CHAPITRE V
Classification géographique et médicale des marais.
Les émanations marécageuses ne produisent pas les mêmes effets dans tous les climats , car chaque climat a sa température, et modifie d'une manière spéciale le corps de l'homme. Elles enfantent des
maladies dont le siège , la physionomie et les degrés d'intensité sont divers , suivant que l'action combinée de l'air , des eaux et des lieux a produit tel ou tel tempérament , telle ou telle idiosyncrasie. Leur influence physiologique reçoit une grande modification de la température ordinaire au pays marécageux , et de l'état pathologique des individus. Lors même que l'identité des émanations marécageuses dans toutes les régions du globe serait parfaitement établie , elles n'affecteraient pas de la même manière un Hollandais et un indigène du midi de l'Amérique; elles ne produiraient pas les mêmes résultats à la Véra-Cruz et en Sologne. Ainsi donc, pour les bien connaître , il faut tenir compte des lieux et du tempérament.
Les émanations marécageuses sont bien plus redoutables dans les climats chauds que dans les climats froids; elles produisent des fièvres tierces dans l'Allemagne , des fièvres pétéchiales en Hongrie , des pyrexies demi-tierces en Italie, et la peste en Egypte. Barthez, qui n'avait pas, à beaucoup près, autant d'esprit de critique que de génie , croyait que l'écume des marais de la Barbarie était un poison mortel pour les oiseaux , les poissons et même les bœufs ; il rapporte du moins ce prétendu fait sans le révoquer en doute.
Plus la chaleur atmosphérique est intense , disent très judicieusement MM . Fournieret Bégin, plus les maladies sont rapides dans leur marche , fréquemment mortelles , et plus souvent accompagnées de symptômes variés , du trouble général du système
nerveux. Ainsi , si nous examinons les affections endémiques clans les principales contrées marécageuses , nous verrons, en Hollande, des fièvres intermittentes , quartes , tierces ou quotidiennes , atteindre un grand nombre de sujets, mais présenter une marche assez lente , et laisser au médecin le temps de les combattre. En Hongrie , ces maladies sont déjà plus fréquemment rémittentes , et la dyssenterie dite putride y affecte une plus grande quantité d'individus. En Italie, les fièvres produites par le voisinage des marais Pontins sont accompagnées d'apyrexies très courtes, et les symptômes dits ataxiques les compliquent plus souvent. En Espagne, les accidens les plus graves , tels que les vomissemens de matières noires , la couleur jaune de la peau, la violence du délire, etc. , rapprochent les maladies de cette contrée de celles des côtes de l'Afrique ou de l'Amérique. Enfin, dans ces deux dernières parties du monde, les mêmes affections fébriles s'observent, mais accompagnées des symptômes les plus violens, et presque toujours elles sont, ou rémittentes, ou continues.
Cette doctrine est vraie en général. Le choléra morbus et la dyssenterie aiguë se montrent bien avec une grande intensité aux alentours des marais de la Bresse et de la Sologne , comme auprès des eaux stagnantes des deux Indes j mais ces inflammations y paraissent moins souvent, et surtout elles y affectent un nombre bien moins grand d'individus. II est constant que les maladies du même système d'organes deviennent plus aiguës, et, si elles sont inter-
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mittentes , se rapprochent du type continu , dans leurs voyages des froides contrées du Nord au climat brûlant du Midi ; c'est, au fond, le même genre de maladie , mais modifiée par la double influence de la température atmosphérique et de la constitution individuelle.
D'après ces données , la meilleure classification des marais de notre planète consiste à les placer dans trois séries , ceux des pays chauds , ceux des pays froids , ceux des pays tempérés.
SECTION I.re Marais des pays chauds.
La fièvre jaune est depuis long -temps commune dans les parties chaudes et marécageuses de l'Amérique méridionale et dans l'archipel des Antilles; elle s'est montrée souvent à Carthagène , à Porto-Bello , à la Véra-Cruz , à la Jamaïque, à Ste-Lucie , à St- Domingue , à la Martinique ; la Louisiane et le littoral des Florides , des Carolines , de la Géorgie et de la Virginie , offrant aussi le funeste concours d'une température fort élevée et de grandes masses d'eaux stagnantes , doivent à ces causes les visites que leur fait la plus redoutable des pyrexies. La nouvelle Orléans , dit Voïney , Pensacola , Savannah , Charles- Town , Norfolk , comptaient rarement quatre ou cinq années sans en recevoir quelque atteinte.
Le voisinage des marais, dans les pays très chauds, suffit pour rendre inhabitables de vastes contrées; il a fait périr la population presque entière de Ste- Lucie , île à laquelle les Caraïbes ont eux-mêmes
renoncé. Les Arabes voulaient punir les peuples de Bassora d'une insulte qu'ils en avaient reçue; ils firent déborder la rivière dont les murs de cette cité sont baignés; des marais se formèrent, et quatorze mille hommes périrent (i).
La fièvre jaune paraît s'être naturalisée au nord dePotowmack, comme dans le sud; elle est fréquente à New-Yorck , à Philadelphie , à Baltimore ; elle affecte constamment et presque exclusivement les quartiers bas et remplis d'immondices ou d'eaux croupies , et surtout le voisinage des quais où chaque jour, à marée basse, une vaste superficie fangeuse est exposée à l'action d'un soleil brûlant. C'est en juillet , août et septembre qne se montre la fièvre jaune, c'est-à-dire à une époque où des chaleurs opiniâtres et intenses excitent une fermentation évidente dans des amas de matières végétales et animales; la fièvre, ajoute Volnev, attaque de préférence , dans le choix des sujets , les habitans mal nourris et sales des faubourgs et des quartiers pleins d'ordures et de marécages ; il a vu les fièvres d'automne avec frisson, sous divers types, régner épidémiquement aux Etats-Unis , dans les lieux nouvellement défrichés , dans les vallées , sur le bord des eaux, soit courantes , soit stagnantes, près des étangs , des lacs , des chaussées de moulin , des marais. Ce savant voyageur n'a pas trouvé , dans un voyage de trois cents lieues, vingt maisons qui
(i) Mémoire de la Société de médecine, in-4-°, tom. 10, pag. 468.
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en fussent exemptes parfaitement; tout le cours de rOhio , une grande partie du Kentucky , tous les environs du lac Erié, et principalement le Genèse et ses cinq ou six lacs, ainsi que le cours de la Mohawk,en sont infestés annuellement. Ces fièvres, comme celles de la Bresse et de la Sologne , ne sont pas mortelles , mais elles minent les forces , et conduisent à une vieillesse prématurée ; lorsqu'elles sont une fois établies chez un sujet à la fin d'octobre, elles ne le quittent plus de tout l'hiver , et le jettent dans une faiblesse et dans une langueur déplorable. Les colonies françaises du bord de l'Ohio ont eu beaucoup à souffrir du voisinage des eaux stagnantes ; au-dessus de Gallipolis, le sol d'argile retient opiniâtrement les eaux, et forme encore des marais malsains en automne.
Buffon a fait, des marais de l'Amérique, un tableau magnifique. «Nous avons peint, dit-il, les déserts arides de l'Arabie Pétrée, ces solitudes nues où l'homme n'a jamais respiré sous l'ombrage , où la terre sans verdure n'offre aucune subsistance aux animaux, aux oiseaux, aux insectes; où tout paraît mort parce que rien ne peut naître, et que l'élément nécessaire au développement des germes de tout être vivant ou végétant , loin d'arroser la terre par des ruisseaux d'eau vive , ou de la pénétrer par des pluies fécondes, ne peut même l'humecter d'une simple rosée. Opposons ce tableau de sécheresse absolue dans une terre trop ancienne, à celui des vastes plaines de fange des savanes noyées du nouveau continent ; nous y verrons par excès ce que l'autre n'offrait que par
défaut : des fleuves d'une largeur immense, tels que l'Amazone, la Plata, l'Ore'noque , roulant à grands flots leur vagues éeumantes , et se débordant en toute liberté, semblent menacer la terre d'un envahissement, et faire effort pour l'occuper tout entière. Des eaux stagnantes et répandues près et loin de leur cours , couvrent le limon vaseux qu'elles ont déposé ; et ces vastes marécages exhalant leurs vapeurs en brouillards fétides, communiqueraient à l'air l'infection de la terre, si bientôt elles ne retombaient en pluies, précipitées par les orages, ou dispersées par les vents ; et ces plages alternativement sèches et noyées, où la terre et l'eau semblent se disputer des possessions illimitées, et ces broussailles de mangles jetées sur les confins indécis de ces deux élémens , ne sont peuplées que d'animaux immondes qui pullulent dans ces repaires , cloaque de la nature, où tout retrace les déjections monstrueuses de l'antique limon. Les énormes serpens tracent de larges sillons sur cette terre bourbeuse ; les crocodiles, les crapauds, les lézards, et mille autres reptiles à larges pattes, en pétrissent la fange; des millions d'insectes enflés par la chaleur humide, en soulèvent la vase; et tout ce peuple impur, rampant sur le limon ou bourdonnant dans l'air qu'il obscur* it encore, toute cette vermine dont fourmille la terre, attire de nombreuses cohortes d'oiseaux ravisseurs, dont les cris confus, multipliés, et mêlés aux croassemens des reptiles, en troublant le silence de ces affreux déserts, semblent ajouter la crainte à i horreur, pour en écarter l'homme et
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en interdire l'entrée aux autres êtres sensibles... » ( Oiseaux ; du Kamichi. )
L'Asie ne paraît pas contenir autant de marais que l'Europe j on en trouve cependant de fort grands aux environs de l'Euphrate, des Paîus-Méotides, et en Tartarie. Des eaux stagnantes couvrent plusieurs de ses plaines , rendent quelques-unes de ses montagnes inabordables , et occupent la surface d'une partie de ses forêts. Lorsque M. Patrin, qui voyageait dans cette partie du monde , se détournait de sa route pour aller observer des monts qu'il voyait à une petite distance, il lui arrivait bien des fois d'être arrêté tout-à-coup par un marécage profond , à l'instant même où il se croyait sur le point de gravir les rocbers.
Beaucoup de parties de l'Afrique sont inondées par des masses prodigieuses d'eaux pluviales , et couvertes de marécages que la température de ce climat rend doublement dangereux. Ils sont communs en certains points des côtes, surtout depuis la rivière du Sénégal jusqu'au pays des Caffres. Les voyageurs nous ont souvent entretenus des eaux stagnantes de la Basse-Egypte, du Delta, d'Alexandrie, de Damiette, des côtes de la Barbarie. La Basse- Egypte est un vaste marais pendant plusieurs mois de l'année. Ce pays, si riche par ses souvenirs et par sa fertilité , est aux yeux de quelques géologues un présent du Nil , une contrée formée par la quantité prodigieuse de limon que le fleuve charrie et dépose sur ses bords continuellement exhaussés. Telle est l'opinion d'Hérodote , qui donne la même origine
à tout le pays marécageux, jusqu'à trois jours de navigation en remontant le fleuve. D'habiles critiques et des voyageurs dignes de foi ont combattu cette doctrine. Selon eux, le Delta n'a subi aucun changement depuis les siècles les plus reculés. Cette question est très bien traitée par Voîney, qui , en rejetant des circonstances illusoires , n'a pas nié le fond même des faits , l'exhaussement du sol de plusieurs points de l'Egypte, par le dépôt d'eaux fangeuses. L'inspection du terrain et le raisonnement démontrent cette vérité , qui devient une erreur si on l'applique à la Basse-Egypte tout entière. Ce beau pays doit sa fécondité au débordement des eaux du Nil ; il est sous ce rapport un marais d'une nature spéciale. Les savansqui ont accompagné notre armée en Egypte, avaient de fréquentes occasions d'étudier l'action des émanations marécageuses sur l'organisme. Ce travail a été fait par un médecin bien digne de l'entreprendre, Prosper Alpin. Les eaux stagnantes dans les canaux du Caire, peuplaient cette ville, au temps de ce grand observateur, de varioles confluentes, de fièvres malignes, putrides, mésentériques , qui revenaient chaque année pendant les mois d'avril et de mai, rendus si chauds dans ces contrées par le souffle continuel des vents méridionaux. Lorsque les eaux du Nil se retirent d'Alexandrie , elles laissent des marais infects et des amas d'insectes, de cadavres, dont la putréfaction remplit l'atmosphère d'émanations terribles. Les symptômes principaux des maladies nées de cette cause, sont un mal extrême d'estomac , une inquiétude cxtraordi-