SPARTACUS
La louve a soif et faim : — Rugis, bète létue, Tu n'auras pas nos os!
(Se tournant de nouveau vers ses compagnons.)
11 est sous notre main Ce roi des nations, ce grand peuple romain, Aigle emporté l;\-haut dans sa course éternelle. Qui gelait l'univers sous le vent de son aile ! Nous le tenons, amis : avec lui tomberont Ceux que le despotisme a marqués sm- le front. Quel serait, en vivant, notre sort ? Oui, nous sommes Les animaux do ceux qu'on appelle des hommes ; Le pain même, le pain manque à nos ajipétits ; Nous n'avons pas d'enfants, nous avons des petits ; Nous voyons, au milieu d'un commerce sa,uvage,
Croître devant nos yeux un nouvel esclavage ;
Nos misérables fils, en mourant à leur tour,
Maudiront leurs aïeux et leur fatal amour.
Patriciens de Borne, k l'àme abjecte et vile.
Reste impur et flétri de la guiîrre civile,
Vous qui ne conservez de vos aïeux éteints
Que des vertus de cire et des visiges peints !
Rien ne descendra donc pour vous réduire en poudre,
Vous et vos monuments ! — Oh ! si j'étais la foudre !...
{Aux siens.)
Amis, que craignez-vous ? — Leurs armes, leurs soldats? —
Souvenez-vous de Si)arte et de I.éonidas !
Par un vain appareil vos âmes sont trompées :
Mesurons donc nos cœurs et non pas nos épées !
La Thrace est mon pays : élevé sur ces monts,
J'ai d'un air libre et pur abreuvé mes poumons ;
Si, malgré tout je tombe, il faut que l'on me voie
Mourir comme un lion, mes ongles sur ma proie.
Le signal est donné ; le sort en est jeté :
Combattons pour nous-méme et pour l'humanité !
{Us se précipitent, le glaive au poing dans l'amphithéâtre.)
sPARTACus, aux spcclaleurs étonnés-
Hé bien, qu'atlendez-vous, ô citoyens de Rome ? Vous comptiez voir mourir dans des jeux qu'on renomme L'esclave Spartacus, chose vile, à vos yeux ! Cherchez d'autres plaisirs.
Esclave, crains les dieux I SPARTACUS.
Vos dieux, que dites-vous ? ils ont dans leur audace Mis le crime si haut qu'on l'adore à leur place : Vos dieux, je les défie, et rien qu'à leurs forfaits. Grands de Rome, on voit bii'n que vous les avez faits ! Accourez, accourez, dans l'ardeur qui vous pousse. Pour signer notre sort d'un mouvement du pouce (1). Les rôles sont changés, a nsi que les pardons ; Vous veniez pour nous voir : c'est nous qui regardons.' Vous vouliez notre mort, nous voulons votre chute : Sur un autre terrain nous transportons la lutte ; Car vos gladiateurs refusent le trépas : Ceux qui devaient mourir ne vous salueront pas !
Renti'ons dans la lettre de l'histoire.
La guerre commença. Quelques hommes d'abord sortirent de Capouc cl se jetèrent sur les esclaves pour les reprendre. Ils furent battus : les gladiateurs les dépouillèrent de leurs armes, laissèrent celles qu'ils portaient, comme barbares et comme indignes désormais de leurs mains libres et belliqueuses.
Nous n'entrerons pas dans toutes les péripéties de celle lutte qui porta la terreur jusque dans Rome, jusque dans le sénat. Les esclaves fugitifs choisirent le mont Vésuve comme un autel pour y consacrer les prémisses de la guerre. Assiégés, ils descendirent, par une manœuvre habile, jusqu'aux racines de la montagne, et au moyen d'une brusque
(1) Si quelque gladiateur était blessé, le peuple s'écriait : u Ilalel , il en tient! » Le blessé abaissait les armes pour déclarer qu'il se reconnaissait vaincu; mais son sort dépendait alors du caprice du publie. Les tpeclateurs consentaient-ils à le sauver, ils fermaient leur pouce; ils retendaient, s'ils voulaient sa mort.
sortie, enlevèrent le camp des Romains qui ne s'attendaient à rien de semblable.
Les voilà maintenant qui parcourent la Campanie : les villages, les bourgs, les villes, ils dévastent tout. C'est la vengeance qui marche; malheur à tout ce qui se rencontre devant elle 1 De moment en moment, il leur arrivait des renforts; d'une bande ils étaient devenus une armée. Des boucliers, ils en fabriquent eux-mêmes grossièrement avec des peaux de bêtes ; des glaives, des traits, ils en forgent avec les fers qui, dans les prisons, chargeaient les membres des esclaves. Il leur fallait une cavalerie, ils la prennent dans des troupeaux qu'ils domptent : des enseignes, des faisceaux, ils les ravissent sur l'ennemi et viennent les porter à leur chef.
Cet esclave voulait se venger des attributs de la domination en les transportant à lui-même et aux chefs de son armée. Quelques-uns de ses capitaines étant tombés dans une bataille, il leur consacra des funérailles royales; il fit combullre les captifs autour du bûcher; comme s'il eût voulu en quelque sorte expier dans la personne de ces citoyens libres le déshonneur de son ancienne profession. Sparlacus avait un but : avilir la puissance, en s'en revêtant, lui et les siens; réhabiliter l'ignominie en la jetant sur ceux qui l'avaient injustement humilié et qui l'humiliaient encore à Rome dans la personne de ses frères, les esclaves.
Des bouviers, des pâtres, tous agiles et prompts à la main, des gladiateurs, des serfs, des vagabonds, voilà de quels gens se recrutait l'armée de Spartacus. Elle rainassait, chemin faisant, toutes les misères, se les attachait, s'en fortifiait, et poussait toutes ces souffrances armées à l'assaut de la société romaine.
Un instant Sparlacus eut l'idée de tourner vers Rome ses armes, de surprendre la 'V'^ille. L'idée seule d'un pareil coup de main jeta la consternation parmi les habitants. Sparlacus eut tort de ne point suivre son inspiration ou celle de sa femme. Les causes comme la sienne ne se sauvent que par l'audace. Il fallait frapper la puissance romaine à la tète. La division est dans le sénat : on délibère tumullueusement. Les jeunes patriciens sont d'avis ^'envoyer des forces considérables contre les rebelles : les vieux gémissent de voir souiller les armes de la république dans une guerre semblable. Quoi ! envoyer des hommes contre des esclaves. De leur temps, on aurait eu raison de celle espèce de factieux avec des menaces et des coups de fouet.
L'armée de Spartacus était composée de trois corps de nations, des Thraces, des Germains, des Gaulois. Dans l'histoire ancienne, comme dans l'histoire moderne, toutes les fois que s'agite quelque part une tentative de liberté, toutes les fois que du sang coule pour la rédemption sociale, noussoiTimes là, dans la personne de noire race.
Il en coûtait à l'amour-propre romain d'appeler de tels gens des ennemis, hosles ; il le fallut cependant. Ce ne fu> pas trop de toutes les forces de la République pour acca bler cette révolte. Malgré la rougeur que de telles mesures faisaient monter au visage des nobles, le sénat, voyant le daiigiM'qui menaçait toute l'Italie, envoya les deux consuls à cette expédition , comme à l'une des plus difficiles et des plus périlleuses guerres que l'État eût encore soutenues. Quf Iques modernes, se confiant sans doute dans l'éclat du nom romain, se refusent à croire que le bruit des armes remuées par des esclaves ait ainsi rempli toute l'Italie. Celle
incrédulité historique ne nous semble pas raisonnée ; les auteurs latins , par amour-propre national, étaient intéressés à dissimuler le progrès et l'importance de cette guerre; ils ne l'osent. A travers leur récit embarrassé , comme à travers un voile de honte, on aperçoit distinctement le bruit, le mouvement, la frayeur, répandus çà et là, jusque dans Rome, parla marche et la victoire de ces légions tumultueuses.
Ils viennent, ils viennent ces vengeurs de l'humanité, ils viennent rejeter sur le front des hommes libres ce mépris et cette dégradation dont on a, par un horrible abus de la force ou de la ruse, couvert leurs têtes maudites. Le glaive d'une main, un bout de chaîne dans l'autre, ils répondent à la guerre par la guerre, h la violence par la violence. C'est Va jacquerie de l'antiquité.
Les temps n'étaient pas venus. La tentative de Spartacus fut un de ces tremblements de terre qui déchirent tout-àcoup le voile des sociétés et qui mettent à nu les souflTrances, les misères cachées dans les profondeurs des civilisations les plus orgueilleuses. Ce ne pouvait pas être alors une révolution. Cette guerre d'esclaves à hommes libres devait se décider encore une lois au profit des hommes libres qui, bien que moins nombreux, disposaient de la force organisée et de toutes les forces morales du vieux monde.
Les esclaves remuaient dans Vergastulum, mais timidement, sourdement, ils étaient tenus. Comprenaient-ils d'ailleurs bien qu'il s'agissait de leurs droits, de leur liberté? La liberté, qu'en eussent-ils fait, habitués qu'ils étaient à vivre sous la main de leur maître?
Ce ne fut pas la défaite qui perdit l'armée des fugitifs, ce fut la victoire. Elle leur donna cet orgueil bien naturel chez des hommes qui ne sont point habitués à se sentir les maîtres. Ces esclaves passèrent, comme toujours, de la soumission forcée à l'insubordination. L'usage légitime de la liberté a seul pour effet d'apprendre à obéir.
Triste était cependant la situation de cette armée, rejetée par les troupes de Crassus aux extrémités de l'Italie. Llle se trouva comme prisonnière entre les monis. Il fallait s'ouvrir un chemin ou par la mer ou à travers l'armée ennemie. Spartacus délibéra; il était d'avis de jeter la guerre en Sicile. Les moyens de passage lui manquèrent.
Crassus faisait un jour tirer une tranchée : les esclaves fugitifs cherchaient à contrarier l'exécution de cet ouvrage; ils arrivent et chargent avec furie les soldats romains qui travaillaient. Ce n'était d'abord qu'une escarmouche. Au secours des combattants accourent de part et d'autre des combattants nouveaux. Spartacus, voyant ainsi s'engager, malgré lui , une action générale, se décide à ranger toutes ses forces en bataille. Quand l'armée est debout et prèle à en venir aux mains, on lui amène son cheval, sur lequel il devait combattre. Mais lui, dégainant son épée : « Si je suis vaincu dans cette bataille, je n'aurai plus que faire de mon cheval ; vainqueur, j'en trouverai de plus beaux et de meilleurs chez l'ennemi. » Et il le tua.
Il est probable qu'en même temps Spartacus montrait aux siens les montagnes, la mer, tous les obstacles contre lesquels ils étaient acculés :
Et ce granii Oa^an, que je prends à témoin. Cet Océan vous dit : vous n'irez pas pins loin !
C'est la manière des barbares que de supprimer derrière
eux tout moyen de retraite, tout moyen de fuite, et de se mettre ainsi dans la nécessité d'avoir du courage.
Spartacus fit des prodiges de valeur. Il se portait en avant dans la mêlée pour joindre Crassus et le combattre d'homme à homme; mais il ne put y réussir.' Il tua de sa main deux centeniers romains qui lui tinrent tête. A la fin, tous ceux qui combattaient à ses côtés, après avoir fait bonne contenance, s'enfuirent. Lui, demeura ferme. Environné de tous côtés, frappé partout, opposant aux coups son courage, sa force, son épée, mais accablé par le nombre, mais mis en pièces, il tomba.
Cette fin était inévitable. Spartacus n'est dans le monde ancien qu'une protestation, la protestation de la force contre la force. Spartacus, percé par devant, entouré des cadavres de son armée, entraînant dans sa ruine la dernière espérance des esclaves, est la plus terrible figure de l'impuissance du monde romain à réaliser, par ses principes, par ses efforts, les droits de la nature humaine.
Un pauvre vieillard s'avance dans l'amphithéâtre, au moment où les glaives vont se croiser. Il met ses mains sur sa poitrine; il conjure les spectateurs, les gladiateurs euxmêmes, de ne point ensanglanter l'arène. Il parle du respect de la vie humaine, de l'àme immortelle, créée ù l'image de Dieu , des droits et des devoirs de la société. Il demande doucement à ces Romains de la décadence, s'ils sont des bêtes féroces ou des hommes, qu'ils aiment à boire le sang I «Ce sang, s'écrie-1-iI , ne vous appartient pas; croyez-vous par hasard l'avoir acheté, en entrant, j)our une vile rétribution ; non, ce sang appartient à l'humanité 1 » Comme ses cheveux blancs, ses larmes, ses mains miililcos faisaient impression sur l'auditoire, il se hasarde àpailcr d'un Dieu inconnu, mort du supplice des esclaves, sur une croix, dont le sang a coulé , dans un petit coin du momie, pour que le sang des autres esclaves, ses frères, ne coule plus.
Les glaives tombent de la main des combattants ; les femmes crient : Pitié ! Les combats de gladiateurs sont abolis.
Ce que n'avait pu faire la force d'àme de Spartacus, ni le délire de son armée, une idée, en cheveux blancs et eu haillons, le fait.
Spartacus n'est pas mort. Il renaît, après dix-neuf siècles, non homme, mais statue. Il sort de la révolution de 1830, encore toute bouillonnante; il jaillit, idée de marbre, sur un piédestal de granit, au milieu du jardin des Tuileries, en face du palais des rois. Sa main brandit le glaive; son pied foule un morceau de chaîne brisée. Pendant dix-huit ans, il couve, le front baissé, une idée de vengeance contre un règne de corruption et d'avilissement national. Cet esclave menace l'esclavage moderne. Il veut briser la chaîne du besoin qui retient aujourd'hui ses frères les travailleurs, dans la captivité non de l'homme, non de la terre, mais des instruments de travail.
La liberté succombe; elle ne meurt pas. Spartacus aujourd'hui, c'est le peuple de Paris.
On assure qu'au matin du 24 février, au moment où la ville s'armait pour la lutte, on vit la statue s'animer, son regard vivre, son glaive s'agiter dans le ciel, et ces mots
Im,.. I.i
SPAUTACUS.