CHAPITRE IL
Actioîi combinée de ï aii\ des eaux ^ des lleux^ des alimens ^ des boissons ^ de l éducation et des habitudes sur l homme , dans les pnjs marécageux.
La constitution, les habitudes physiques, les facultés morales et intellectuelles de l’habitant des contrées marécageuses , sont un sujet d’étude, intéressant pour le physiologiste, et de première importance pour le médecin qui veut bien connaître les maladies endémiques aux alentours des eaux stagnantes. On ne pourrait donner une bonne description des fièvres dites de marais, si l’on faisait abstraction des modifications remarquables que l’organisme a éprouvées dans ces pays insalubres. Ici comme ailleurs, la pathologie ne peut marcher d’un pas assuré qu’en s’appuyant sur la physiologie d’observation. On a demandé souvent quelle est la nature des pyrexies intermittentes et rémittentes qui régnent dans les plaines inondées; l’analyse de l’organisme des indigènes, était la donnée du problème ; on l’a négligée, et l’énigme n’a pas été expliquée.
DES e'MANATIONS MARÉCAGEUSES,
Constitution physique , habitudes physiques ^ facultés intellectuelles et morales.
L’homme, dans les p^ays marécageux, a une petite stature , souvent contrefaite dès ses premières années par des vices de conformation soit du tronc soit des membres, et remarquable presque toujours par le défaut de proportion des cavités splanchniques. Sa peau est line, très pâle, n’a d’autre couleur qu’un blanc mat, blafard, et est souvent couverte de taches d’un aspect terreux. Ses formes extérieures sont arrondies et molles; ses chairs tuméfiées par des sucs séreux manquent de ton et d’élasticité; elles reçoivent et conservent quelque temps l’impression du doigt qui les comprime. C’est une sorte de bouffissure du tissu lamineux , qu’il ne faut pas confondre avec l’embonpoint : il y a ici excès de sécrétion de sérosité, et non abondance de graisse et de fibrine; les cheveux sont d’un blond cendré, assez généralement plats, la barbe est blonde et peu fournie; un teint pâle, maladif, décoloré, annonce l’influence énervante des modificateurs de l’organisme. Plusieurs des signes extérieurs de la vieillesse sont empreints sur de jeunes visages ; on voit des rides chez des enfans ; les yeux sont ternes, les regards tristes et sans expression ; une couleur jaune teint souvent les joues, le front et la sclérotique. Le visage de l’habitant de la Sologne ou de la Bresse exprime habituellement la mélancolie, l’apathie, et une sorte d’hébétitude ; telle est sa physionomie ; elle
est rarement modifiée par les passions, et montre plus rarement encore la fraîcheur et le coloris de la jeunesse. Tout est en harmonie avec ces caractères extérieurs. C’est dans les pays marécageux surtout que le physique est une traduction fidèle du moral. Ecoutez rhomme qui est ne sous le ciel insalubre de la Bresse , sa voix est gutturale et rauque , sa prononciation lente , emharrassée , les finales de scs mots sont traînantes; voyez-le se mouvoir, comhien sa démarche est lente et pénible , quelle faiblesse dans l’âge de la vigueur, combien ce corps cacochyme a peu de vie (i) 1
Le ventre est bouffi , tendu par le grand volume des viscères abdominaux; â vingt-cinq ans, le mouvement de décomposition commence; des maladies continuelles ajoutent â la débilité constitutionnelle. Comment l’homme des pays marécageux ne seraitil pas cacochyme l il est sans relâche assailli par des fièvres qui , si elles ne le tuent immédiatement , abrègent sa vie en détruisant ses forces et ses organes , et ne le quittent pendant un petit nombre de mois, que pour lui léguer des obstructions ou des hydropisies.
La puberté arrive tard dans les pays marécageux; Baumes, Condorcet, et M. Julia (sur leur parole), ont dit que ce climat insalubre ne nuisait pas à la
(i) Palustre cœlum solidorum fluidorumque motum retardai^ corporis- meatus obstruit ; perspirationern impedit ( Sanctorius, aplio. 4^9)- Cruoris temperaturam corrumpltj unde sanguis , aliorumque humorum indolcs in colore pallido ^ jlavescente statirn jnajiifestaturi (^OT\d.yidii ^ ^1')
DES ÉMAINATÎOTXS MARÉCAGEUSES, n5 fécondité. C’est une erreur évidente. Comment des individus faibles soufFrans ^ souvent malades, auraient-ils quelque énergie dans la fonction généra-trice ? Si cette fonction ne partageait pas l’asthénie qui affecte la plupart des autres, comment pourraiton expliquer l’extrême dépopulation des contrées dont la surface est envahie par les eaux stagnantes l Voit- on beaucoup d’enfans dans la chaumière de leurs malheureux hahitans ? Où sont les preuves d’une assertion contre laquelle le raisonnement et les faits réclament avec une force égale? Les jeunes filles ont^ jusqu’à l’âge de vingt ans et davantage , le visage pâle, le teint plombé, le ventre gros, les mouvemens lents , le système musculaire peu irritable et faible. Tout en elles annonce le peu d’énergie de l’iitérus j aussi la chlorose est-elle une maladie en-^ démique dans les pays couverts d’eaux stagnantes.
Il existe pour les hahitans des alentours des marais, une époque cïitique véritable. C’est une période orageuse; peu d’entre eux sont appelés à la franchir.
Elle s’étend de la trente cinquième à la cinquantième année. Alors les fièvres endémiques sévissent avec une force inaccoutumée; alors les obstructions, les phlegmasies chroniques des viscères, et les hy» dropisies , font spécialement des progrès rapides. Cette époque critique voit périr l’immense majorilé des hahitans de la Bresse ; la mortalité n’est aussi considérable à aucune autre période de la vie. Quelques individus ont le rare bonheur de dépasser ce temps redouté; iis rentrent dans la condition des
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liabitans des pays salu])res, et parviennent à une vieillesse positive. J’ai vu des sexagénaires, des hommes de soixante et dix, soixante et cpiinze et même quatre-vingts ans, dans la partie la plus marécageuse du département de l’Ain, surtout aux environs du village de St-Paul. Ces phénomènes sont peu communs, mais enfin ils existent. Des gens du pays m’ont assuré qu’on y avait vu des centenaires. Ces exceptions infiniment rares confirment la règle; l’époque de trente - cinq ans à cinquante est fatale aux hahitans des pays marécageux.
D’après les caractères physiques de leur constitution , on peut annoncer le peu d’énergie du système nerveux; il est chez eux médiocrement irritable. Ces malheureux supportent des opérations chirurgicales douloureuses presque sans pousser un cri.
On en voit peu dont le tempérament soit ou sanguin ou bilieux; la plupart sont lymphatiques. Tandis que les nerfs paraissent au-dessous de leur état normal, et ne pas avoir atteint tout le développement dont ils sont susceptibles; tandis qu’une faiblesse profonde affecte les muscles dont la mollesse, la flaccidité et la faible irritabilité ont fixé l’attention des observateurs, le système des vaisseaux et des fluides blancs , doué d’une grande énergie , étouffe en quelque sorte les capillaires sanguins par son développement extraordinaire. Une grande quantité de sucs séreux remplit et distend les mailles du tissu lamineux; tout le corps, dès la première enfance, est affecté d’une bouffissure générale. Les ganglions lymphatiques du cou, du pcumon, surtout ceux du
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mésentère, ont un grand volume, et s’engorgent avec une extrême facilité. Ce sont les bydropisies, la phthisie, le scrofule, l’ inflammation chronique de la muqueuse gastrique, et à la suite de cette phlegmasie, la tuméfaction et la désorganisation des ganglions mésentériques, qui composent avec les fièvres rémittentes pernicieuses et la dysenterie, les maladies ordinaires aux hahitans des pays marécageux. Le développement excessif du système lymphatique paraît être l’effet direct de l’influence des émanations des marais ; cette modification de l’organisme est primitive; la débilité des autres systèmes semble n’être que secondaire. Les tissus animaux et végétaux dans ces contrées, se ressemblent en ceci, qu’ils sont pénétrés et en quelque sorte macérés par une grande quantité d’un liquide séreux chez les uns, et aqueux chez les autres. L’organisme de l’habitant des ma-« rais présente encore un autre caractère déjà indiqué, mais qui doit l’être encore ici, c’est le volume, l’empâtement des viscères abdominaux, particulièrement du foie et de la rate. Chez cette race d’hommes , le cœur se contracte avec peu d’énergie , le pouls est mou, petit; le squelette est reconnaissable à Une sorte d’état rachitique des os, à la grosseur de leurs extrémités spongieuses, à la petitesse de la dimension en hauteur des os longs des extrémités abdominales. Les varices, les hernies, la forme plate des pieds (pieds plats), se présentent souvent dans le voisinage des eaux stagnantes.
L’habitant de la Bresse néglige les soins de propreté à un point difficile à concevoir, M. Pacoiid a
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vu souvent clans scs voyages la couche sur laquelle la fièvre le cleVore, pourrie par rimmidilé de lachaumière et du mur contre lequel elle est placée. On ne saurait porter plus loin l’incurie ; son linge est rarement blanchi; l’eau attaque plus rarement encore les immondices dont la peau de son corps est couverte.
Ses vêtemens sont des haillons; quelejues lambeaux d’une étoffe grossière qu’il jette sur lui, ne sauraient le défendre contre l’inlempérie de l’air. 11 ne prend aucune précaution contre le changement des saisons, et surtout pendant cju’il se livre à la culture d’un sol fangeux. Aucune intention hygiénique n’a décidé de la forme et du tissu de ses vêtemens, ou plutôt leur tissu et leur forme sont choisis , au mépris des premières règles de l’hygiène. 11 n’est aucun climat oii la femme ne soit plus soigneuse que l’homme de sa parure; le costume des Bressanes n’est pas dépourvu de prétentions et d’élégance.
Quelques fermes de la partie marécageuse du département de l’Ain sont assez bien construites, mais elles appartiennent à des propriétaires qui habitent les villes voisines. Rien de plus misérable que la demeure du paysan de la Sologne; c’est une hutte en Lois et en terre glaise, dont les parois crevassées ont a peine quinze à vingt centimètres d’épaisseur. Les montans ou les traverses, placés .à soixante ou quatre-vingts centimètres de distance, et souvent davantage , reposent, dit M. Bigot de Moi^o gués, sur un sous -murage très peu élevé, bâti en briques ou en pierres ; leurs intervalles sont remplis de terre ar~
DES EMANATIOISS MARÉCAGEUSES. I 17 gileuse pëtrie avec de la paille , et maintenue par de petits morceaux de bois autour desquels ce mélange a été roulé, pour en former des masses cylindriques fixées entre les traverses. Le tout est enduit d’une pâte composée de terre grasse et de paille; les alternatives de la sécheresse et de riiumidité dégradent l’argile dont le torchis est revêtu ; une partie de la paille reste â découvert; les eaux pluviales pénètrent jusqu’au bois de charpente, quelles, pourrissent en peu d’années , et bientôt la maison a besoin d’étais. La toiture est faite avec de la paille, de la bruyère , ou bien encore avec des feuilles de la grande iris jaune, du sparganium erectum^ du tjpha latifolia^ du scirpe des lacs.
Et quelle n’est pas l’insalubrité des alimens et des boissons de l’habitant des pays marécageux ! Ils ne sauraient réparer ses pertes, et lui donner une force de résistance égale aux ennemis avec lesquels il est chaque jour aux prises , tant leur propriété nutri-^ tive est insuffisante et leur qualité pernicieuse. Du pain de seigle et des gauffres, voilà l’aliment ordinaire de l’hahitant de la Bresse; sa misère ne lui permet pas de manger souvent de la viande fraîche et même du poisson qu’il nourrit : il fait usage de la chair de porc, viande économique, mais dure, compacte et d’une digestion difficile. Ses légumes sont peu nourrissans, car leur tissu est gorgé de sucs aqueux^ et leur qualité est très relâchante. La condition du Solognot n’est pas meilleure. Soumis aux mêmes causes il en éprouve les mêmes effets.
C’est d’une eau fort insalubre que l’habitant des.
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pays marécageux s’abreuve ; celle des étangs, géiié'* râlement usitée en Bresse, est lourde, peu oxigénée, fade, d’un goût souvent nauséabonde, et d’une odeur de marais. Elle a reposé sur un terreau végétal formé dedéljris organicpies en putréfaction, etmédiatement sur un sol alumineux ou sur des matières calcaires qui lui donnent une saveur désagréable. Aucune source venue des montagnes ne peut servir de boisson ; on ne voit dans les étangs de ce pays que des eaux pluviales. Ce liquide s’interpose entre les coucbes argileuses, et dissout dans ce trajet diverses substances salines ou feiTugineuses, des sulfates, des carbonates, des mmaates de chaux, qui ajoutent à son insalubrité. Occupé à ses travaux infects pendant les plus fortes chaleurs de l’été, et dévoré par la soif, l’habitant d’un pays marécageux se désaltère dans la première eau stagnante qu’il rencontre , et ne porte pas le soin de sa santé jusqu’au point de faire quelques pas de plus pour trouver une boisson salubre. On fait usage en Sologne d’eau de puits, mais les puits ne sont alimentés que par les infdtrations de mares nombreuses; leur eau est douceâtre, souvent corrompue, et a une odeur de marécage.
L’action funeste d’un tel liquide n’est combattue par l’usage d’aucune boisson fermentée. On consomme peu de vin dans les contrées marécageuses; la bière y est presque inconnue, et leurs habitans sont abandonnés aux funestes effets d’une eau pernicieuse.
Le savant et infatigable docteur Virey s’est occupé d’observations microscopiques, pour détermi-
DES E\mANATIO]NS MARÉCAGEUSES. I 19 nor l’espèce des diffèrens èlres animés qui l’haLitent. Ce sont des animalcules infusoires ; il y a vu des monas termo, citomus ^ et uva ; le paramœcium aurelia y la cercaria cyclidiumy \ enchelis ovaliim et le viridis^ le holpoda culciillus et le pociLLimi^ les tricoda coineta et tricoda cinieæ. Les eaux les plus corrompues sont rarement exemptes du proteus diffUiens ^ du vol^ooc vegetans , de \ enchelis farcinien et autres êtres , que leur extrême petitesse n’a point dérobés à 1 œil pénétrant de leur historien, Otlion Frédéric Muller.
M. Virey voit dans ces animalcules, sinon l’unique cause de l’insalubrité des eaux stagnantes , du moins la principale; d’après des faits qui ne me paraissent ni bien positifs ni bien en rapport avec la question. L’usage de l’eau des marais a de grands inconvéniens, lors même quelle ne contient pas d’infusoires ; elle est pauvïe en oxigène, et souvent altérée par des corps étrangers. Les animalcules des eaux stagnantes ont -ils des qualités vénéneuses ? aucune expérience directe n’a prouvé encore la vérité de cette assertion. L’épidémie dysentérique qui se manifesta dans quelques cantons du Bassigny, à la suite de l’usage d’eaux dans lesquelles beaucoup d’animalcules infusoires se trouvaient, fut-elle produite exclusivement par cette cause ? on peut en douter ; elle n’est pas d’ailleurs un fait concluant. Beaucoup d’individus ont pris la fièvre intermittente auprès des marais, sans avoir bu de leurs eaux. Moins absolue, l’opinion de M. Virey serait plus exacte; on pourrait y croire, si elle établissait simplement que
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les animalcules contenus clans les eaux stagnantes, sont, suivant quelques conjectures assez probables, run des élëmens de leur insalubrité, et par conséquent peuvent concourir à la production des fièvres ende'miques dans les pays d’étangs et de marais. S’exprimer ainsi, ce n’est pjoint faire d’etres dont les propriétés sont inconnues, fune des causes principales de pyrexies obstinées. La dissertation de M. Virey est insérée dans le cpiatorzième volume du Journal complémentaire du Dictionnaire des sciences médicales, janvier 55.® numéro, p. 201.
Les habitans des pays marécageux se livrent à un travail forcé pendant la moisson , en plein air et a la plus forte ardeur du soleil. Leur petit nombre les dévoue alors à des fatigues excessives ; et quel sol sont-ils contraints de cultiver ? une terre fangeuse que la pêche du poisson vient de priver de ses eaux. C’est là qu’ils se trament, les jambes nues et plongées dans la vase; des vapeurs fétides pénètrent à chaque instant dans leurs poumons j ils sont assaillis par les émanations d’une grande quantité de dél3ris organiques , et souvent enveloppés par des brouillards humides et froids qui les pénètrent profondément et augmentent leur aptitude à contracter la lièvre. Ces malheureux ne connaissent aucune des précautions que réclame impérieusement la nature de leurs travaux.
Plusieurs voyageurs ont fait un portrait affreux et cependant fidèle , de la constitution physique des habitans des marais Pontins. Ils les comparent à des spectres, et ne trouvent pas d’expression assez for-
DES EMANATIONS MARÉCAGEUSES, te pour rendre l’impression qu’ils ont ëprouvëe en voyant ces misëraLles. M. de Prony assure, d’après un ^u'and noml)re de tërnoignages authentiques , qu’une grande partie des liabitans du centre des marais Pontins, avant 1777, avaient les chairs sur la surface du corps tellement œdëmateuses , et le système musculaire tellement dépourvu d’ëlasticitë, que l’impression du doigt appuyë sur les tëgm mens , y laissait un enfoncement qui ne s’effacait qu’après un espace de temps sensible. On a trouvé sur les chemins des paysans qui semblaient endormis ; ils avaient cessé de vivre. On demandait à l’un des malheureux liabitans de la campagne de Rome comment on pouvait exister dans un climat aussi insalubre : Nous ne vwons pas^ répondit-il, nous mourons.
On a vu quelles étaient la constitution et les habitudes physiques de l’homme dans les pays marécageux; ces données révèlent ses facultés intellectuelles et ses habitudes morales.
11 est plongé dans une extrême apathie ; sa triste destinée ne l’affecte nullement. Rien ne lui importe moins que les moyens de l’améliorer, quelques faciles qu’il puissent être en eux-mêmes. Son ignorance et la profonde misère qui en est la conséquence , l’ont abruti ; toute sa philosophie est un fatalisme stupide. Sa santé l’occupe infiniment peu, il lie porte pas plus d’intérêt à celle de ses proches; toutes ses attentions sont concentrées exclusivement sur celle de ses bestiaux. M. de Moro gués ^ entendu un habitant de la Sologne témoigner son
chagrin de la mort prochaine de sa femme, à laquelle il semblait fort attaché, et ajouter en redoublant ses 'sanglots : mais ce qui est bien pire encore^ fai perdu deuoc de mes caches qui niétaient bien plus nécessaires^ et que je n aurai pas le moyen de réparer. Lu Solognot est malade à un point qui ne lui permet pas de continuer ses travaux ; pour se guérir, il fait dire une messe, récite l’évangile d’un saint, fait consulter la vieille femme, oracle du voisinage, et si la santé se fait encore attendre, demande le secours du médecin des urines , ou prie le sorcier du canton de lever le sort qu’on a jeté sur lui. Un médecin éclairé est peu consulté , peu apprécié dans cette patrie des préjugés et de l’ignorance. A.illeurs, dès qu’un paysan est saisi par la fièvre, il se gorge des liquides les plus stimulans. Celui-là prend une forte infusion de genièvre dans de l’eau-de-vie, celui-ci une grande dose des plus actifs sudorifiques ; ce sont des liquides incendiaires versés sur une surface enflammée. Quatre hommes occupés à battre du blé dans une ferme placée auprès du marais des Echets , furent atteints de la fièvre le même jour, et vinrent à l’Hotel-Dieu de Lyon; deux avaient pris en une seule fois, l’un une demi-pinte, l’autre une pinte d’eau-de-vie. Les accès disparurent, mais la phlegmasie , de périodique et faible qu’elle était, devint continue et aiguë. L’inflammation de l’estomac et des intestins se maintint long-temps (i).
(i) Trollict (Compte-Rendu des observations faites h l’H'jtel-Dieu de Lyon). Lyon, 1825, in-8. p. 4^*
DES EMANATIONS MARÉCAGEUSES.
L’industrie agricole est peu développée dans les pays inarécagenx ; des obstacles d’une grande force s’opposent à son perfectionnement. On appelle en Bresse des ouvriers étrangers pour exploiter les terres, bâtir les fermes, élever les chaussées des étangs, car ces travaux grossiers sont au-dessus de l’intelligence des indigènes. En vain on distribuerait aux habitans des pays marécageux les graines céréales les meilleures, les instrumens aratoires les plus économiques, les plus parfaits, les engrais les plus actifs pour féconder leur sol , et pour améliorer leurs chevaux et leurs bestiaux , de bons étalons, des taureaux , des béliers de belle race, presque tous refuseraient obstinément de s’en servir, et les autres ne les emploieraient qu’avec une extrême négligence. En vain on leur montrerait un moyen facile de s’affranchir de leur misère , en couvrant d’arides champs de seigle de prairies artificielles opulentes, ils répondraient d’une commune voix : Ce nest pas la coutume. Constans dans leur incurie universelle, ils voient d’un oeil indifférent les eaux stagnantes encombrer leurs fossés, transformer leurs champs en marais infects, et envahir jusqu’au seuil de leur chaumière. Ces mots utilité pahlique nont jamais rien dit à leur étroite intelligence. Ils cultivent leur terrain fangeux comme le faisaient leurs pères ; ils sont obstinés dans leurs pratiques routinières. Rien n’égale leur imprévoyance, si ce n’est celle de l’Indien qui vend le matin le lit dont sa femme et ses enfans auront besoin le soir. S’ils avaient des engrais, au lieu de les employer a tri-
plerles produits de la culture, ils n’iie'siteraieut pas à les vendre, et sacrifieraient à un petit ^^ain du moment un Lénëfice considérable mais qu’il faudrait attendre.
Et comment en serait-il autrement; quelle a été leur éducation première , quels ont été les soins qu’ils ont reçus de leur famille ? La tendresse paternelle est inconnue dans ces contrées ; l’accuser d’imprévoyance et de défaut d’intelligence , ce serait supposer qu’elle existe. Un sarrau de toile grossière, un peu de pain noir, voilà la partie fondamentale des soins que l’on donne aux enfans ; ils sont abandonnés à eux-inénies, traités brutalement et beaucoup moins bien que les bestiaux ou le cheval de la maison. Dès que leur âge les rend utiles (c’est exclusivement sous ce rapport qu’ils fixent quelquefois rattention de leurs parens), on les envoie aux champs garder des porcs ou des oies. Un peu de catéchisme qu’ils apprennent sans le comprendre, telle est l’éducation donnée à leur intelligence; on les met au labour dès qu’ils en ont la force, et les voilà agriculteurs. On trouve à peine dans une commune deux ou trois individus qui sachent lire; Vil xorance est universelle, et nulle part elle ne porte mieux ses fruits. Comment ces individus pourraient-ils raisonner juste, jamais ils n’ont rien comparé. On a vu quelle était l’éducation de leur intelligence , comment s’étonner qu’ils soient craintifs, peureux, superstitieux, et que la foi aux sorciers se maintienne encore dans leurs chaumières !
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Le feu s’allume dans Tune de ces huttes, il l’emhrâse, peu d’efforts raiiéaiitiraient , mais cette pensee ne viendra pas à rhabitant de la Sologne. 11 perd se désespérer et à pousser des cris lamentables, le temps qui aurait suffi pour arrêter l’incendie. Son insensibilité morale surpasse encore son insensibilité physique; jamais son cœur n’a battu au nom de la patrie , jamais il n’a compris les noms si doux d’amour et d’amitié. Un enfant se noie, chacun fuit épouvanté au lieu de le secourir; un meurtre se commet, tout est sourd aux cris du voyageur mourant, et la crainte qu’inspire l’assassin, ne permet pas de faire le moindre effort pour sauver la victime. M. Bigot de Moro gués a vu en Sologne des paysans fuir à l’aspect d’un malheureux qui se pendait , et au lieu d’empêcher ce suicide, venir lui témoigner leur effroi. 11 courut en toute bâte, mais le crime était consommé. Les traces des crimes disparaissent bientôt dans cette terre de misère , et la loi y est souvent muette ou inexécutée.
Dans tous les pays marécageux , en Bresse comme en Sologne, l’homme aime la solitude, vit chez lui, est peu communicatif, et borne son existence au sol vaseux qu’il cultive. II présente encore un autre trait caractéristique , c’est son opiniâtreté à nier l’insalubrité de son climat et de ses travaux. 11 est ingénieux à trouver des prétextes pour donner h la bèvre qui le dévore une cause autre que la véritable ; on ne saurait le faire convenir des inconvéniens du voisinage d’un étang ou d’un marais , et .s’abusant peut-être lui-même, ce qu’il entend dire
de la funeste influence des eaux sta^niantes, lui paraît autant d’imputations calomnieuses.
L’ignorance cpii paralyse son intelligence et perpétue sa misère, dé^^rade aussi son moral. S’il habite un lieu voisin d’un village, il ira le dimanche, consommer dans une orgie le salaire du travail de la semaine, etTunicpie moyen d’existence de sa femme et de ses enfans. 11 est faux, trompeur, et ce qui en est la conséquence, hahituellement trompé précisément parce qu’il manque d’idées. Toute sa religion consiste dans quelques pratiques extérieures, dans quelques croyances superstitieuses, sans aucune influence sur ses actions ; toute sa philosophie est un goût extrême pour les charlatans, une foi aveugle aux sorts ^ un attachement invincible à ses habitudes , une résignation inébranlable à sa destinée. Beaucoup d’avortemens et d’infanticides se sont commis dans la Bresse et dans la Sologne; peu de filles apportent cette qualité à leur mari , peu de femmes sont fidèles a la foi qu’elles ont jurée. Un libertinage profond corrompt l’homme de bonne heure. Je suis convaincu que les fréquentes invasions de la syphilis dans les pays marécageux , mettent cette maladie au nombre des modificateurs de l’organisme de leurs hahitans. Elle y est commune, elle y est opiniâtre, elle y est certainement l’une des causes qui ont dégradé la constitution et multiplié si fort les obstructions, les engorgemens articulaires, le racliitis. Les vices des Bressans et des Solognots sont les vices des âmes faibles ; ceux de ces hommes dégénérés dont les inclinations sont perverses, ne coin-
DES EMANATIONS MARECAGEUSES 127 mettent pas les crimes qui demandent du courage, ils n’attaqueront pas à main armée un voyageur (il pourrait se défendre ), mais ils méditeront une lâche tentative , un empoisonnement , un meurtre commis sans risques et qui ne laissera pas de vestiges. L’extrême ignorance rend l’homme tantôt stupide tantôt pervers , et quelquefois pervers et stupide en meme temps.
Le calme des passions, dit M. Fodéré, fait que le nombre des crimes ne sort pas de la proportion des pays où il y a le plus de moralité ; mais il s’en trouve d’autres dans ce nombre : on y remarque l’assassinat, l’incendie, le poison , l’infanticide, le faux témoignage, les fausses écritures, et presque tous les crimes qui tiennent plus particulièrement à la réflexion (^Médecine légale^ tome 5, p. 161). La statistique du département de l’Ain , publiée par les soins de M. de Bossi, préfet, présente (pag. 28) un tableau des crimes jugés par le tribunal, dans un espace de temps de cinq années; l’assassinat prémédité s’y montre plus fréquemment que le simple meurtre. C’est là une suite du caractère froid des babitans qui, calculant toutes leurs actions, sont plus chagrins que colères , plus susceptibles de vengeance que d’emportement.