison , et dans tous les climats, le voisinage des marais est peu redoutable pendant l'hiver et le printemps. Les conditions favorables au développement et à la propagation des fièvres de marais, c'est l'action prolongée de la chaleur et de l'humidité réunies.

La constitution atmosphérique donne aux maladies endémiques , dans les pays marécageux , un caractère remarquable. Si elle est froide et humide, si elle a conservé long -temps ce caractère, les ganglions et follicules muqueux sont attaqués spécialement, et les maladies dominantes sont des fièvres rémittentes et intermittentes muqueuses , des catarrhes, des gastro - entérites avec prééminence de la sécrétion muqueuse. Mais tel n'est pas l'état de l'air; l'été, l'automne est sec et fort chaud ; alors les maladies qui naissent auprès des marais ont un caractère inflammatoire plus prononcé, les phlegmasies se dessinent mieux, on voit plus de dysenteries (colites), de gastro-ataxies et d'hémorragies.

Comment agissent ces causes diverses , sont-elles générales ?

La chaleur atmosphérique et une mauvaise alimentation ne portent pas leur action sur tous les tissus. Quelles sont les parties sur lesquelles l'air et le calorique exercent spécialement leur action stimulante ? les organes pulmonaires , la peau , la membrane muqueuse gastrique. Jamais ils ne troublent

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toutes les fonctions, ils sévissent toujours d'une manière particulière sur le point le plus irritable de l'organisme quel qu'il soit. Et de quels effets est suivie une alimentation insuffisante ou vicieuse ? Le sang élaboré incomplètement ou forcé de se charger de germes d'irritation , n'est plus ce fluide nutritif, ce véhicule stimulant que toutes les molécules vivantes attendent pour réparer leurs pertes, et conserver leur degré normal d'action organique. Un liquide altéré circule dans les vaisseaux ; s'il rencontre dans l'organisme (ce qui a lieu ordinairement) un viscère plus irritable que les autres , là naît une phlegmasie, là survient une maladie locale.

L'action des émanations marécageuses est -elle stliénique ou asthénique ? Les analyses physiques et chimiques de ces particules n'apprennent à cet égard rien, exactement rien ; il faut donc juger de la nature de la cause par celle des effets.

Or, ceux-ci sont de deux sortes ; l'influence habituelle des émanations marécageuses modifie profondément l'organisme ; est-ce en augmentant l'irritabilité d'un système aux dépens des autres, ou en les frappant indistinctement d'une grande débilité ? Diverses maladies , surtout des fièvres rémittentes et intermittentes, résultent de l'action trop énergique des émanations marécageuses, que sont -elles, des adynamies ou des irritations ?

Si je n'étais obligé d'examiner cette question sous toutes ses faces , j'aurais bientôt tranché le nœud gordien que je dois dénouer, et voulant apprécier l'espèce des modifications physiologiques imprimées

272 NATURE DES FIÈVRES INTERMITTENTES à l'économie animale, par l'action habituelle des vapeurs infectes des marais , voici comment je raisonnerais : La constitution physique des habilans des contrées marécageuses me présente deux circonstances remarquables : sorte de stupeur du système nerveux, débilité du cœur, des capillaires sanguins et des muscles , d'une part ; grand développement du système lymphatique , grande énergie de l'exhalation séreuse, de l'autre. Il ne s'agit que de savoir si les symptômes de débilité sont l'effet direct de l'action des émanations marécageuses, ou la conséquence de la prééminence d'action des capillaires blancs. Jamais un tissu organique n'acquiert un développement extraordinaire lorsqu'il est frappé d'une asthénie profonde ; toute hypertrophie suppose une irritation , et ne paraît pouvoir être expliquée que par elle. Lorsqu'un système organique acquiert une prépondérance marquée dans l'économie animale, il exerce un grand despotisme sur les autres tissus, les condamne à un rôle secondaire, passif quelquefois, et les frappe presque toujours d'asthénie. Ces propositions sont des lois de physiologie pathologique incontestables. L'habitant des contrées marécageuses présente dans l'état de santé comme dans celui de maladie, tous les caractères d'un développement extraordinaire des capillaires blancs ; donc cette modification de son organisme est la conséquence d'une irritation fixée sur le système lymphatique; donc la débilité des symptômes nerveux et musculaire est un phénomène secondaire; donc l'action des émanations marécageuses, lors même qu'elle n'est étudiée

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que clans ses résultats physiologiques, est évidemment sthénique.

Mais les jugemens absolus conviennent rarement , aux questions de pathologie, et les modifications, les exceptions , les inductions erronnées sont si communes* en médecine , que toute doctrine exclusive est nécessairement vicieuse. Un philosophe avait habitude de dire : Je suis de cette opinion , quant à présent ; tout médecin devrait faire sa devise de ces paroles. On ne voit pas chez les habitans des pays marécageux cette subordination si directe, si positive des systèmes musculaire et nerveux au lymphatique. Dès que leur constitution physique peut être étudiée \ dès leur première enfance , la stupeur des nerfs et de l'intelligence se montre en première ligne. J'aurais pu et dû dire, en exposant les caractères de leur organisme^ qu'ils apportent en naissant une débilité héréditaire- Il est probable que cette asthénie primitive n'est pas sans influence sur les phénomènes ultérieurs de leur développement. J'admets, au reste, que la grande energie d'action de leur système lymphatique ne peut être que l'effet d'une irritation physiologique, mais je crois que pendant le cours , et surtout au déclin des fièvres de marais, les capillaires blancs sont* non surexcités , mais frappés d'asthénie;

La question de la nature d'influence des émanations marécageuses serait bientôt résolue si, comme on l'a dit, il était vrai que cette action est une cause asthénique générale ; s'il était prouvé que ces particules délétères débilitent tous les systèmes organî-

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274 NATURE DES FIÈVRES INTERMITTENTES ques par leur contact avec la peau et avec plusieurs membranes muqueuses; mais l'analyse physiologique conduit à une conséquence bien différente; elle fait voir les émanations agissant, non sur l'économie animale entière, mais sur certains appareils organiques spéciaux , qui sont la peau , le poumon et les voies gastriques.

Les causes diverses des fièvres de marais, examinées dans leur action générale, produisent les effets suivans : elles subordonnent les capillaires sanguins aux capillaires blancs; elles débilitent plusieurs systèmes anatomiques, spécialement le musculaire et le nerveux ; elles mettent et maintiennent quelques organes dans la disposition la plus favorable au développement de phlegmasies , surtout chroniques : ces organes sont les voies gastriques, le mésentère, le foie, la rate, et, dans un rang secondaire, le poumon et le cerveau.

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