‹ Histoire des marais et des maladies causées par les émanations des eaux stagnantesChapitre 79 sur 88 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Sédation directe.

JuES pyrexies à exaspération périodique qui naissent auprès des marécages peuvent -elles être traitées avec succès par la méthode anti-phlogistique?

Si elles sont des irritations, des phlegmasies, des gastro-entérites, comment résistent-elles aux évacuations sanguines , comment se fait-il qu'elles cèdent à l'action d'un tonique énergique mis en contact avec le tissu surexcité l Deux circonstances , la modification profonde éprouvée par l'organisme sous l'influence physiologique des émanations marécageuses, et la périodicité de la pyrexie, donnent jusqu'à un certain point les élémens de la solution du problême. En quoi consiste la modification reçue par l'organisme ? dans le développement exagéré des capillaires blancs, au grand préjudice des capillaires rouges. Que fait-on lorsque l'on soumet les habitans des pays marécageux à une alimentation fortement réparatrice, et à une méthode générale de traitement tonique ? on stimule les vaisseaux sanguins , on les arrache à leur inertie , on guérit en rétablissant l'équilibre qui doit exister entre eux et les vaisseaux à fluides blancs. D'une autre part, la

442 THERAPEUTIQUE,

surexcitation, dans les fièvres de marais, s'exaspère périodiquement. Au moment de l'accès , le pouls bat avec vitesse, la langue est rouge, la chaleur de la peau très vive. Si on donnait du quinquina à l'intérieur pendant cette période d'irritation , la maladie deviendrait plus intense. Il faut la traiter alors comme une phlegmasie continue, avec cette restriction, spéciale au cas dont il s'agit, que les saignées ne conviennent qu'aux individus forts , pléthoriques et violemment surexcités , conditions peu ordinaires aux habitans des pays marécageux. Lorsque l'accès est passé, la langue devient pâle, la peau blême, blafarde; un état d'asthénie de la membrane muqueuse gastro-intestinale a succédé à son irritation. C'est alors le moment de donner le quinquina. En thèse générale, les évacuations sanguines ne doivent pas composer la méthode fondamentale de traitement des fièvres endémiques dans les pays marécageux. Mais elles sont d'utiles auxiliaires, et un moyen précieux de guérison quand on sait en faire usage. Quelques cas particuliers exigent spécialement leur emploi; elles doivent être la base du traitement lorsque l'irritation cérébrale est fort aiguë, lorsque la gastrite a beaucoup d'intensité , lorsque le sujet est fort , jeune, pléthorique. Carron d'Annecy assure n'avoir rencontré, dans le grand nombre de fièvres de marais qu'il a traitées, que deux cas de pyrexics spasmodiques demandant l'emploi de la saignée. Les sujets de ces observations étaient deux femmes d'une constitution très forte; elles tombèrent malades dans le printemps , deux an-

nées après la cessation du flux sanguin périodique. La vigueur de ces femmes , leur embonpoint , la saison , le violent mal de tête qui se prolongeait même hors le temps de l'accès, la dureté du pouls, l'injection des capillaires du visage, la suppression d'une évacuation sanguine habituelle, et l'absence des signes d'une irritation gastrique, annonçaient que la pléthore était prédominante. M. Carron employa la saignée et la fièvre quarte disparut.

Delorme a observé que chez les étrangers d'un tempérament sanguin, les fièvres de marais se compliquaient quelquefois dediathèse inflammatoire, et résistaient aux fébrifuges qui n'avaient pas été précédés par la saignée. Cette remarque avait été faite par son prédécesseur dans la place de médecin de l'hospice de Châtillon.

Un vigneron du Beaujolais, âgé de vingt-huit ans, d'un tempérament sanguin et doué d'une constitution forte, avait moissonné à Sandrans et y était resté pour battre le blé. Plusieurs accès eurent lieu; on le conduisit à l'hospice de Châtillon (Ain). Voici l'analyse de sa maladie et de son traitement : premier jour de son entrée à l'hospice, frisson avec oppression suivi de chaleur , face rouge , œil animé , divagation dans les idées, langue rouge et sèche, pouls élevé ( limonade); deuxième jour, intermittence de deux heures , retour de l'accès avec les mêmes symptômes j troisième jour, mêmes accidens (saignée de bras); quatrième jour, diminution de l'oppression, accès moindre, intermittence marquée et longue ( nouvelle saignée le soir ) j cinquième

444 THERAPEUTIQUE.

jour, respiration entièrement libre , léger accès de

fièvre; sixième jour, point de fièvre, convalescence.

On a lu ailleurs l'histoire d'une fièvre de marais, traitée avec succès par Delorme d'après les mêmes principes, la saignée; et deux observations d'irritations cérébrales intenses rémittentes, guéries par l'application d'un très grand nombre de sangsues. (Observations recueillies par M. Faneau de la Cour.)

La question de savoir si des fièvres intermittentes peuvent être guéries par les évacuations sanguines et des boissons délayantes, ne saurait être encore le sujet d'une discussion ; des faits nombreux l'ont résolue, elle a été jugée par l'expérience dans les Annales de la médecine physiologique. M. d'Espagne a donné à ce recueil périodique sept observations de pyrexies intermittentes, causées par les émanations putrides, et vaincues par les saignées locales. Les Annales contiennent beaucoup de faits analogues. On fait des évacuations sanguines un usage populaire en Bresse; les habitans de cette contrée s'appliquent d'eux - mêmes des sangsues en grand nombre sur l'épigastre, au début de leurs fièvres: auprès du mal se trouve le remède ; ces mêmes marais dont les émanations exercent une action si funeste sur l'organisme, contiennent abondamment dans leurs eaux des vers aquatiques avides de sang, et puissans contre les maladies qu'ils ont enfantées.

N'exagérons point : les évacuations sanguines, je le répète, ne constituent pas la méthode générale de traitement des fièvres de marais , elles ne sont utiles que comme auxiliaires , mais ces auxiliaires

sont souvent indiqués. Il faut y recourir toutes Jes fois que la pyrexie présente à son début ou plus tard les signes d'une surexcitation violente; il faut les employer alors pour rendre la maladie parfaitement intermittente , et préparer et assurer le succès définitif de l'émétique ou du quinquina.

Les médecins anglais se sont servis avec succès de la saignée dans le traitement de la fièvre jaune. L'historien de la fièvre rémittente de marais du Bengale, James Johnson, combattit d'abord cette redoutable maladie par des vomitifs , des purgatifs et le quinquina, sans aucun égard pour les rémissions et les exacerbations. L'inflammation gastro-intestinale exaspérée par ce traitement , donnait la mort le troisième ou le quatrième jour. Johnson, éclairé par les ouvertures de cadavres, essaya la saignée, mais d'abord avec une crainte extrême que le succès dissipa. Il phlébotomisa bientôt avec confiance et finit par prendre pour précepte de saigner hardiment et d'une manière décisive jusqu'à cessation complète de la céphalalgie et de l'anxiété précordiale. Alors sa pratique devint aussi heureuse qu'elle l'était peu auparavant. Lorsque la céphalalgie était très intense et qu'il y avait des signes de congestion, ce médecin unissait aux évacuations sanguines les ablutions réfrigérantes, les applications froides sur la tête. Il eut, dit-il, beaucoup à se louer des cathartiques et du calomélas. Johnson donnait dans les vingt-quatre heures jusqu'à soixante et douze grains de ce médicament.

La violence extrême de la fièvre que traitait ce

médecin justifie l'emploi qu'il fît d'abondantes saignées ; mais les choses ne se passent pas de la même manière dans la Bresse et au Bengale. A l'intensité moindre de la cause morbide correspond une irritation moindre. De là une modification imporportante dans les indications thérapeutiques , modification commandée encore par l'extrême différence de constitution des habitans de nos pays marécageux comparés aux peuples indiens.

John Niell traite la fièvre jaune par les saignées, les purgatifs et le calomélas. Lorsque la céphalalgie est intense et que la peau est chaude et sèche, il fait mettre le malade sur son séant , ouvre l'une des veines du bras, et laisse couler le sang jusqu'à ce que la chaleur des tégumens soit descendue à sa température normale.

Si la violence de la surexcitation locale, au début ou pendant le cours de la fièvre de marais , rend la sédation directe nécessaire, à laquelle de la saignée locale ou de la saignée générale faut-il donner la préférence ? le choix n'est pas douteux. 11 faut dégorger la partie irritée , il faut tirer du sang des tissus le plus voisins du siège de la maladie. Ce dégorgement dans les pays marécageux ne saurait être considérable; on ne doit jamais perdre de vue la constitution propre aux indigènes. Si on leur enlevait brusquement beaucoup de sang , on refroidirait l'extérieur du corps , et la tendance aux congestions sanguines viscérales serait augmentée; on porterait à un plus haut degré ce défaut d'équilibre qui existe entre les capillaires blancs et rouges;

EVACUATIONS SANGUINES. 447

enfin l'hydropisie se développerait avec une facilité plus grande.

Lorsqu'on est appelé de bonne heure auprès d'un malade , et que la gastrite n'est pas très intense , il ne faut point attendre pour agir, comme le veut un absurde préjugé, le cinquième, le septième ou le neuvième accès. On laisserait à la surexcitation gastrique le temps de se constituer en inflammation. Il faut, si, ce qui n'est pas rare, les évacuations sanguines ne paraissent pas indispensables , prescrire pendant la première apyrexie, l'acétate de morphine à petite dose, l'eau de poulet ou de veau, avec addition de nitrate de potasse, et, dans le cas où il y a surexcitation encéphalique, substituer aux préparations opiacées des pédiluves très irritans ou des frictions sur les jambes avec du vinaigre chaud et la moutarde. Ces moyens simples suffisent presque toujours pour rendre l'apyrexie complète. Lorsqu'on y est parvenu, le succès de l'une des méthodes suivantes est plus certain.

Page 1