CHAPITRE XV
Du siège des fièvres intermittentes et rémittentes de marais^
Ces pyrexies ne sont point des maladies générales ; elles consistent dans PafFection d’un appareil organique; quel est leur siège ?
§ I. MM. Fournier et.Begin, et avec eux tous les partisans exclusifs de la doctrine physiologique, proposent d’appeler ces maladies gastro - entérites de marais ; je ne partage pas entièrement cette doctrine. La fièvre quarte maligne des pays marécageux n’est pas toujours une inflammation , et, ce qui est encore digne de remarque, n’est pas nécessairement une phlegmasie gastro-intestinale : la pyrexie peut être étrangère aux voies gastriques. Quel médecin de la Sologne ou de la Bresse n’a vu des fébricitans ayant la langue blanche, humide, sans rougeur ; ne se plaignant ni de soif, ni d’épi gastralgie, ni de douleur, lors même que la paroi antérieure de l’abdomen était comprimée ? Dans d’autres circonstances, la fièvre se compose d’une irritation cérébrale vive et d’une affection légère des voies gastriques ; ce n’est pas encore là une gastroentérite. Celle-ci ne paraît assez souvent qu’en se-
cond ordre , c’est une encéphalite , c’est un catarrhe pulmonaire qui prédomine et qui tue. Assez souvent encore les signes de la surexcitation gastrique, ou n’existent pas, ou sont extrêmement faibles. La membrane muqueuse de l’estomac et des intestins, n’est pas la surface de rapport qui est le plus souvent et le plus intimément en contact avec les émanations marécageuses. Ces vapeurs empoisonnées agissent spécialement sur la peau et sur la membrane muqueuse du poumon.
M. Jourdain , qui a donné au Journal général de médecine un mémoire sur les fièvres intermittentes nées sous leur influence, riche de plus de cent observations, ne fait pas de ces pyrexies exclusivement des gastro-entérites. L’expérience, dit-il, apprend que des fièvres intermittentes dépendent de lésions organiques des viscères, principalement d’abcès dans les reins, et que celles qui sont subordonnées à la gastro -entérite forment le plus petit nombre. En effet, la plupart se prolongeraient à l’inbiiî , si pn leur opposait les anti-pblogistiques seuls; elles s’aggraveraient même sous leur influence.
§ 2. Tandis que l’école physiologique place ex^ clusivenient le siège des fièvres de marais dans les vo’es gastriques, M. Audouard, non moins absolu, le met dans la rate (i). L’exposition des idées-mères de ce médecin, sur les pyrexies intermittentes, n’est
(i) Audouard, Mémoire contenant des recliercbes sur le siège des fièvres intermittentes, Journal général de médecine française et étrangère, tome 85, in-8.®, Paris, mai et juin 1823 5 pages 258 et 35 1 du volume.
35o NATURE DES FIÈVRES INTERMITTENTES point un hors-d’œuvre ; elle conduit à des vérités théoriques et pratiques sur ces maladies, Iréshonnes à connaître.
Son auteur l’a établie sur des faits et sur des inductions physiologiques et pathologiques. Examinons les uns et les autres.
Cet estimable savant vit mourir subitement à Lodi un homme qui depuis quinze jours n’avait plus d’accès de fièvre, et dont l’appétit et les forces se présentaient dans leur état normal. L’autopsie cadavérique montra la rate très volumineuse , ayant à sa surface plusieurs phlyctènes de grosseur différente, remplies d’une sérosité de couleur citrine, dont l’inoculation accidentelle faillit donner la mort à l’observateur. M. Audouard pensa dès-lors que la rate ne joue pas un rôle passif dans les fièvres intermittentes ; de fréquentes nécroscopies qu’il fit en 1806 à l’hôpital militaire de Venise, dont les salles contenaient beaucoup de fièvres intermittentes , lui offrirent la rate très volumineuse , gorgée de sang et ramollie. Venise est un pays très marécageux. Les malades étaient des soldats français, non acclimatés , qui faisaient usage d’eaux mauvaises, et l’automne avait commencé . Le même médecin vit a Rome des hommes frappés de fièvres pernicieuses soporeuses qui, palpés, ne manifestaient le sentiment d’une douleur que lorsqu’on examinait l’hypocondre gauche. D’autres individus explorés de la même manière, qui n’avaient pas accusé de sensation douloureuse , moururent cependant avec la rate volumineuse, molle, injectée de sang et comme dans un
DE MARAIS. — SIEGE. 53l
ëtal, de putriJage. Ce viscère montra les memes lésions organicpies sur des sujets morts pendant le premier accès d’une fièvre pernicieuse. Beaucoup de praticiens ont observé que les hommes qui survivent a ces pyrexies, restent avec des engorgemens atoniques de la rate et du foie. M. Audouard tire de ces faits la conséquence suivante : L’engorgement sanguin de la rate est constant dans les fièvres intermittentes , il est le désordre physiologique qui constitue la maladie , et la fièvre n’est que l’accident nécessaire. Les fièvres intermittentes d’intensité moyenne, lui ont montré les memes altérations organiques. M. Vaidy a vu des fièvres intermittentes simples accompagnées d’une tuméfaction douloureuse de la rate, meme dès le début.
Voilà les faits, voilà les fondemens sur lesquels M. Audouard a élevé sa théorie ; voyons quels sont ses raisonnemens.
Ce médecin soumet la rate à deux pressions antagonistes qui agissent dans des temps et par des moyens différens; l’une, intérieure, par laquelle le sang y est j^rojeté, l’autre, extérieure, par laquelle ce fluide en est chassé. Un juste équilibre entre ces deux forces constitue l’état de santé du viscère. Une conséquence de cette doctrine, énoncée par M. Audouard , c’est que la santé la plus parfaite est un état de disposition prochaine à la fièvre intermittente. L’intermittence et la périodicité sont expliquées par l’influence solaire. Le soleil augmente la vigueur du sang, de-là des congestions sanguines qui ont lieu surtout lorsque cet astre a atteint le méridien , et
352 NATURE DES FIÈVRES INTERMITTENTES spécialement dans la rate, l’organe parenchymateux par excellence. L’excitation vasculaire cessant pendant la nuit, et la congestion étant dissipée en tout ou en partie, il y a rémission; le lendemain du premier accès arrive, même influence solaire, meme résultat morbide, et rémission semblable. Après que le corps a reçu cette influence, et qu’ ainsi il se trouve dans une disposition prochaine à la fièvre, dit M. Audouard , il faut peu de chose pour déterminer le mouvement félirile.
La congestion sanguine qui a lieu dans la rate, ne disparaît pas en entier après l’accès et persiste plus ou moins , car le parenchyme de ce viscère manque de ton et de force pour expulser tout le sang dont il est imprégné. 11 en résulte un noyau qui augmente à chaque paroxysme, et produit enfin des obstructions énormes. Aux coni>estions de la rate
s’unissent assez ordinairement celles du foie. Que se passe-t-il lorsque la pyrexie récidive ? une congestion vicieuse de*sang se fait dans la rate, déjà le siège d’une congestion aneienne. Il n’y a rien d’inflammatoire dans l’une et dans l’autre.
Mais voici la partie la plus hypothétique de la théorie de M. Audouard: On doit inférer, dit-il, de la multiplicité et de la diversité de formes des fièvres pernicieuses intermittentes, qu’aucune d’elles ne caractérise la maladie, et que toutes sont symptomatiques ou secondaires. M. Audouard se garde bien de voir dans les fièvres pernicieuses apoplectiques, convulsives, péripneumoniques, hépatiques, etc, des affections spéciales du cerveau, des
muscles, du poumon, du foie; il n’aperçoit dans les symptômes de ces maladies que des manières d’etre d’une lésion pathologique de la rate , élément fondamental de toute espèce de fièvre intermittente. La théorie de ce médecin peut être résumée ainsi :
L’intermittence est le caractère fondamental des fièvres à exaspération périodique ; elle ne peut être expliquée que par les modifications physiologiques et pathologiques dont la rate est le théâtre ; ces modifications sont des congestions sanguines nullelement inflammatoires; c’est la rate qui est, dans toutes les fièvres intermittentes, le point de départ nécessaire, exclusif, des symptômes, quel que soit leur siège apparent.
M. Audouard met partout en fait ce qui est en question ; les observations sur lesquelles il appuie son hypothèse sont insuffisantes, et, telles qu’e’lîes sont , il en déduit des conséquences dont l’exactitilde laisse beaucoup à désirer. Il fait de l’intermittence le caractère spécial des fièvres à exaspération périodique, et, partant de cette malheureuse idée, il cherche à déterminer le siège et la nature de la maladie, non d’après les symptômes, mais d’après leur mode de développement. Si cette méthode est vicieuse, et je crois qu’au] ourd’hui il reste peu de divergence d’opinions sur ce point, tout son échaffaudage physiologique et pathologique s’écroule jusqu’aux fondemens. Il n’y a plus moyen de placer dans la rate des phénomènes d’irritation dont le cerveau ou le poumon est le siège manifeste ; la nécessité de torturer l’évidence s’évanouit.
5^4 inature des fièvres intermittentes Tout ce qu’on sait de la physiologie de la rate, se réduit à peu de chose; on extirpe cet organe sur des animaux dont la vie, à la suite de cette opération, n’éprouve pas de modification sensible. La pathologie n’a pas donné plus de renseignemens que les vivi - sections. Ce viscère parenchymateux reçoit, quand l’estomac est vide, beaucoup de sang, qu’il perd quand le ventricule est plein; voilà à peu près toute sa physiologie positive. L’imagination de M. Audouard est allée plus loin. Cet écrivain, frappé de la fréquence des obstructions du foie et de la rate, à la suite des fièvres intermittentes , s’est demandé : la fièvre produit - elle ces engorgemens ? et il a eu peu de peine à démontrer le contraire ; mais il ne s’est point adressé cette autre question : la lièvre considérée comme entité existet-elle, ne serait -elle qu’une abstraction? Ce qui n’est pas inflammation est asthénie dans sa théorie; ses congestions n’appartiennent pas aux phlegmasies ; qu’il en soit souvent ainsi , on peut le lui accorder, mais sont-elles autre chose que des irritations ? Qu’on ne m’accuse pas de jouer sur le mot. Il y a une différence réelle entre l’irritation et la phlegmasie, et les deux modifications de l’état normal de nos organes, dont le caractère commun est la surexcitation, l’augmentation d’énergie de l’irritabilité, existent souvent l’une sans l’autre, quoique la seconde soit une conséquence ordinaire de la première.
§ 5. Lorsque des sciences diverses font à la meme époque de grands progrès, les découvertes qui
agrandissent leur domaine présentent presque toujours une sorte d’harmonie, un air de famille, malgré la différence du sujet. Des faits nouveaux et d’une importance majeure ont, de nos jours, modifié beaucoup l’anatomie des tissus, la physiologie, la médecine, la thérapeutique ; ils se ressemblent en cela qu’ils annoncent la même méthode. Comparons aux travaux de MM. Serres et Béclarvd sur les lois de l’ostéogénie, de M. Geoffroy-St-Hilaire sur la loi des analogues, de M. Chevreul sur les corps gras, ceux de M. Broussais sur les phlegmasies gastro-intestinales, de M. Lallemand sur les maladies de l’encéphale, de M. Barbier sur la matière médicale, nous trouverons entre eux ce rapport essentiel qu’ils appartiennent tous à la science des faits, à l’observation positive , à la méthode expérimen taie. MM. Davy, Pelletier et Biot procèdent dans leurs recherches comme procèdent dans les leurs M]M. Béclard , Magendie, Wilson Philip. Observer, déduire des inductions des faits , mettre une grande sévérité dans le choix des moyens d’investigation, ne laisser jamais l’initiative au raisonnement pour établir un principe, voilà les données de la marche actuelle de l’esprit humain.
La bonne méthode qui est suivie maintenant dans l’étude des sciences médicales, produit déjà des fruits ahondans; on observe davantage, on disserte beaucoup moins. D’heureux résultats ont suivi l’application à la physiologie de l’anatomie comparée et de l’organogénésie, et d’ingénieuses expériences sur les animaux vivans, améliorent chaque jour la science
556 NATURE DES FIÈVRES INTERMITTENTES de l’homme physique. Tandis que dans le nord de l’Europe, Meckel, Carus, les deux Tiëviranus, Tiedemann , enrichissent de leurs précieux travaux l’anatomie et la physiologie générale et comparée, notre GeofTroy-St-Hilaire crée une sience nouve lie, la philosophie anatomique, et établit sur la loi des analogues une théorie féconde en résultats de premier ordre. A Turin, en Angleterre, et surtout en France, on renouvelle l’histoire du svstème nerveux. L’iniinense et important ouvrage de J\I. Gall sur l’encéphale et ses dépendances, avait révélé un grand nombre de faits inconnus et d'idées neuves ; MM. Serres, Desmoulins, Bailly, Pinel-Granchamp et Foville, ont exploité avec honneur ce champ fertile; M. Lohstein a fait enfin connaître le svstème des
nerfs tri-splanchniques, et par d’habiles expériences MM. Rolando, Wilson Philip, Charles Bell, Edwards, Breschet, Fodera et Flourens, sont parvenus à révéler quelques-uns des mystères les plus secrets de Faction nerveuse. La pathologie du cerveau, non moins heureuse, a fait des conquêtes considérables, ou plutôt a été presque entièrement refaite, depuis quelques années, par les investigations de MM. Riohé, Rochoux , Esquirol , Serres, Rostan , Georget, et surtout de M. Lallemand. Tandis que la physiologie demande des notions positives aux recherches expérimentales, à l’étude de l’anatomie des animaux, et à l’examen comparé des modifications successive! que nos organes éprouvent depuis les premiers instans de l’existence de l’embryon jusqu’à la mort, la médecine marche d’un pas ferme, appuyée sur ses
allies naturels, la physiologie et l’anatomie pathologique. C’est clans ces ordres difFërens de faits que l’opinion place avec raison les progrès futurs des sciences medicales. Telle est l’importance des découvertes faites naguère sur le système nerveux , qu’on peut, sans donner beaucoup au hasard , leur prédire une grande part dans les révolutions ultérieures de la médecine.
Rien de plus vague ^ de plus arbitraire que l’hypothèse du siège de ces maladies dans le système nerveux. Ses partisans n’ont vu des pyrexies à exaspération périodique cj^u’au moment de leur état stationnaire ou de leur déclin ; dans l’un et l’aii- tre cas , diverses modifications pathologiques que j’ai fait connaître, dérobent l’affection principale aux yeux de l’observateur. Quels symptômes prouvent que le système nerveux est primitivement et essentiellement lésé ? on les chercherait en vain. Les nerfs ne sont point sans doute étrangers à la scène de désordre qui a lieu dans l’organisme; rien ne se fait sans eux; ils ont toujours l’initiative; c’est par eux c|ue toute maladie commence. Mais lorsque l’action d’un stimulant accroît l’irritabilité d’un organe , l’irritation passe des nerfs dans un autre tissu, sur lequel elle se fixe d’une manière spéciale. Appliquons ces remarques aux fièvres pernicieuses de marais. On ne peut méconnaître l’influence directe , énergique et quelquefois instantanée des émanations marécageuses sur le système nerveux. L’un des premiers symptômes de ces pyrexies est souvent (non toujours) tantôt une stupeur pro-
558 KATURE DES FIÈVRES INTERMITTENTES fonde, tantôt une excitation vive de l’encéphale. Mais bientôt, et quelquefois en même temps, l’affection gastrique se déclare et se développe. Alors l’irritation nerveuse décroît. Lorsqu’une surexcitation des voies digestives née ainsi devient intense, elle provoque des sympathies pathologiques , des troubles nerveux.
Réduisons à l’expression la plus simple l’idée qu’on doit se faire des lièvres endémiques dans les pays marécageux.
Ces maladies, dLsent les partisans de l’essentialité des pyrexies , ne sont pas des gastro-entérites ; - elles ne montrent pas dans leur état normal les symptômes caractéristiques de rinllammation de la membrane muqueuse de l’estomac et des intestins. On veut que l’état de la langue exprime exactement celui de la surface interne de l’appareil digestif ; accordons ce point de doctrine, quoiqu’il puisse être contesté. Eh bien, pendant les accès de la fièvre de marais, la langue n’est point sèche, fendillée et colorée. d’un rouge vif sur ses bords et à sa pointe ; elle est au contraire souple, épanouie, nette, pâle sur toute sa surface, et souvent absolument dans son état naturel. Alors point de douleurs abdominales, de diarrhée, de vomissement, de soif, de constipation, phénomènes dont la plupart, pris isolément, ne sont point des signes infaillibles d’une inflammation de l’estomac et des intestins. Les causes de ces fièvres sont débilitantes; elles sévissent sur des individus de constitution faible. Peut -on, sans donner pour la vérité des subtilités vaines, con-
tester le caractère, l’action asthénique à une alimentation insuffisante, énervante, grossière, a l’influence habituelle d’un air humide, aux exercices portés jusqu’à l’extrême fatigue, qui précèdent si souvent l’invasion de la lièvre l Les pyrexies intermittentes et rémittentes des contrées marécageuses finissent d’ordinaire par une phlegmasie abdominale chronique, oui, mais les obstructions ne sont pas la fièvre ; la fièvre a long-temps existé sans elles ; £et état pathologique est l’œuvre de la maladie, et non la maladie elle-même ou son élément principal. Il y a quelque chose en dehors de la surexcitation viscérale locale, et ce quelque chose c’est la fièvre.
Aux raisonnernens près , ce tableau de la physionomie de la maladie est fidèle.
Les fièvres endémiques, dans les pays de marais et d’étangs , répondent les défenseurs de l’universalité de la gastro-entérite, commencent par l’inappétence , le dégoût pour les substances alimentaires, des nausées , des vomissemens ; leur explosion a été précédée de l’influence lente de causes débilitantes; mais l’action incontestée de ces modificateurs, affaiblissant la plupart des appareils organiques , a augmenté la susceptibilité de la membrane muqueuse gastro-intestinale, et placé ce tissu dans la condition la plus favorable à la naissance d’une phlegmasie. T ont porte à croire que les émanations marécageuses, dégagées du foyer d’infection , sont un poison irritant. Veut- on prendre une idée exacte de la nature des fièvres de marais, qu’on examine ce qu'elles sont à leur début et à leur déclin; l’un n’est-il pas mar-
54o NATURE DES FIEVRES INTERMITTENTES que par tous les signes d’une surexcitation locale, et l’autre par l’ensemhle des symptômes d’une plilegrnasie chronitpie abdominale? Rapprochez celles de ces maladies que vous observez dans la Sologne ou dans la Bresse , de celles dont le théâtre est l’Italie, l’Espagne , l’Amerique , et l’identité dénaturé établie par ce parallèle; déduisez de cette induction sa conséquence naturelle ; est-ce autrement que l’on procède aujourd’hui en anatomie comparée ? Ces fièvres s’accompagnent presque toutes d’engorgemens du foie , de la rate , du pancréas , états pathologiques, qui sont subordonnés à une gastro-duodénite chronique. Dans les pays chauds, ces fièvres sont bien évidemment des gastro-entérites aiguës , abstraction faite de tout esprit de système ; il n’y a entre les fièvres intermittentes du pays Pontin , et celles de la Bresse et de la plaine du Forez , que la différence du plus au moins; toutes sont des gastro-entérites nées auprès d’un fover d’infection; des maladies rpie la physiologie pathologique peut expliquer, sans être obligée de créer des spécificités et un état morbide général , essentiel , qui n’est point la phlegmasie abdominale, mais qui la produit et peut exister sans elle (ij.
(i) Voyez sur la doctrine des fièvres essentielles f Essai pour servir a fhistoire des fièvres adynamiques et ataxiques, in-8.°, Lyon, 1825, page 66. J^ai résumé en peu de pages cette controverse importante. On trouvera dans cet ouvrage l’assertion que les fièvres intermittentes sont des plilegmasies ; une étude plus grande et plus exacte des faits m’a porté à modifier cette opinion.
La description generale des fièvres de marais cpi on vient de lire est très près de la vérité. Cependant ne pourrait-on y trouver des inexactitudes ? elle ne donne pas une idée fidèle de l’état normal de ces maladies dans nos climats, de ce que sont ces pyrexies entre leur période d’invasion et celle de la dégéiiération chronique des viscères abdominaux. Elle fait abstraction de la question elle-même; elle présente , comme le type de la fièvre , un état pathologique qui en est la terminaison.
Ces maladies sont-elles des surexcitations ou des asthénies? mais comment résoudre une question posée ainsi ! Ces fièvres présentent des degrés divers d’intensité , suivant les climats, et cette première différence entre elles est fort grande. Elles affectent à peu près partout les mêmes appareils organiques; elles s’accompagnent sur toutes les latitudes des mêmes dégénérations des viscèi*es abdominaux , lorsqu’elles ont existé long-temps; mais combien leurs phénomènes se ressemblent peu sous le rapport du degré d’intensité de la surexcitation locale et de la marche de la maladie en Italie et en Sologne , dans la Bresse et aux Indes orientales ! Ces expressions : bèvres de marais , n’ont-elles pas été données à des états pathologiques d’espèces diverses, à des encéphalites , à des gastrites , a des entérites , à des hépatites rémittentes ? mais abordons franchement la difficulté; y a-t-il, dans la fièvre endémique de la Sologne , de la Bresse , du Forez, asthénie ou surexcitation ?
Il faut encore poser des distinctions. Ces maladies présentent chez le même individu des différences ca-
542 NATURE DES FIÈVRES INTERMITTENTES pltales sous Je rapport dos modifications de l’état normal de l’irrltaljilité ; elles commencent souvent par des symptômes non érpiivoques d’une surexcitation gastrique et d’une surexcitation aiguë (nausées, vomissemens , céphalalgie , injection des capillaires de la face, force, plénitude du pouls, rougeur des bords de la langue). Mais l’asthénie succède bientôt à cette exaltation de l’irritabilité (inertie générale , langueur de toutes les fonctions; abattement, mélancolie; pâleur, humidité, épanouissement de la langue ; mollesse , lenteur des pulsations artériell es); enfin , les derniers traits de la fièvre sont, au déclin de la vie du Bressan , ceux qui accompagnent les phlegmasies chroniques des viscères abdominaux.
Le diagnostic de ces fièvres est fort difficile et très obscur , à raison de plusieurs circonstances qui sont ordinairement réunies : i La constitution molle, lymphatique, indolente des habitans des pays marécageux, ne permet j^as à leurs maladies, surtout à leurs irritations, de parler avec énergie. Il faut pénétrer, au travers de cette enveloppe , à la nature de l’état pathologique. Cette asthénie constitutionnelle et presque universelle dérobe aux regards de l’observateur la surexcitation des viscères profonds ou la revêt de son caractère. 2.^ Comme les fièvres de marais se développent lentement par l’effet de causes qui ont agi sans relâche, leurs symptômes sont peu marqués, la surexcitation locale paraît équivoque jusqu’tâ une époque assez rapprochée de la mort. 5.° Ces maladies sont tellement
identifiées avec les habitans des pays marécageux , qu’on peut à peine isoler celle qui commence de celle qui existait naguère. La vie du Bressan et du Solognot n’est guère , depuis la naissance jusqu’à la mort, qu’une fièvre intermittente à intervalles plus ou moins longs. 4-^ La variété et le caractère équivoque des symptômes des fièvres de marais, ont donné lieu à diverses méprises ; on a souvent perdu de vue la source principale de ces phénomènes, on a presque toujours négligé de les rattacher à l’organe dont l’afTection les produit. Aucune subordination n’a été établie entre eux, et c’est par sa physionomie, par ses apparences extérieures, générales, que la maladie a été caractérisée et nommée.
Les fièvres de marais ne sont pas des inflammations, mais des irritations pathologiques dont divers organes peuvent être affectés, quoique la membrane muqueuse gastro - intestinale soit leur siège ordinaire. Elles ne sont pas des fièvres essentielles; l’analyse des symptômes montre toujours un point de départ , et présente constamment la surexcitation prédominante d’un organe ou d’un appareil d’organes. La plupart de ces maladies se composent de l’affection des voies gastriques qui se montre en première ligne , et d’une modification du système nerveux, subordonnée à la première. Telle autre pyrexie des marais, dite maligne, a débuté par des signes non équivoques d’irritation cérébrale, la surexcitation gastrique n’a paru que plus tard , et n’a été qu’un accessoire ou un accident sympathique de la modification encéphalique; une irritation ca-
544 nature des fièvres intermittentes.
tarrliale est , dans d’autres circonstances, la partie fondamentale de la maladie. Ces fièvres intermittentes et rémittentes de marais, lorsqu’elles ont existé pendant long-temps, deviennent presque toutes des gastro-entérites, lors meme quelles ont eu originairement un siège autre que la membrane muqueuse de l’estomac et des intestins. Lorsque la diarrhée, les obstructions et l’hydropisie surviennent, l’irritation primitive s’est convertie en gastrite ou en entérite chronique. Les fièvres de marais dans leur état normal et dans nos climats tempérés, ne sont ni des inflammations, ni exclusivement des gastroentérites.
Les controverses sur la théorie sont pour les médecins de bonne foi un sujet de désespoir. A quels traits connaître la vérité, comment ne rien accorder à l’arbitraire ? Combien l’erreur est facile, l’analogie trompeuse , le raisonnement un guide peu sûr 1 et sur ces questions qui sont les principes organiques de la médecine, autant d’époques, d’écoles, de nations, autant d’opinions différentes. Quittons la théorie, un soin plus important nous appelle. Revenons aux faits, commençons la partie la plus utile de cet Essai, l’exposé des moyens par lesquels on peut améliorer la condition physique et morale des habitans des pays couverts de grandes masses d’eaux stagnantes.
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