‹ Histoire des marais et des maladies causées par les émanations des eaux stagnantesChapitre 80 sur 88 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

Révulsion.

§ i . Emêtique. JuA révulsion est une méthode générale de traitement des fièvres de marais, très employée j on a fait, et l'on fait encore grand usage de l'émétique dans la Bresse. Quelle que soit l'idée qu'on ait de la nature des pyrexies à exaspération périodique, ce médicament perturbateur guérit souvent ; voilà le fait.

Quelques observations qu'on a lues prouvent qu'il a de grands avantages dans le traitement de l'embarras gastrique ; il fait cesser souvent les fièvres rémittentes et intermittentes.

Paschal, âgé de quarante-cinq ans, homme d'une grande taille et d'un caractère indolent , fut pris d'une fièvre quotidienne marquée par un frisson violent et prolongée, par l'affaissement, du dégoût, une extrême amertume et la fétidité de la bouche, la soif existait pendant la période de chaleur seulement. Dans l'apyrexie, les symptômes bilieux et la faiblesse persistaient mais sans signe d'irritation. La langue était large, humide, et d'un gris jaunâtre uniforme. Le troisième jour, deux grains d emêtique furent administrés; ils produisirent des vomis-

REVULSION. — EMÉTIQUE. 44g

semens copieux de matières verdâtres , au milieu desquelles se trouva un lombric vivant. Les quatrième et cinquième jours, les symptômes bilieux étaient un peu moins prononcés , mais l'accès fut aussi violent , et il y eut plus de prostration. Le sixième jour, un grain d'émétique fit rendre une quantité énorme d'un liquide brunâtre, semblable à une lessive chargée; l'accès fut marqué par une prostration plus grande et l'engourdissement des sens , mais il se termina toujours par une sueur abondante ; il y eut peu de soif, même pendant la chaleur fébrile. Le septième jour, on donna un demi-grain d'émétique qui produisit des vomissemens de même nature, mais en moindre quantité; l'accès revint bien plus tôt que la veille, le froid fut profond et sans tremblement, la prostration complète; il y eut perte de connaissance, ronflement; l'expression de la face s'altéra, la déglutition devint impossible, le sulfate- de quinine vint à propos pour sauver le malade, la sueur s'établit, la connaissance reparut, et le malade guérit.

Cette observation montre où peut conduire l'abus de l'émétique ; il a exaspéré les accidens inflammatoires à chaque prise , et on ne peut douter de l'issue de la maladie si le médecin eut persisté plus long-temps dans la confiance malheureuse que lui inspira un médicament évidemment contre-indiqué. Lorsque l'émétique guérit, l'estomac n'est point malade ou n'est que faiblement surexcité; le sulfate de quinine qui guérit aussi bien, n'expose pas le malade à autant de chances fâcheuses. L'émétique est

45o THÉRAPEUTIQUE,

la base delà méthode de traitement le plus généralement adoptée par le vulgaire des médecins dans les pays marécageux; ils lui unissent des purgatifs et quelques prises de quinquina. Mais les hommes éclairés qui exercent l'art de guérir dans ces lieux insalubres , se gardent de prodiguer avec si peu de discernement le tartre stibié et les excitans du canal alimentaire. S'ils emploient l'émétique avec avantage, c'est qu'ils ont eu le soin d'en régulariser l'emploi. Jamais ils ne le donnent lorsque le ventre est douloureux, la langue fendillée, racornie, rouge sur ses bords et à sa pointe ; la prostration considérable. Leur premier soin , quand un fébricitant se présente à eux avec ces phénomènes de surexcitation , est de faire disparaître les phénomènes inflammatoires par des boissons acidulés, et quelques applications de sangsues. Cette préparation réduit la fièvre à son état ordinaire, la langue devient souple, humide, s épanouit ; il n'y a plus de tension, de douleur à l'épigastre; le type intermittent s'établit, alors l'émétique peut réussir : la théorie de son action est ici celle des effets du quinquina.

J 2. Potion slibio-opiacée de M. Pejsson (i).

(i) Annales de la médecine physiologique, i.re année, in-8.°, Paris, 1822. La pommade slibiée, aussi supérieure à la potion, dit M.Peysson, que celle-ci Test au quinquina, est composée ainsi :

Tartre stibié 25 grains;

Faites dissoudre dans

Eau distillée quantité suffisante:

Incorporez dans

POTION STIBIO-OPIACÉE. 45l

La potion et les frictions stibio-opiacées de M. Peysson sont connues par les Annales physiologiques ; M. Jourdain en a fait une application spéciale au traitement des fièvres de marais.

Mugron , petite ville de la Chalosse , département des Landes , quoique située sur une hauteur considérable, est environnée de marais exposés au nord , dans des lieux bas , non loin de l'Adour qui les alimente de ses eaux lorsqu'il se déborde. Les émanations des eaux stagnantes produisent des fièvres endémiques , dont le développement commence au mois d'août ; alors les ardeurs du soleil mettent la vase à découvert. Voici le remède de M. Peysson: tartre stibié, un grain; eau, huit onces; sirop diacode , une once ; gomme adragant , un scrupule; eau de fleur d'orange, deux gros. On peut remplacer le sirop diacode par l'extrait gommeux d'opium, le laudanum, dans un sirop simple (et sans doute par l'acétate ou le sirop de morphine); la gomme arabique peut suppléer l' adragant; enfin , toute eau distillée aromatique peut remplacer l'eau de fleur d'orange. On donne cette potion de deux manières; si le malade est fort et ne peut se passer d'alimens solides , on en fait prendre entre les accès une cuillerée pendant la première heure, deux la seconde, trois la troisième, et ainsi de suite jusqu'aux repas. Alors on la suspend pour

Axonge fraîche i once

en quatorze doses. On commence par une dans Tapyresiej on continue jusqu'à quatre.

452 THERAPEUTIQUE,

la reprendre deux heures après que le fébricitant a mangé, commençant par deux cuillerées, et augmentant de nouveau par degrés. Quand le malade est faible, délicat, et qu'il peut se passer d'alimens solides , on donne la potion , comme toute autre , par cuillerées , diminuant insensiblement l'intervalle entre elles, jusqu'à ce que le malade en prenne une tous les quarts -d'heure. On ne doit en cesser l'usage que pendant la violence des accès. Ce second mode paraît convenir mieux que le premier. M. Jourdain a traité avec cette potion quatre-vingtdix malades affectés de fièvres quotidiennes tierces et doubles tierces simples , de fièvres intermittentes compliquées de gastro-entérites, et de fièvres rémittentes et intermittentes subordonnées à une inflammation gastro-intestinale, ^oici une analyse de ses observations :

Sur soixante -deux individus malades de fièvres intermittentes simples , la pyrexie n'a résisté que sept fois à la potion stibio-opiacée, diverses circonstances réduisent même ce nombre à trois. L'accès a été supprimé tout-à-coup dans vingt cas, et trentehuit fois après avoir diminué progressivement d'intensité. Dans ces trente-huit observations, la fièvre a cessé quatorze fois au second accès , douze fois au troisième, onze fois au quatrième, une fois au cinquième. Des rechutes n'eurent lieu que chez six individus, qui avaient renoncé trop promptement à l'usage de la potion.

Huit fièvres intermittentes montrèrent l'irritation gastro-intestinale plus intense que dans les soixante-

POTION STIBIO-OPIACÉE. 453

deux cas précédens; toutes cédèrent à la potion stibio-opiacée , lorsque la complication phlegmasique de la muqueuse gastro-intestinale eut été combattue par les antiphlogistiques. La potion stibioopiacée est nuisible tant que la gastro-entérite aiguë existe, et lorsque la gastro-entérite chronique a été exaspérée. Elle réussit fort bien ( surtout en été ) si la surexcitation muqueuse de l'estomac et des intestins a cessé d'être ; elle est préférable au quinquina dans les cas où la fièvre intermittente est précédée d'une phlegmasie lente , d'un état de langueur.

Dix-sept autres fièvres rémittentes et intermittentes dépendaient d'une gastro-entérite aiguë; onze furent supprimées par la potion, quatre furent exaspérées par son emploi; elle ne la guérit dans deux cas que lorsqu'elle eut été alliée au sulfate de quinine. Ce mélange se montra manifestement nuisible dans les gastro-entérites rémittentes, tant que les symptômes d'irritation étaient prononcés. On ne îe vit réussir que lorsque les symptômes de la gastro - entérite étant entièrement dissipés , la fièvre marchait sous un type franchement intermittent , ou au moins lorsque l'irritation gastro- intestinale avait sensiblement diminué. Il faut, dans ces cas, ne la donner qu'avec beaucoup de précaution, et en suspendre l'emploi dès qu'on s'aperçoit qu'elle rend la surexcitation plus vive. La gomme arabique convient dès qu'il y a les moindres apparences de gas-. tro -entérite. M. Jourdain a employé avec beaucoup d'avantages une mixture ainsi composée :

Carbonate de potasse , i gros ; Eau, 3 onces; Acide sulfurique, jusqu'à agréable acidité,!

Eau de fleurs d or an ères ,

~. ° \once.

birop , )

dans les gastro - entérites prolongées , après avoir employé les antiphlogistiques, dans les fièvres intermittentes et rémittentes accompagnées ou dépendantes de gastro -entérites; toujours après l'emploi des antiphlogistiques. Elle rend la peau moite, la langue humide, dissipe la soif, diminue la fréquence du pouls, et accélère la convalescence (i).

M. Varlet n'a pas eu autant à se louer que M. Peysson de la potion stibio -opiacée, quoiqu'il ait eu la précaution de ne choisir que des fièvres intermittentes pures, et celle de commencer par le traitement antiphlogistique. Dans un grand nombre de cas, il n'a pas obtenu de bons résultats de l'emploi des nouveaux fébrifuges. Leur insuffisance l'obligea de recourir au quinquina , seul ou uni à l'opium , et quelquefois au tartre stibié. Suivant M. Broussais, la potion de M. Peysson est d'un usage moins général et moins

(i) Jourdain (E.-L.), Mémoire sur l'emploi de la potion stibio-opiacée du docteur Peysson, dans le traitement des fièvres intermittentes et des maladies périodiques apyrétiques. Journal général de médecine, tome 84, Paris, septembre j8a5, pages 5oo - 555.

— Note sur l'emploi de la potion stibio-opiacée du docteur Peysson, dans le traitement des fièvres intermittentes et des maladies périodiques apyrétiques, Annales de la médecine physiologique, août 1825. Ce sont les corollaires du mémoire précédent.

RÉVULSION A l'extérieur. 455

certain que le sulfate de quinine placé à la suite des antiphlogistiques. L'opinion générale paraît réserver la potion stibio- opiacée et les frictions stibiées, aux pyrexies à exaspération périodique peu graves.

Mais telles sont les fièvres intermittentes et rémittentes des pays marécageux, avant le temps où des phlegmasies chroniques ont désorganisé les viscères abdominaux. Cent trente observations de guérison de ces fièvres par les nouveaux médicamens, publiées par M. Jourdain, sont une autorité imposante. La simplicité des fébrifuges de M. Peysson, la facilité de leur administration , la modicité de leur prix, la nature de leur action, moins irritante que celle du quinquina, tout les recommande, dans les pays de marais, à l'attention des médecins. Il ne faut pas leur sacrifier le précieux sulfate de quinine et même le quinquina en poudre ; ils ne doivent point former une méthode de traitement exclusive, mais dans les cas ordinaires , l'emploi de ces fébrifuges, précédé par les évacuations sanguines, lorsque l'irritation locale est vive, a fait obtenir et promet encore des succès nombreux.

§ 3. Révulsion à l extérieur , rubéfaction et vésication de La peau. La rubéfaction de la peau et la vésication , sont plutôt des auxiliaires , des moyens secondaires, qu'une méthode générale de traitement. L'excitation violente du tissu cutané par les sinapismes et les vésicatoires, contraint les fluides et les mouvemens organiques d'abandonner 1 appareil dont l'affection produit la fièvre , et les di-

456 THERAPEUTIQUE,

ri^e sur îe tissu artificiellement irrité. Il se fait ainsi un déplacement d'irritation ; voilà l'analyse de la médication révulsive. Si on s'en sert pendant l'accès , la surexcitation de la peau donne une force nouvelle à la phlegmasie interne. Ici, comme dans tout autre cas, une révulsion salutaire n'est possible que lorsque la maladie n'est plus à l'état aigu. Il faut, pour l'essayer, attendre la chute de la réaction. Les vésicatoires sont en général médiocrement utiles dans le traitement des maladies causées par les émanations marécageuses. Si une violente congestion se forme sur un viscère , par exemple sur le cerveau, leur emploi serait indiqué, mais il faudrait les enlever immédiatement après qu'on aurait obtenu l'effet désiré, et même avant ce temps, s'ils augmentaient l'irritation intérieure.

5 4- Révulsioîi a l'extérieur; bains de vapeurs. On a beaucoup à espérer de l'application de la méthode fumigatoire, au traitement des fièvres intermittentes et rémittentes endémiques dans les pays marécageux. Les observations suivantes en font foi.

Une famille assez nombreuse de Tarare, près de Lyon, fit, en 1818, dans les plaines du Forez, un assez long séjour, pendant lequel presque toutes les personnes qui la composaient furent atteintes successivement de la fièvre de marais. Son chef y succomba , les autres malades guérirent mais avec peine. Cette pyrexie se prolongea chez un petit garçon de quatre ans, mais céda enfin aux méthodes ordinaires; on eut l'imprudence d'exposer l'année suivante l'enfant aux émanations des eaux stagnantes, la

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