ENTRE LES FAMILLES PATRICIENNES ET PLÉBÉIENNES
LES GIÎACCHES.
La troisième sédition qui éclata dans Rome eut pour objet la digftité des mariages. Le peuple romain vient de conquérir la loi, il veut maintenant conquérir la famille.
Pour le prolétaire romain le mariage n'existait réellement pas. Instrument de provocation charnelle, quand la fdie plébéienne échappait à la lubricité des grands, c'était pour tomber dans un esclavage à deux, femme sans droits d'un homme sans nom, o/io^e d'une chose.
Canuléius, tribun du peuple, proposa une loi relative aux mariages entre les familles patriciennes et plébéiennes. On voit d'ici son idée ; à Rome |a séparation entre les deux
ordres n'était pas seulement dans les lois, dans les institutions, dans les mœurs, cette séparation était dans le sang. Il y avait réellement dans la ville deux races, deux nations, deux espèces humaines. Joindre les familles plébéiennes aux familles patriciennes par des unions légitimes, c'était abattre ce mur d'orgueil qui entretenait la division entre les classes. La femme est le terrain vivant de l'assimilation des races : c'est en elle et par elle que viennent se fondre les caractères naturels ou acquis des différents groupes de la famille sociale. Envisagé à ce point de vue. le mariage libre, égal pour touSj est le moule physiologique du. progrès et de l'égalité. Toutes les différences d'origine s'absorbent, non sans laisser une trace, dans l'union du sang qui amène entre les hommes l'union des droits et des lumières, la solidarité des intérêts (!}.
Avec quelle indignation ce projet de loi fut accueilli parle sénat et par la noblesse romaine, on le devine. Jamais innovation ne rencontra pareille résistance. Cramponnés à leur vieux droit, les patriciens le défendirent vaillamment. Ce n'était qu'un cri d'horreur : la pureté de leur sang souillée, les droits de toutes les races confondus, quel scandale ! Jamais on n'avait vu un pareil bouleversement. Les patriciens se disaient que cette brèche faite à leur autorité, à la distinction de leur origine, il n'y aurait plus moyen de s'opposer ensuite aux envahissements de la démocratie. La femme noble une fois conquise par les plébéiens, tout était conquis. Religion, gouvernement, propriété même, tout allait tomber entre les mains de la multitude.
Canuléius n'était pas homme à reculer; il avait derrière lui les tumultueux instincts de la démocratie romaine qui fermentaient; il se sentait fort et appuyé. Ce qui faisait d'ailleurs la puissance du peuple, c'était l'ennemi toujours debout. A ces fiers patriciens qui résistaient, les plébéiens posaient ce terrible ultimatum : Vous nous accorderez le droit que nous demandons ou nous refusons de prendre les armes !
Les patriciens voulaient la guerre, c'étaient eux qui avaient un intérêt personnel à la conquête du globe : à eux revenaient les dépouilles des peuples, tachées de sang ; mais (ô Solidarité, toujours je te retrouve !) les conditions qui amenaient entre leurs mains les richesses des nations soumises étaient précisément celles qui, par un juste retour des lois divines et humaines, les dépouillaient de leurs privilèges.
Le tribun du peuple convoque une assemblée. Le sénat fait entendre par l'un des consuls la voix de la résistance. Ses raisons sembleraient encore neuves de nos jours à force d'être vieilles : « Les barbares, s'écrie-t-il, ne sont pas à l'extérieur, ils sont dans nos murs. Ce sont ces intraitables démagogues auxquels on accorde tout et qui réclament toujours. Voyez-vous l'audace ? Les voilà maintenant qui veulent mêler les rangs, effacer toute distinction, porter la confusion dans les fortunes. Le moyen, après tout, que ces perturbateurs mettentun frein à leurs prétentions funestes, dans un temps oii les séditions heureuses rapportent des récompenses, des titres à la célébrité ? Où allons-nous? Ne vaut-il pas mieux courir les chances d'une lutte que de subir la loi de ces agitateurs et que de se voir dépouiller par eux. Quand on leur a cédé une fois, il faut céder en-
(1) Voir, dans la revue des Deu.r-Moiides do lSi7 ot de 18i8, nos liavaiix iiiliuilés di' Vhifluenreries rares sur la civilisation.
core, céder toujours. Résistons viiillamnieiit. La même spciété ne saurait contenir deux, principes aussi contraires, celui de l'ordre et celui de la révolution : il faut que Tun des deux périsse ; il faut abolir ou l'autoiité ou la liberté ; mieux vaut s'y prendre maintenant que plus tard, si nous devons opposer les armes à leurs desseins de bouleversement. Ne laissons pas escalader la citadelle et le Capitole, ces deux remparts du gouvernement ; ne laissons pas envahir la majesté de nos privilèges. »
A cela, Canuleïus, c'est-à-dire le peuple, répondait : «L'opposition que rencontrent nos démarches ne nous étonne pas. Vous voulez perpétuer la division entre les citoyens: le mariage dont vous parlez tant et que vous honorez peu, n'est pour vous qu'un instrument de distinction entre les classes. Vous avez beau feindre , c'est là le fond de votre pensée. Vous nous jugez indignes de vivre avec vous dans la même ville , entre les mêmes murailles; à plus forte raison roiigiriez-vousde nousadmetlre dans le lit de vos filles et de nous associer à votre sang ! A votre aise ! Nous demandons la liberté du mariage , entendezvous ? Y a-t-il là de quoi bouleverser le ciel et la terre? De quoi se jeter sur un tribun du peuple comme vous l'avez fait presque tout à T'^'eure dans le sénat.
Vos violences prouvent v»»tre faiblesse et la sainteté de notre droit. Ah ! sans doute, vous nous regardez comme des êtres inférieur' ; vous nous empêcheriez, si vous le pouviez, de partager av»c vous la lumière. Vous vous indignez que nous respirioijs le même air. que nous parlions, que nous ayons figur^: humaine. Il faudra pourtant bien en prendre votre I drti : le peujjlc veut posséder vos femmes ; il vciil s'iniMer par l'amour et par le sang à cette supériorilc de race, fictive ou réelle, que vous défendez comme un droit, que nous attaquons somme une injustice.
« Tout ce que nous demaixlons par là, c'est ([uc vous nous admettiez au nombre des hommes et des citoyens. »
Lp lutte fut vive. Le sénat tint bon. Il sentait que lâcher le ninriage, c'était abandonner aupeujile le dernier rempart de SCS prérogatives.
CAMPANEM.A.
Provoquer l'émeute, c'est la tactique de tous les pouvoirs qui se sentent faibles, qui ont peur du droit, et qui ne voient d'iiutre moyen de salut pour la résistance que de s'appuyer sur unevictoiremalérielle. Le peuple romain ne tomba point dans ce piège : « Le parti le plus fort sera aussi le plus modéré. Nous ne remuerons pas. Vous en serez pour Vos frais de provocation à la guerre civile. Il n'y aura pas de lutte, patriciens de Rome! Vous avez beau tenter notre courage : nous méprisons vos défis. Disons mieux : nous vous défions à notre tour de nous enlever ce calme, qui est
le signal de votre perte. »
Le tumulte éclata sur le mont Janicule, mais c'était un tumulte d'idées , une agitation morale; nulle voie de fait. Le peuple , qui avait déjà fait deux fois l'essai de sa puissance sans recourir aux armes, restait enveloppé dans son droit, comme dans une forteresse.
Calomnier les intentions du tribun, dénaturer les vues du peuple, l'aristocratie romaine n'y manqua pas.
Elle accusa l'immoralité d'une telle proposition; elle compara les mariages demandés à des accouplements en- Ire les animaux sauvages : Ferarum rilu vid- (jenliir concuhilns ptebis palrumque. C'est toujours , comme on voit, le même système. Quand , de nos jours, les socialistes réclament, non le renversement de la famille l'infâme mensonge inventé par des ennemis sans pudeur), mais la participation de tous .\ la famille , quand ils veulent abolir, non le mariage, mais le monopole du mariage; quand ils réclament, au nom de la justice et de la morale , le mariage accessible à tous , égal pour tous , on leur répond par de grossières et banales injures ; on les accuse de vouloir renverser tous les [)rincipes sur lesquels repose la société. Comme si la société pouvait, sans se condamner elle-même , admettre chez quelques-uns un droit qu'rlle refuse au plus grand nombre ! Comme si c'était ébranler les fondements du juste et de l'injuste que de chercher le moyen de donner aux unions sexuelles, avec la sanction de la loi, certaines garanties de bien-être, bases matérielles sans doute, mais nécessaires au développement de cette institution sacrée,
La querelle se termina par la défaite des patriciens : le sénat consentit à la présentation de la loi sur les mariages. Appius, en destinant à ses plaisirs une vierge plébéienne, fit tomber, sans le vouloir, sans le savoir, l'obstacle qui s'opposait à l'union charnelle des deux ordres. C'est le sort deS privilèges que de se suicider dans l'excès de leur injustice.
A la question de races se joignait, dans l'esprit des jjatriciens, une question religieuse qui les animait contre la nouvelle loi. On se souvient en eû'el que les Romains appartenaient, suivant leur naissance, aux grands ou aux petits sacrifices ; il y avait là une distinction toute sacerdotale qui séparait les hommes en deux catégories et qui donnait pour fondement à cette division sociale le dogme ! Si vous permettez aux plébéiens d'entrer dans les familles patriciennes , disaient les adversaires de la loi, vous allez mêler les sacrifices.
Les grands à Rome tenaient l'autel , et c'est de l'autel qu'ils tiraient les motifs de leur supériorité , les moyens de domination sur lu peuple.
Dès que les unions ne furent plus limitées par la nature du sang, ni par la qualité des sacrifices, dès que les deux ordres purent se mêler dans des alliances légitimes, le mariage s'éleva : il acquit une dignité nouvelle ; le rôle de la femme, jusque là passif, se dessina; on vit se former, au sein de l'union des sexes, la dualité dans l'unité. L'homme ne fui plus seul.
La famille, comme nous l'avons dit, n'existait primitivement à Rome que pour les patriciens, et encore se montret-elle à nous sous les traits durs de l'esclavage. En vertu de ces sombres dogmes qui forment le caractère de toutes les religions (le la nature, le père absorbait la femme et l'enfant. Sous l'intluencedu mouvement démocratique, la séparation succède à l'enveloppement. La femme se détache, ensuite l'enfant. L'un et l'autre revêtent peu à peu les caractères d'une personnalité, assujétie il est vrai, mais qui du moins existe.
La loi sur les mariages passa; mais la résistance des nobles se porta, et intraitable cette fois , sur un autre point que l'opinion publique assiégeait. Le peuple avait quelques magistratures, le tribunal, l'édililé; il voulut envahir le consulat. Le même Canuleïus demandait que l'un des consuls fût choisi parmi la multitude. C'était mettre la démocratie au sommet de l'État. Les grands de Rome qui avaient cédé sur la question des mariages se barricadèrent ici derrière leur vieux privilège. — « Où s'arrètera-l-on? Le peuple vient d'enjamber la division des ordres, il veut maintenant escalader les magistratures. N'est-ce point profaner le pouvoir que de le laisser tomber dans la main de ces séditieux, de ces agitateurs? Qu'en feront-ils? Nous mourrons plutôt mille fois (seiment de M de Montalenibert) que de voir la démagogie arriver aux affaires et s'emparer des destinées de la Ville! Ce serait un sacrilège. »
Alors la voix du peuple : « Quel sacrilège voulez-vous dire? La nomination d'un consul plébéien vous effraie, vous révolte; votre vieux sang patricien se soulève contre une pareille innovation. Vous ne voulez pas de changement dans les choses, ni dans la forme de l'État, nous le savons; mais, est-ce que vous vous tlattez par hasard d'immobiliser la vie des nations, selon votre bon plaisir? Le pouvoir a déjà traversé plusieurs formes, depuis la naissance de Kome; il a traversé la royauté, le consulat, Ja dictature, le trium-
virat, croyez-vous que, dans l'existence de la Ville éternelle, il ne soit pas destiné à se modifier encore? Vous avez vu ap])araître bien des choses nouvelles que nos pères n'avaient ni prévues, ni soupçonnées; nos descendants enverront .surgir bien d'autres : ce qui ne s'estjamais fait se fera dans la vie de l'humanité. Cessez donc de vous réfugier dans la tradition, comme dans un mur, pour vous opposer à tous les changements inévitables, à toutes les réformes amenées par le progrès des lumières Que demandons-nous? L'égalité devant la loi et devant les charges publiques. Vous nous accusez de fomenter des troubles et des divisions dans la ville; nous vous renvoyons, ô patriciens, cette accusation dénuée de justice ; qui donc entretient la division, si ce n'est le parti qui veut séparer les ordres et les intérêts en deux camps? Qui donc soutient la cause de l'ordre et de la concorde, si ce n'est le parti démocratique qui veut confondre les rangs, Icsintérêts, les magistratures dans l'unité? Perturbateurs, vous l'êtes : c'est vous qui troublez la tranquillité publique par votre fureur de résistance, par voire altacheipent à des droits qui ne sont plus que d'odieux privilèges, par votre haine des améliorations et des changements utiles. Nous voulons partager, non vos terres, mais vos honneurs, mais votre intlucnce sur les affaires de l'Etat, mais vos droits à l'existence, mais votre liberté politique. Si vous nous refusez, nous vous refusons à notre tour de payer l'impôt du sang; cherchez des soldats pour défendre vos trésors, vos propriétés; pour couvrir ce territoire que fécondent nos sueurs et dont vous recueillez tous les fruits; nous ne remuerons jjas. »
Les patriciens ne voulurent point consentir à ce que le consulat fût souillé par l'envahissement des plébéiens ; mais, comme le mont Sacré, le mont Aventin et le mont Janicule étaient toujours là, trois tètes de révolte perpétuellement dressées sur la Ville, ils accordèrent la création de tribuns militaires, revêtus de tous les pouvoirs du consulat, et pris indifféremment dans les deux ordres.
Le mur de résistance était forcé; par la brèche qu'avaient ouverte la loi sur les mariages et la création des tribuns militaires, entrèrent successivement dans la place bien d'autres prétentions démocratiques. Le peujjle (ce fut une guerre de plusieurs siècles) occupa, l'un après l'autre, tous les grades les plus élevés du commandement militaire, toutes les magistratures sociales; il arriva finalement, non sans peine, a^u pontificat.
La dernière citadelle qu'il lui fallut escalader, dans ce siège où la persévérance finit par mettre tou'.es les armes de son côté, ce fut l'autorité religieuse. Une fois maître des sacrifices, maître de l'autel, maître de Dieu, il fut maître de tout.
Tiberius Coruncanius, homme nouveau, le premier des ])lébèiens parvenu à cette fonction suprême, ouvrit à Rome une école |)ublique de jurisprudence. Le voili^ du temple était dècliiré. Cette science du droit, autrefois mysléiieusi', interdite aux profanes, la voilà qui, grâce à l'initiative d'un pontife démocrate, pénètre dans toutes les classes. Le peuple brise le sceau de ce livre qui était déposé sur l'autel.
Les aristocraties agissent envers la multiUule comme le Jèhova de la Bible envers le jjremier homme ; ce qu'eli>s tiennem à éloigner de ses regards et surtout de ses atteintes, c'est l'arbre de la science <lu bien et du mal, l'arbre di| droit : elles défendent au peuple, sous de grandes menaces,
(le manp;er le fruit de cette science ; car, se disent-elles, si le ppiiple venait à fîoûter de ce fruit, il serait semblable à noii's. il connaîtrait le juste et l'injuste. Uii tel peuple ne serait plus ^gouvernable.
Quoique nous répugnions à mêler l'ordre politique et l'ordre religieux, nous ne pouvons omettre la suite de ce rapprochement : <(uand Dieu, dans la Bible, a reconnu que par le fait de sa désobéissance l'homme s'est emparé de la science du bien et du mal , il perd, si l'on ose ainsi dire, l'espoir de le gouverner, et ne voit plus d'autre moyen que de se communiquer ;\ lui , de s'incarner en lui , en un mot, de se faire homme.
L'aristocratie romaine, la science du droit envahie, n'avait pas d'autre ressource que d'abdiquer ses titres à la domination et de se faire peuple.
Laruesture, la censure, le consulat, fout était tombé entre les mains de la multitude. Si nous en croyons les historiens, la femme n'aurait point été étrangère à cet envahissement des magistratures par le peuple. La douleur d'une fille de Fabius, en se voyant exclue des honneurs de la Uépublique, tandis que sa sœur, femme d'un tribun militaire,en était comblée, contribua, dit-on, à forcer l'entrée du consulat. Les femmes supportent encore moins que les hommes les différences et les inégalités sociales. Parles chagrins de leur amour-propre froissé, par la mélancolie qu'elles portent alors auloui' d'elles, par les sentiments bilieux qu'elles mettent dans le cœur des hommes, elles servent quelquefois de mobiles à ces grandes agitations sociales qui remettent le repos et l'égalité dans l'État.
Il y a un livre à faire, dont je recommande le sujet et le titre k quelque philosophe socialiste : De Vaclion occuUe des fetniytea danx l'Iihloire.
Les magistratures étaient conquises; le mouvement ne devait pas même s'arrêter là ; il devait fianchir toute limite; les plébéiens devaient arriver dans la personne de leur chef à l'empire; derrière les plébéiens , les étrangers; derrière les étrangers, les barbares ; derrière les barbares, les affranchis et les esclaves. Ce sénat si bien gardé , si vaillamment défendu par l'orgueil des patriciens et par son antique privilège , le sénat lui-même sera forcé : tous y entreront, oui, tous, jusqn'a.u cheval de <,'aligula. Implacable ironie d'un fou qui, non content d'humilier dans. sa personne les foi mes (lu pouvoir, veut encore les livrer dans tout ce qui l'enlouic au ritlicule '.
Toutes les situations occupées à Rome par des plébéiens naguère méconnus: certes, après une telle victoire, le cœur de la démocratie dut se gonfler dans sa joie et dans le sentiment de sa force. Hé bien , faut-il le dire? malgré tout ce grand travail, rien n'étiit fait. Il n'y eut guère plus de liberté réelle; il n'y eut guère moins de misère publique sous le règne d epléhéiens que sous celui des patriciens. Grave enseignement que nous recommandons ici aux méditations des penseurs!
L'erreur des oppositions c'est, le lendemain de la victoire, de vouloir se faire gouvernement. L'histoire n'est qu'une longue condamnation de cette erreur et de l'obstacle qu'elle apporte aux développements de l'humanité. Toutes les doctrines, toutes les réfpumes sociales viennent expirer de siècle en siècle contre ces changements d'autorité, qui, loin de détruire l'ordre ancien, le perpétuent. Le vice ici n'est pas dans les hommes (comme on est trop aisément porté à le croire), le vice est dans les choses. Que ce soit les pa-
triciens ou les plébéiens qui le tiennent, le pouvoir est toujours le pouvoir.
Si, pour réformer la société, il suffisait à l'idée militante de s'emparer du gouvernement, la victoire serait en vérité trop facile. Il n'est pas de cause plus ou moins juste, il n'est pas de parti dans une nation, qui, appuyé sur les misères sociales, n'arrive, un moment propice étant donné, k jeter les mains sur les afliiires publiques. On se tromperait étrangement si l'on croyait que cette violente entrée au pouvoir fût l'inévitable signal d'une transformation si souvent annoncée. Il n'en est rien. Nous sommes toujours portés à croire les résistances facultatives: c'est une erreur; elles sont forcées. Les partis, en arrivant aux affaires, ne sont pas libres de vouloir ou de ne pas vouloir ; ils obéissent fatalement à des nécessités inéluctables , qu'ils n'ont ni prévues, ni consenties. On voit alors les volontés les plus libérales, les esprits les plus novateurs, fléchir; on les voit s'envelopper avec leur système dans la lourde étoffe de l'autorité.
Croire qu'en escaladant les magistratures la démocratie arriverait à se constituer dans l'État, c'est une erreur qui était bien permise aux Romains ; elle leur a même de beaucoup survécu; mais, c'est pour être éternellement le jouet de cette illusion que les nations s'épuisent en mouvements stériles. Aujourd'hui, nous voyons plus clair dans l'histoire de Rome que les Romains eux-mêmes; aujourd'hui . nous pouvons assigner au problème tumultueux de l'émancipation sociale une solution que ni les tribuns, ni les agitateurs du mont Aventin n'ont soupçonnée. Cette solution la voici : Une s'agissait pas de conquérir les magistratures, ni même l'autorité; il ne servait de rien que le peuple personnUié dans un homme occupât les charges publiques, qu'il tînt même le sanctuaire; il ne faut pas que le peuple soit par ses délégués; il faut qu'il soit par lui-même. Ce qui importait, c'est que tout homme, tout citoyen attirât i^i lui l'exercice de l'autorité souveraine; c'est que chacun fût fi luimême son tribun , son questeur, son consul, son pontife. Toute la question est \k.
Pontife vient dopons (soit parce que les anciens pontifes étaient des faiseurs de ponts, soit parce qu'ils présidaient à l'entretien des voies sur le Tibre); cette étymologie a quelque chose de mystérieux et de sacré. L'exercice de la souveraineté sacerdotale est un lien, une transition. Le prêtre est le trait-d'union entre le régime théocratique , où Dieu appartenait à un seul, et la démocratie réelle, où iJ doit appartenir à tous.
Nous ne suivrons pas le peuple romain dans sa conqnêie de l'Italie, et plus tard dans sa conquête du monde : incorporer à son existence nationa'e toutes les races, c'était les incorporer à la civilisation. Rome exerça , sous ce rapport, pendant des siècles, l'apostolat du glaive. Elle laissa de son sang dans cette œuvre. Si quehiue chose efl'raie, c'est de voir la solitude qu'une guerre éternelle faisait dans les rangs .les citoyens. Ce vide, des étrangers accouraient le remplir. La capitale de l'humanité, la capitale du monde était douée d'une force d'absorption surprenante. Les murs de Rome faisaient des Romains.
Nous retournerons seulement nos regards en arrière sur l'expédition des daulois en Italie. Toutes les fois que les vieux Celtes, nos ancêtres, apparaissent dans l'histoire ancienne, mon sang remue. Le génie moderne de la France, je veux dire l'initiative, résidait en germe dans ces barbares.
La démocratie romaine poursuivait lentement, et par voie d'accessions successives le cours de ses progrès , quand la brusque apparition de ces hordes gauloises menaça de confondre l'autorité du sénat, les droits des patriciens, les propriétés sacrées, dans un cataclysme qui devait engloutir la vieille société tout entière Brennus pénètre dans Rome , massacre les sénateurs sur leur chaise curule,6nl/e/e bâton augurai (Plutarque). A cette société assise sur les droits du fort, il renvoie sa propre sentence : «Malheur aux vaincus! vœ viclis ! »
Ces fiers Gaulois étaient animés contre la société romaine par ces prérogatives de race que les patriciens s'attribuaient sur les autres hommes. Ils venaient détruire, ces Proudhons armés, toute autorité divine et humaine. Ils venaient réaliser l'an'archie. Barbares, qui le nie? mais ces barbares étaient poussés à leur œuvre de démolition par un sentiment de justice. Tous les abus qu'ils venaient attaquer par le fer et par le feu, ces prétendus droits de la naissance, ce droit divin incarné dans les sénateurs et les patriciens, ce droit de propriété inhérente au sang, tout cela tombera plus tard, sans violence (ce qui vaut mieux), devant les progrès de la conscience et de la raison.
O patriciens , vous aurez beau trôner superbement sur vos chaises curules; vous aurez beau compter sur vos sentinelles et vos forteresses, le moment viendra oii toute cette majesté , toute cette surveillance ne vous sauvera point : vous aurez beau faire un appel aux oies; vos oies, cette fois-ci , ne sauveront pas le Capitule!
Le Capitole, maintenant, c'est le privilège.
Ce que les Gaulois venaient faire, la démocratie romaine le fera, non complètement; mais après la démocratie romaine viendra la démocratie française, issue du même sang, de la même filiation d'idées , qui reprendra son œuvre et qui la conduira plus loin. L'épée de Brennus ne sera point inutile à celte victoire du principe; elle pèsera, sans aucun doute, dans la balance des destinées sociales; mais cette épée même, le droit de la force, finira par être brisée.
Répondre au privilège par la révolte, à la force par la violence, à la propriété par le pillage, attiser le feu avec une épée, c'est le caractère des îiges de transition , oii l'autorité s'appuyant sur la violence on lui oppose la barbarie; mais la lutte doit se résoudre sur un autre terrain que celui des faits; la solution dernière de tout est dans les intelligences. Déplacer la fortune, la puissance, ce n'est rien faire. Jeter dans le plateau des révolutions tout l'or du vieux monde, néant! A cet or enlevé par la victoire , les réactions indignées répondent par le fer ; c'est toujours à recommencer. Le déplaeement, le partage des biens, choses vaines ! 11 faut en venir k mettre l'égalité à la racine des choses, l'égalité devant l'instrument de travail, l'égalité devant le crédit, l'égalité devant les éléments de production. — Ceci nous amène naturellement à la loi agraire et à Tiberius Givicchus.
Mais, auparavant, un dernier regard sur cette initiation du monde étranger, du monde barbare , à l'existence du mon<le romain. De toutes les conquêtes de Rome, celle qui eut le plus d'influence sur ses destinées , ce fut la conquête de la Grèce, puisqu'elle y laissa une partie de sa nationalité. Nous l'avons dit: ce ne fut pas ia (Jrècequi devint romaine; ce fut Rome qui (Icvint grecque. .Malgré son droit de victoire, elle prit la langue, les lois, les ans de la civilisation hellénique. Rome changea de mœurs; chose plus grave 1 elle changea de dieux.
Ce n'est pas la dernière fois que nous verrons dans le monde la force prise à ce qu'elle croit prendre.
Le changement de religion, à la suite du succès des armes, indique évidemment que la défaite morale fut pour les Romains. Il y aurait beaucoup à dire sui' les divinités primitives de Rome. Leur origine étrusque, celtique, pélasgique, qu'importe? Toujours est- il quelles appartenaient plus ou moins à l'antique famille des religions de la nature. Ce qui m'effraie, quand je me promène dans nos musées oii doiment les anciennes figures des croyances, c'est le silence des dieux. Toutes ces divinités à la bouche fermée , aux yeux qui ne regardent pas, ne m'annoncent rien de rassurant. A voir l'air de menace et de violence répandu sur ces visages de pierre , on comprend l'impression de terreur que la nature, avec ses orages, ses forêts, ses déluges, dut causer aux premiers habitants du globe. Cesjlraits ne durent pas; avec le temps, ces dieux si farouches s'adoucissent; ils deviennent (qu'on nous passe le mot; du bons enfants; ils entrent dans la participation ne nos joies, de nos faiblesses, de nos craintes. C'est la période humaine des croyances.
A Rome , cette période coïncide avec l'intrusion des dieux étrangers. Comme toutes les races viennent s'agréger à la race romaine, de même les divinités de toutes les nations viendront recevoir dans la ville sacerdotale le baptême de la foi, le droit de cité religieuse. Un seul dieu rencontrera de la résistance, un seul n'entrera qu'à la suite d'une lutte furieuse et sanglante, c'est celui que le monde adore depuis tantôt dix-huit siècles, Jésus le crucifié ! . Avec le génie hellénique s'introduisit à Rome la [ihilosophie. Grave innovation dont les prêtres et les sénateurs envisagèrent tout de suite les conséquences ! La raison philosophique intronisée dans les écoles, c'était le sanctuaire forcé ; c'était le ciel interrogé dans ses mystères ; c'était la science aux prises avec la tradition ; c'était la base antique des croyances, sur laquelle reposait le vieux droit patricien, bouleversée; c'était la fin de l'autorité refigieuse et le commencement de la liberté humaine.
Un mot, un seul mot de la littérature. La langue romaine se modifia sur la grecque. Il en fut de même du goût. Une observation importante à faire , c'est que les deux nations de l'antiquité, chez lesquelles les arts et les lettres atteignirent le plus haut degré de perfection, dont les œuvres impérissables servent encore de modèles aux artistes et aux écrivains modernes, Athènes et Rome, étaient deux républiques.
Revenons à la question sociale.
On avait limité le taux de l'intérêt ; on voulait même limiter les revenus. Il ne restait plus aux riches que le droit du créancier sur le débiteur. Ce droit même va leur être enlevé. Il leur sera ravi dans des circonstances analogues à celles qui détruisirent la prérogative royale et la puissance du décemvirat. Cesera toujours le crime des privilégiés qui initiera le peuple à une liberté nouvelle.
Un usurier, nommé Papirius, retenait chez lui un jeune homme qui s'était livré pour la dette de son père. Ces circonstances, qui auraient dû faire naître dans le cœur de Papirius la pitié, ne firent qu'allujiier chez lui une passion iiifùnie. Dans cette lleur de jeunesse, il vit un supplément à prélever sur les intérêts de sa créance. Le séduire, il l'essaya d'abord ; ses discours et ses instances furent accueillis par le mépris. Dédaigné, il menace. Il remet sans cesse
sous les yeux de Publilius (c'est le nom du jeune homme) son affreuse misère. — Changez les temps, les mœurs, et dites si ces moyens de séduction ne sont pas ceux qu'emploient encore de nos jours les usuriers de l'industrie dans nos fabriques, afin de tenter la vertu des jeunes ouvrières, liées, elles aussi, par leur malheureuse condition sociale! (Tous les économistes signalent ce fait.) Heureuses celles dont on peut dire avec Tite-Live qu'elles songent plus, dans de telles circonstances, à leur dignité de femme qu'à leur état présent I
Cependant l'usurier perd patience ; il ordonne qu'on dépouille ce jeune homme de ses vêtements et qu'on le frappe de verges. Déchiré de coups, Publilius réussit à s'échapper par la ville. La foule s'amasse ; l'âge du débiteur, l'infamie et la cruauté du créancier enflamment tous les cœurs d'indignation. Cette vue produit sur la multitude l'impression du cadavre de Lucrèce et de Virginie, victimes d'un libertinage néfaste. Le peuple fait un retour sur lui-même, sur le sort qui l'attend, lui et ses enfants , si les riches continuent d'avoir le droit de mettre la main sur les pauvres. Le tumulte augmente de moment en moment.
Les consuls assemblent le sénat. A mesure que les sénateurs entrent dans le lieu des séances on leur montre le
corps tout déchiré du Mmais
jeune homme.
Ce jour-là fut brisé, ""'
par l'attentat et la violence d'un seul, un des
plus forts liens de la servitude morale. Les assemblées n'accordent jamais que quand les multitudes exigent. L'asservissement pour dettes fut aboli par le sénat. On céda cette fois encore à la place publique. Les biens du débiteur devaient désormais répondre de sa dette, non son corps.
C'est dans le sang de leurs victimes, dans leurs coupables désirs, que viennent expirer successivement tous les privilèges, toutes les tyrannies.
Malgré les nouvelles lois, la condition du prolétaire romain était toujours lamentable. Les lois et les institutions sont de faibles barrières, quand ceux dont ces institutions et ces lois doivent réprimer les excès disposent des charges publiques et du gouvernement. Ils trouvent toujours le
moyen d'éluder, en pareil cas, une constitution qui les gêne. — Cependant les esprits étaient alors suspendus à la solution de ce problème économique ; la limitation des fortunes. Quand de tels problèmes se soulèvent dans une nation, c'est que les causes du mal ont pris un développement funeste. Si l'on parlait à Rome de borner à cinq cents arpents les propriétés patrimoniales des riches, c'est que ces derniers avaient ajouté maison à maison , champ à champ , et qu'ils semblaient ainsi vouloir habiter seuls sur la terre. L'ancienne noblesse, la noblesse du sang, n'existait presque plus à Rome.
A l'aristocratie de naissance, éteinte dans les guerres , dans les mariages , dans les révolutions, avait succédé une aristocratie d'argent, mille fois plus dure et plus intraitable que l'autre. La nouvelle noblesse mettait à acquérir des terres , des maisons , des richesses , cette avidité romaine qui tenait de l'aigle et du corbeau.
Ce que l'avarice des grands de Rome voyait dans la guerre , c'étaient les dépouilles.
Quand l'ennemi leur manquait, ils se rabattaient, les serres ouvertes , sur l'ennemi intérieur, c'est-à-dire sur la race prolétaire.
On vit alors un spectacle effrayant et lugubre : la solitude.
La physiologie, cette science qui est la racine de toutes les autres , nous apprend que dans le mélange de deux races très inégales, la plus forte, en iE un temps donné , ab-
sorbe la plus faible On vit se réaliser à Rome, par un concours de circonstances politiques et sociales, cette terrible dépopulation des pauvres par les riches. La classe inférieure avait disparu; sans terres, sans propriété, sans moyens de vivre, elle avait péri dans le naufrage de ses droits. Remplacée à Rome par les affranchis, les esclaves, les étrangers, elle n'avait laissé que de rares débris de son désastre. Ces débris, protestation vivante de la misère, promenaient çà et là leurs plaintes. Derniers habitants d'un monde qui manquait sous leurs pieds, ils se souvenaient de leur existence , des services qu'ils avaient rendus à l'Etat , de leur sang répandu sur tous le» champs -de bataille, de leur gloire , avant que le déluge des richesses leur ait pris l'air qu'ils respiraient, la terre .sur laquelle ils appuyaient
Rouget
la charrue, le soleil auquel ils réchauffaient leurs membres fatigués.
Ceci nous fait souvenir des retraites du peuple sur le mont Sacré ou sur le mont Aventin; le jour vint où il se relira si bien de Home, qu'il ne revint plus.
« En réalité, dit M. Michelet dont l'autorité est si grave, la richesse donnait la puissance dans toutes les assemblées de Rome. Les maîtres de l'État étaient les riches. Ils dominaient les comices, recrutaient le sénat, remplissalenftoutes les charges. »
Contre un pareil état de choses , contre un système de propriété dont les abus et les développements n'allaient à rien de moins qu'à détruire une moitié de l'espèce humaine, il fallait, pour l'honneur de la justice, qu'un homme protestât et mourût : cet homme fut Tiberius Gracchus.
Cornéliel En donnant une telle mère aux Gracches, la nature les prédestinait à de grandes choses. Il fallait que les deux défenseurs, les deux avocats sérieux de la cause populaire, sortissent à Rome d'une femme riche, non en parures, mais en vertus. La femme, dans l'exercice de ses devoirs de mère, d'épouse; la femme embellie de toutes les dignités de son sexe, voilà en quelque sorte la source à laquelle la démocratie puisé ses inspirations, son cœur. En mêlant san nom à celui des deux martyrs de la liberté romaine (€orneUa, mater Gracchorum), la fille de Scipion montra ce que peut sur les destinées sociales le sang d'une mère, ce que peut surtout l'éducation du premier âge confiée aux femmes.
11 y a dans l'histoire de l'humanité des rapprochements de nom, fortuits sans doute, mais que l'écrivain ne doit pas omettre. La fdie du menuisier Duplay, empreinte, elle aussi, des grâces sévères de la beauté lomaine, à laquelle Robespierre attachera son cœur, dans le cours de son orageuse vie, s'appellera (j'attache de l'intérêt à cette circonstance) Cornélie 1
C'est une erreur admise dans l'école, que de se représenter les tribuns du peuple sous des traits farouches : les cheveux droits, les joues gonflées, les poings fermés et menaçants. Tiberius Gracchus était, au contraire, un jeune homme doux, agréable, tranquille, aux manières éléganles, beau de visage, le prince de l'éloquence, eloqttentiâ facile princcps (Florus).
Il n'y a rien dans toute cette culture qui nous surprenne. Le peuple est académicien, le peuple aime chez ses hommes, chez les orateurs dans lesquels il a placé sa confiance, son idéal, l'exquise perfection du style et des manières. Il lui faut des lettrés. Ces brutalités de diction, ces familiarités de langage dont, par une habitude contraire, le goût blasé de nos salons se montre quelquefois curieux, sont généralement mal reçues de la multitude. Malheur surtoutaux courtisans de popularité qui, par Un artifice et un calcul misérable, imaginent de transporter à la politique le ])atois des halles ! Quand on a l'honneur d'écrire ou de parler pour le peuple, il faut élever sa pensée et son style à la hauteur des régions les plus littéraires. Robespierre, quoique sec, avait toutes les délicatesses du langage. C'était un puriste. L'homme de notre siècle, le plus répandu, le chansonnier selon le cœur du peuple, Béranger, est précisément le poète qui met le plus de recherche et de coquetterie dans ses vers. Une parole châtiée, de la finesse et de l'esprit dans le mot, une diction ornée, lolles étaient les qualités de forme
que l'ouvrier des clubs applaudissait, rue Bergère, dans Auguste Bianqui.
Tiberius Gracchus dut à sa naissance et à un traité de paix dans lequel il intervint, de fixer sur lui l'attention publique. Mù par un sentiment de justice, son inlérôt tomba sur cette plèbe romaine, chassée de ses terres. Il se dit que c'était une honte de voir le peuple vainqueur des autres peuples, le propriétaire du monde, exilé de ses foyers par l'avarice des riches.
Il vit tout do suite l'obstacle aux progrès du socialisme romain, c'était cette assemblée souveraine, unique, héréditaire, qui personnifiait dans chacun de ses membres les privilèges de la richesse et de l'usure : Tiberius Gracchus jura haine au sénat.
Conformer ses mœurs aux intérêts de la cause qu'il allait défendre, cela lui fut facile; car il était naturellement sobre.
La multitude romaine lémoigni.il à Tiberius une bienveillance particulière. Le peuple mesure ses aH'eclions et ses sympathies pour un homme à la haine que les aristocraties montrent envers cet homme. C'est le secret de toutes les popularités. O ennemis de la cause démocialique, vous croyez nous nuire en livrant nos personnes aux attaques, aux injustices, aux violences de la calomnie : Vous nous servez !
Tiberius Gracchus comprit, néanmoins, que ce sentiment d'estime serait impuissant à retenir les fureurs de l'aristocratie qu'il allait soulever contre lui, s'il n'enveloppait sa personne et son idée dans une magistrature populaire.
Quelle autre magistrature pouvait-il choisir que le tribunal"? Ce pouvoir, si faible dans le commencement, avait fini par devenir insupportable aux sénateurs. Ces magistrats populaires avaient porté leur autorité jusqu'au point de faire emprisonner des consuls et de condamner des dictateurs à l'amende. Comme toutes les charges qui s'appuient sur la défense et la conquête des droits, celle des tribuns était destinée à s'accroître avec les progrès de l'opinion publique.
L'esprit d'opposition à Rome, comme ailleurs, se formulait dans un mot •. Non !
Velof celte négation incessante était la limite des envahissements du sénat : jusqu'ici le progrès dans le monde n'a pu s'affirmer; il a dû, dans tous les siècles, se contenter de se défendre ; il a été réduit au rôle de Satan, au rôle de Celui qui dit non-
II a fait avancer la lumière par l'ombre, l'affirmative par la négative.
Tiberius ne voulait se servir de l'autorité que comme! d'un instrument. Ce qu'il poursuivait dans le pouvoir, c'était son idée. Celte idée lui était venue eii traversant là Toscane : il trouva le pays presque désert : ceux qui labouraient la terre ou qui gardaient les troupeaux étaièril pour la plupart des esclaves et des étrangers. A la vue dé ces campagnes privées de leurs habitants et qui semblaièrtt comme envahies par des barbares, Tiberius ressentit uhe douleur toute romaine. Il forma dès lors une réiolutiota gigantesque, un dessein qui devait attirer sur lui-même è\ sur son frère des maux infinis : il se proposa de ressusciter cette fameuse loi agraire qui était l'épouvante des riches et des puissants de Rome.
L'opinii'U publique l'encouragea dans son dessein : on trouvait à Rome, tbtis les jours, contre les murailles, dans
'es portiques, sur les sépultures (les tombeaux servaient alors de bornes à la propriété), des placards dans lesquels on engageait l'ami du peuple, Tiberius Gracclius, à faire rendre aux pauvres citoyens romains les terres dont l'aristocratie s'était emparée.
Si l'on en croit quelques historiens, les conseils de Cornélie n'auraient pas été étrangers à celte grande entreprise de Tiberius Gracchus, dans laquelle il laissa son existence périssable, mais qui mit sur son nom le cachet de l'immor- (alité populaire. La femme intervient dans toutes les questions de justice où il s'agit de cueillir le fruit du travail et de le partager.
Obtenir le tribunal ne fut pas difficile à un homme qui avait une éloquence douce et naturelle, des manières insinuantes, un air persuasif et le génie du monde le plus fleuri el le plus cultivé. Il ne songea plus, quand il tint cette magistrature, qu'à abaisser le sénat et qu'à rétablir l'égalité dans les conditions sociales.
Ses ennemis, ou du moins les adversaires de ses principes, ne trouvant rien à reprendre dans sa conduite ni dans ses mœurs, ne lui reprochaient qu'un vice, l'ambition. C'est encore le seul mobile que supposent de nos jours les patriciens aux chefs de la démocratie el des écoles socialistes : vous êtes des ambitieux! Nous avons quelque peine à nous expliquer celle accusation. Ambitieux de quoi? Ambitieux de l'outrage, ambitieux de la piison , ambitieux de l'exil, ambitieux de la mort! — 0 patriciens de Rome, nous sommes rassurés sur votre compte , celte ambition-là ne sera jamais la vôtre !
Si par ambitieux on prétend dire que nous poursuivons de nos désirs, de nos convoitises, le bonheur de tous, que nous voulons asseoir la liberté, l'égalité, sur les bases immuables de la richesse publique, que nous désirons attacher à celte œuvre notre nom et notre influence, soil : oh ! pour celle ambition-là, nous l'avons ! nous ne chercherons pas à nous en défendre : nous sommes ambitieux du bien-être de l'humanité.
Rien dont on ail plus parlé que de la loi agraire ; rien qui soil moins connu. Nous avons dévoilé l'erreur de ceux qui confomlenl le partage des terres avec le communisme. Le partage, ainsi qu'on l'entend d'ordinaire, n'est d'ailleurs pas ce {|ue Tiberius Gracchus avait en vue. Il ne voulait pas, comme Lycurgue l'avait fait à Sparte, diviser la propriété foncière, par portions égales.entre tous les citoyens. Ce qu'il voulait, c'était remettre, entre les mains des plébéiens, des terres qui avaient été injustement détournées de leur desli- Dation par les intrigues de l'aristocratie romaine.
Lt^ peuple romain, comme nous l'avons dit, vivait de l'agriculture et de la guerre : nulle intlusliie.
("était un ancien usage , quand les Romains avaient vaincu leurs ennemis, que de leur enlever une partie de leur territoire : une moitié se réunissait au domaine public, l'autre se vendait.
Les terres appartenant au ilomaine public étaient allermées, moyennant une très faible redevance annuelle , aux pauvres citoyens, à ceux qui n'avaient point d'héritages. Si quelque chose dans l'antiquité ressemble au socialisme, c'est ceci : l'État proi>rielaire, l'État confiant au patriotisme de ses membres des terres dont chacun d'eux doit recueillir les fruits en proportion de son travail.
Dans l'idée des économistes romains, la distribution de ces baux de terres conquises sur l'ennemi était un moyen
de prévenir les funestes conséquences du paupérisme.
Si c'est à cette institution que s'adressent les critiques de M. Thiers et des autres adversaires du socialisme, à la bonne heure, nous les acceptons ; toute l'antiquité est là pour nous couvrir contre ces misérables attaques et pour reconnaître que celte intervention de l'État, prenant sur un fonds commun, la terre, cet instrument de travail, et le prêtant au travailleur, a été dans l'enfance de l'économie sociale un remède efficace contre la misère.
Les grands cependant ne pouvaient voir colle belle surface de terres et de moissons sans y mordre , n'osant point envahir ouvertement la part des pauvres, ils trouvèrent 11moyen de l'attirer par ruse en leur possession Voici commenl ils s'y prirent; ils haussèrent les redevances, et les haussèrent si fort et si excessivement, que les pauvres ne pouvant faire la condition aussi bonne qu'eux, les terres furent données aux riches.
Dépouillée de cette espèce de fermage qui faisait tout son bien, la multitude des citoyens pauvres se révolta. Les tribuns prêtèrent au tumulte l'autorité de leur parole et du droit. On fit alors une loi dont nous avons parlé , une loi qui limitait à cinq cents arpents la quantité de terre réunie au domaine public, que chaque citoyen pouvait posséder.
L'avidité des riches trouva le secret d'éluder cette loi : ils se servirent de créatures, pour obtenir sous des noms de personnes supposées, des arrangements avec l'Étal. L'aristocratie romaine tenait ainsi par des mains attachées à son service le domaine de la République. La loi était violée dans son esprit, mais respectée dans la lettre : cela suffisait aux commissaires qui, gagnés par des présents ou intimidés par l'influence des premières maisons de Home, fer-niaient les yeux sur des abus tolérés. Les plébéiens qui occupaient les terres du domaine public n'étaient plus, au su de tout le monde, que des prête-nom, des masques derrière lesquels se cachaient, pour satisfaire à la lettre de la loi, les possesseurs sérieux: aussi disait-on communément mi tel pour un tel. Le prolétariat servait de voile aux envahissements de la richesse.
Qu'arriva-t-il? La richesse appelle la richesse; la misère appelle la misère. Au bout de quelques années, rilalie se trouva déserte. Les pauvres ne se souciant plus de nourrir ni d'élever leurs enfants, la race des ouvriers libres ne tarda point à disparaître. Les riches faisaient cultiver leui's terres par des barbares et des esclaves La race prolclaiie était devenue à Rome une race antédiluvienne, une race perdue.
L'état des choses était trop mauvais pour qu'on n'y cherchât point un remède. Cette réforme, un nonnné Caïus Lœlius, ami de Scipion, eul l'idée de l'entreprendre; mais il recula bientôt devant les dangers d'une telle blessure faite à l'avarice des riches. Plularque se donne la peine de nous apprendre « que les gros de la ville lui furent contraires. » Voyant la résistance qu'il rencontrait de la part des riches, craignant de soulevei' une sédition el une guerre civile, il abandonna son projet Pour cette cause il fut surnoiTimé Lœlius le sage ou le savant (sapiens). Je l'appellerais plus volontiers Lœlius le lâche : il m'est impossible de trouver un autre mot pour caractéT'iscr la faiblesse de ces hommes d'État qui, après avoir reconnu la justice d'une mesure, s'arrêt(.nt devant les obstacle» el les colères que celte mesure radicale doit j)rovoquer dans les rangs des conservateurs.
O toi qui viens alarmer les nriviléges, tu dois l'attendre
au déchaînement de toutes les infortunes; tu n'as plus qu'à choisir entre cette alternative : si tu recules, la honte; si tu avances, la mort!
Plus courageux que Lœlius, le fils de Cornélie foula aux pieds cette sagesse et cette habileté du monde qui n'est au fond qu'un vil égoïsme ; dès qu'il fut nommé tribun il découvrit sa pensée. L'aristocratie romaine éclata : il tint ferme. Voulant mettre les dieux du côté de la démocratie, il fit approuver la publication de la loi agraire par le pontife Crassus.
Jamais loi si douce ni si gracieuse (Plutarque) n'excita tant de fureur. Quand on compare, en effet, le remède à la gravité du mal, le caractère modéré de cette mesure à l'injustice et à la violence qu'elle venait réparer, on est surpris de l'opposition que rencontre le projet de Tiberius Gracchus; si l'obstination de toutes les aristocraties et surtout de l'aristocratie d'argent à maintenir intacts ses privilèges n'était souvent mise en relief dans l'histoire, nous croirions volontiers cette fois à une supercherie de la part des historiens. Le moyen de croire, en effet, que devant la dépopulation de l'Italie , devant l'extinction d'une race, devant l'anéantissement du travail libre, la noblesse romaine se retranchât derrière une fin de non-recevoir absolue, inflexible? Cela fut pourtant : on criait aux grands : Le peuple s'évanouit! le peuple meurt! Et les grands de répondre : Qu'il meure !
Que demandait Tiberius Gracchus? Une chose juste : c'est que les terres fussent remises aux mains des citoyens pauvres qui n'en avaient pas, et qui avaient besoin d'aide pour vivre. L'amnistie, l'indemnité, il ne négligea rien pour en- ' tourer la nouvelle mesure de tous les adoucissements qui pouvaient la rendre moins insupportable aux riches. Ce fut peine perdue. On l'accusa d'introduire dans la république un nouveau ministère des héritages, de mettre la société en combustion, de renverser les bases de la famille et de la propriété.
Si le projet de Tiberius Gracchus était entaché d'un caractère de partialité, c'était plutôt en faveur des riches qu'en faveur des pauvres; car, non-seulement il jetait sur le passé un voile d'oubli et de prescription, mais encore il donnait, dans le présent, aux anciens envahisseurs de la fortune publique des avantages qu'ils n'accordaient point, il s'en faiit de beaucoup, aux déshérités. Les riches ne lui surent aucun gré de ces ménagements et lui en voulurent à mort.
En tout cela, oîi est le communisme? M. Thiers se trompe deux fois, la première en prenant la loi agraire pour un partage, quand ce n'était, en réalité, qu'une restitution de terres; la seconde, en accusant les socialistes de vouloir de l'égalité à la. toise.
La loi agraire, dans le sens oii l'applique M. Thiers, n'a paru qu'une seule fois dans l'histoire ancienne, à Sparte. Le socialisme de Lycurgue, imparfait comme l'état de choses sur lequel il se proposait de réagir, ne vit d'autre remède aux excès et aux abus de la propriété que le morcellement. Quel rapport entre ce système et celui des communistes? aucun. Le partage suppose la propriété individuelle: or cette propriété le communisme la nie.
Qu'il serait quelquefois bon de connaître les doctrines sociales avant de les critiquer!
La réforme de Tiberius Gracchus n'avait d'autre but que de ramener la propriété de l'État à son point de départ;
l'État, moyennant une indemnité, rentrait dans un bien qu'il n'avait jamais aliéné ; il allait procéder, non à un nouveau partage, mais à un fermage nouveau. Le sang de Remus, ce sang national qui avait coulé sur une question de limites, sortait, pour ainsi dire, tout fumant de la terre envahie par l'injustice des riches : le peuple, ou du moins ce qui restait du peuple, allait sauter le fossé.
Tiberius Gracchus soutenait sa cause, qui était excellente, avec une force d'arguments et un éclat de parole qui en eût sauvé une mauvaise, si le cœur des riches n'eût été défendu contre les traits de son éloquence par une triple cuirasse d'égoïsme. Le peuple était répandu autour de la tribune aux harangues. L'orateur : « Les bêtes sauvages qui vivent dans l'Italie ont au moins leur gîte, leur tanière où elles se retirent; mais les hommes qui combattent et qui meurent pour cette patrie sont contraints d'errer çà et ];i. avec leurs femmes et leurs enfants, sans séjour, sans maison où ils se puissent abriter. Les capitaines romains, pour encourager leurs soldats, les adjurent de combattre vaillamment pour les sépultures, les temples et les autels de leurs ancêtres. Ironie I II n'y a pas un seul de tous ces braves citoyens qui sût montrer ni un autel domestique, ni une sépulture de famille : les os de leurs pères dorment on ne sait où, comme ceux des animaux sauvages. Les pauvres gens vont à la guerre combattre et mourir pour les délices, la richesse et les supenluités de leurs concitoyens. Quelle dérision ! On les appelle les maîtres de la terre habitable, quand ils n'ont pas un seul pouce de terre qui soit à eux ! »
Ce début si touchant fit couler les larmes de la multitude.
«Est-ce là, s'écrie l'orateur, est-ce là ce que vous appeler la République? N'est-ce pas à cause de cette monstrueuse inégalité des biens que nos pères n'ont pu souffrir les rois, ni la monarchie? Croit-on que le seul nom des Tarquins ait fait la grande aversion de nos pères? Non, ce que nos ancêtres ont voulu détrôner, c'est la misère. Ce qu'ils ont voulu chasser de notre ville, avec la personne des rois, c'est cette disproportion de biens, immense et odieuse, que la faveur répandait prodigalement sur quelques-uns, tandis que les autres, la masse, voyaient s'élargir autour d'eux le cercle du travail et de la disette ! »
La République , loin de porter un remède aux souffrances et aux plaies vives de la multitude, n'avait servi, en concentrant l'autorité dans les patriciens et dans le sénat, qu'à constituer une aristocratie d'argent, mille fois plus avide et plus intolérable que la royauté même.
Qu'opposaient à de tels discours les adversaires de la loi ? le silence. Ils ne disaient rien; ils agissaient.
C'est le tort des partis qui ont pour eux la raison, la justice, la foi, l'éloquence, que de trop se confier quelquefois aux forces de la parole.
Les riches formèrent entre eux la conjuration des intérêts. Résister en force aux arguments de Tiberius Gracchus, ils ne l'osaient; ils eurent alors recours à de honteux artifices pour éluder la justice de son ordonnance.
L'opposition d'un seul tribun à une loi portée et consentie par tous les autres suffisait pour la rendre nulle et pour enchaîner l'initiative de ses confrères. Les grands n'avisèrent de salut pour eux que dans cette division. Ils trouvèrent leur homme; c'était un collègue de Tiberius Gracchus, qui tenait aux intérêts du sénat par le 'w*i{*« 4'j»^|44^-
ticulier; car il possédait lui-même beaucoup de ces terres prohibées par les termes de l'édit : c'était Octavius.
On voit que la tactique n'est pas nouvelle : entraver les réformes sociales en jetant la division dans le parti du mouvement; se servir pour cette œuvre de discorde des hommes qui appartiennent à la démocratie par le cœur, à l'aristocratie par la fortune, et qui , le moment d'agir étant venu, se rangent du côté de leurs intérêts contre leurs opinions.
Irrité de la mauvaise foi des riches (i), de leur avidité insatiable que rien ne pouvait fléchir, de la résistance qu'ils opposaient v=^ à une réforme sage et -^^^fc modérée, de l'obstacle sournois qu'ils avaient élevé dans la personne de son collègue, Tiberius Gracchus proposa une nouvelle loi oii il retranchait l'indemnité et ordonnait aux riches de sortir, sans délai , des terres du domaine. Cette nouvelle loi fut plus agréable au peuple que la première , mais l'àpreté avec laquelle le tribun traitait, cette fois, les intérêts de toute une classe et les droits, acquis mit contre lui les propriétaires , les riches, les créanciers. Il devait succomber sous le poids de ces haines.
Lycurgue à Sparte n'avait pas reculé devant les droits acquis de la propriété, il n'en avait pas moins été loué pour la hardiesse et l'heureux succès de son entreprise ; à Rome l'abolition générale des dettes était évi- ^^^^ demment une blessure faite à la sainteté des
contrats; cette mesure n'en avait pas moins été jugée utile et sage, puisqu''elle sauva la Ville et l'aristocratie elle-même d'une guerre sociale. Tiberius Gracchus se dit qu'il ne reculerait pas davantage. Il y a tels moments oii , pour prévenir des malheurs et pour ramener la justice, il faut passer outre à certaines conventions et conibattre la loi par la loi.
Tiberius Gracchus ne cessait de couvrir de son éloquence le nouveau projet contre les attaques passionnées de ses adversaires et contre les discours de son collègue , Octa-
(1) CVst dans ces termes irritants que nous trouvons le problème posé par tous les historiens latins : les riches et les pauvres , antithèse terrible, qui témoigne de l'enfance des idées économiques et de la sauvage opposition des citoyens entre eux.
Célestin Xanteuil
vins. Sans cesse à la tribune , il parlait avec douceur, avec véhémence, avec entraînement. II remuaitles citoyens aux entrailles. Il haranguaitla multitude des pauvres; malheureusement il ne haranguait plus guère que des ombres. Mais les riches, dont il voulait vider les mains, ne pouvant souffrir qu'on remît chaque jour leur injustice au grand jour, l'accompagnaient de leurs regards farouches et de leur silence. La résistance cherchait, comme toujours, à se rendre
populaire, en faisant la critique de la nouvelle loi. « Si
nous nous opposons à cette réforme, ce n'est ni par obstination , ni par égoïsme, c'est au contraire dans l'intérêt de la multitude. Des perturbateurs égarent le bon sens du peuple. Les pauvres n'ont pas de plus dangereux ennemis que ces tribuns qui les flattent et qui , si on les laissait faire, entraîneraient la société dans un abîme. Le peuple a plus à perdre que nous à des innovations qui auront pour résultat de suspendre la fertilité des terres, de tuer l'industrie agricole, d'affamer l'Italie. » La conclusion était que la loi agraire se montrait plus hostile aux intérêts du pauvre qu'à ceux du riche.
N'est-ce pas ainsi de nos jours qu'on cherche à faire peur aux ouvriers du socialisme, de ses ravages, de la perturbation qu'il doit jeter dans les affaires, des intérêts du travail Rouget qu'il doit alarmer, des
dérangements et des "■'■°* embarras qu'il -doit in-
troduire dans la fortune publique, des expériences infructueuses dans lesquelles il doit avorter?
Tiberius , voyant qu'il avait épuisé les voies de persuasion , crut que , pour dompter une aristocratie opiniâtre et rebelle, il fallait recourir à des moyens de terreur : il lança en conséquence cet édit formidable, par lequel il interdisait tous les magistrats de la ville, et suspendait l'exercice de toute juridiction et de tout emploi , jusqu'à ce que le peuple , réuni en assemblée générale, eût approuvé ou réprouvé la loi. Cet édit fut un coup de foudre sur les riches.
La ville était dans la consternation et la stupeur. On ne saurait exprimer la douleur du sénat qui voyait s'élever si haut contre lui la puissance souveraine du peuple et de ses
tribuns. Tous les services publics étaient désorganisés. Il n'y avait dans la ville ni autorité, ni justice, ni administration. 11 y a des moments oii, par la faute de la résistance, les choses arrivent à un tel état de trouble et de confusion, qu'il n'y a plus de remède au désordre que dans l'anarchie.
Désorganiser pour réorganiser, c'est la politique des vrais révolutionnaires. C'était celle de Tiberius Gracchus.
Tiberius scella lui même de son propre cachet les portes du temple de Saturne, où étaient les coffres de l'épargne. Ordre fut donné aux questeurs et aux trésoriers de ne laisser entrer ni sortir aucunes sommes. Ainsi tous les paiements furent suspendus. Il fallait voir les riches amortir l'éclat de leurs vêtements, se promener par la ville, avec un visage morne et dans un extérieur négligé , réformer leur table, témoi ner dans leur contenance et dans leurs discours la tristesse que leur causait cette ordonnance du tribun. C'est un spectacle bien digne de nous faire réfléchir, dans toutes les commotions sociales, que ce changement subit répandu sur les visages et sur les fortunes II faut que la source des richesses, dans la constitution des sociétés anciennes et modernes, soit bien éventuelle et bien précaire, puisque la moindre inquiétude suffit à la tarir.
Quelques jours de chômage dans le mouvement des finances, et voilà toutes ces fortunes privées sur les dents!
Le peuple de Rome n'envisageait pas ce changement sans une secrète joie. Ce sentiment est naturel : nous sommes pourtant très loin de l'approuver. Nous autres socialistes nous rêvons l'égalité dans le bien-être, non dans le malaise. Nous ne voulons pas appauvrir les riches : nous voulons enrichir les pauvres.
Cependant les grands de Rome, les Malthusiens de l'antiquité, ne pouvaient se consoler du coup qui venait de frapper leurs privilèges. Tiberius Giacchus était pour eux un monstre, un ennemi public, un parlageux. La société, armée dans chacun de ses membres, pour la défense morale, avait le droit de courir sus et de l'exterminer par toutes les voies honnêtes, c'est-à-diie par le poison, par le fer, par le bâton. Averti du danger qu'il courait, sachant que les riches avaient apposté des gens pour le tuer, Tiberius Gracchus, au su de tout le monde , porta sous sa robe une sorte de dague très courte, un dolon.
Tiberius Gracchus considère que la guerre est engagée. En révolution il faut agir révolulionnairement; le tribun viole la puissance tribunilienne, fait déposer par le peuple son collègue Octavius dont le vélo l'arrêtait, abat, avec un emportement qui ne connaît plus de frein, toutes les résislancçs légales ou illégales.
Avant d'en venir à ces extrémités, Tiberius tente foutes les voies de conciliation, mais il les trouve fermées. Cet appel au peu|)le, que les royalistes de nos jours considèrent comme supérieur aux constitutions , et comme ayant le droit de les réformer, il l'invoque, il lui soumet son projet de léforme. Caresses, prières, menaces, il n'épargne rien auprès de son collègue, ni auprès du sénat, pour fléchir une résistance qu'il regarde comme funeste au sénat luimême. « Serez-vous, leur dit-il, l'obstacle au soulagement et à la liberté du peuple; ne voulez-vous pas enfin ouvrir les yeux sur les véritables intérêts de la République, et peut-être sur les vôtres propres. Egoïstes, soyez-le du moins avec inleiligence : n'irritez pas des réclamations justes que vous apaiseriez par des sacrifices; ne soulevez pas contre vous, contre votre autorité, dos besoins que vous pourriez
calmer eu faisant ce qu'il faut pour les satisfaire, mais qui, déchaînés, ne connaîtront plus de bornes à leurs ravages. Vous me prenez pour un agitateur, c'est, au contraire, moi qui diffère et qui retiens la vengeance du peuple. J'ai la main pleine de tonnerres ; cette main ne me forcez pas à l'ouvrir. » ^
Ces raisons et mille autres ne firent nulle impression sur le parti des riches, ni sur le sénat. Le lendemain, le peuple s'était rassemblé, Gracchus fit déposer son collègue. C'était une grande nouveauté dans Rome que cette dégradation d'un tiihun par les mains du peuple. Tiberius, il faut le dire, fit tout ce qui était en son pouvoir, afin d'adoucir ce que cet acte de violence avait de trop humiliant pour l'amour-propre de son confrère : « Donnez votre démission, lui disait-il, faites ce sacrifice à l'intérêt du peuple, à votre gloire. » Mais, Octavius, intimidé par la présence des riches, par leurs menaces; entraîné d'ailleurs par sa propre obstination : « Achevez, dit-il à Gracchus, votre ouvrage. » C'était pitié que de voir tirer par force de la tribune un homme revêtu de la dignité tribunilienne. Le peuple, que l'obstination d'Octavius indignait, voulut se précipiter sur lui; mais les riches accoururent à son aide. Il se relira, triste, seul. Cependant la fureur du peuple grossissait en roulant, pour ainsi dire, sur elle-même. Un serviteur fidèle, qui se mettait au-devant de lui pour parer les coups, eut les yeux crevés, contre la volonté de Tiberius Gracchus, qui accourut en grande hâte, quand il entendit le bruit.
Devant la dignité du tribunat, livrée dans la personne d'Octavius aux violences et aux insultes de la multitude, nous croyons utile de renouveler ici nos réflexions sur les obstacles que le pouvoir, quel qu'il soit, même placé dans des conditions populaires, apporte au progrès des idées démocratiques. Ce veto , dont les séditieux du Mont-Sacré avaient armé la puissance tribunilienne, pour résister aux envahissements des patriciens , se retourne maintenant contre le peuple.
L'édit passa. On nomma trois commissaires pour faire l'enquête de la distribution des terres publiques. Le choix de ces trois commissaires montra l'absolu pouvoir que Tiberius avait sur l'esprit du peuple, puisqu'on l'élut luimême, son beau-père et son frère Caïus Gracchus. Ce fut un tort : les réformateurs devraient toujours s'effacer devant la victoire de leur idée.
Tiberius pouvait se faire le chef du mouvement social ; il se fit le chef d'un parti. Cette faute donna des armes contre lui aux sénateurs, aux grands, aux riches, qui ne manquèrent point de dire : la faction de Gracchus.
Toutes les haines de l'aristocratie romaine s'étaient donné rendez-vous sur la personne du tribun : ces haines, Tiberius Gracchus s'en vanta d'abord, il s'en para; c'était son ornement, sa force; mais les événements' le forcèrent à craindre pour sa sûreté. Un de ses amis étant mort avec des indices de poison, le peuple s'émut sur le sort qui attendait Tiberius et voulut voir dans cet empoisonnement la main du sénat. Tiberius profita de cette émotion pour accroître sa popularité; vêtu de deuil, il conduit ses enfants 1 par la main ; il supplie le peuple de les adopter, de les pro- i téger, eux et leur mère; car après les haines qu'il a soulevées contre lui, il ne doit pa-; espérer de vivre. « Citoyens, dit-il en montrant ces jeunes têtes , voilà vos fils. »
Les obstacles que Tiberius Gracchus rencontrait sur le chemin (Us réformes étaient en effet de nature à découra-
ger la volonté la plus intrépide. Pour ruiner la puissance du sénat, il aurait eu besoin de s'appuyer sur l'ordre des chevaliers, sorte de classe moyenne, sorte de bourgeoisie riche, qui jalousait sourdement les privilèges de la noblesse. La chose eût été faisable, si d'un autre côté cette classe moyenne, dont les intérêts étaient liés à ceux de la noblesse et du sénat, n'avait pas redouté les envahissements de la démocratie. Ce qu'elle ne pouvait surtout pardonner à Tiberius Gracclius, ellequi tenait la meilleure partie des terres publiques, c'était cette abominable loi agraire, dont il s'était fait l'oigane. Le sénat était orgueilleux, violent, dominateur, il humiliait les autres ordres; mais du moins il couvrait de sa puissance comme d'une forteresse le principe delà propriété. — En deux mots, l'ordre des chevaliers romains se serait rallié à une révolution politique; mais il avait peur d'une révolution sociale.
Partagé entre ses haines et ses intérêts, il finissait par abandonner ses haines et par sacrifier son amour-propre.
Dans cet état de choses, les difficultés naissaient, pour ainsi dire, sous les pas de Gracchus. Il personnifiait la réforme agraire; mais cette réforme, comment l'avail-il obtenue? N'était-ce point par l'infraction des lois? Les adversaires de cette mesure ne manquaient pas de lui reprocher son origine révolutionnaire. C'était un coup d'Etat contre la propriété Où a-t-on jamais vu que le salut public autorise à déposer un collègue, à effacer le caractère d'une magistrature aussi sacrée que celle du tribunat? La déchéance d'Octavius, telle était la thèse des attaques que le sénat dirigeait contre l'aîné des Gracches. A soutenir celte thèse les sénateurs appelaient et excitaient, sous le masque, les avocats, les argulieux, les formalistes, tous ceux pour qui l'injustice même est sacrée tant qu'elle s'enveloppe sous la loi. L'effet de cette tactique ne fut pas médiocre. Il se trouva un certains Annius, «homme, dit Plutarque , qui n'était ni bon, ni honnête, » mai.s subtil. On le savait rompu à l'escrime de la parole. Ce fut l'orateur qu'on mit en avant pour perdre Tiberius.
Que nous font maintenant ses arguments? Ce qui est triste à dire, c'est que sa parole habile, ses raisonnements, l'art qu'ont 'les rhéteurs de déplacer le terrain de la discussion, d'eriibarrasser leur adversaire par des questions vives et serrées, tout cela fit impression sur la multitude. Elle en fut comme toute changée. La destitution d'Octavius, à laquelle pourtant elle avait consenti et prêté les mains, lui sembla , quand l'orateur eut parlé, un outrage à la dignité des tribuns du peuple. Cette mobilité dans l'opinion des masses fait toute la force des réactions politiques. L'ennemi du peuple, c'est le peuple.
Le sort des réformateurs qui se font hommes d'Etat est tout ce qu'il y a au monde de moins heureux; ils sont pris, en effet, dans cette alternative cruelle : ou d'avoir les mains liées, s'ils se conforment à la jurisprudence établie , ou de violer les lois qui sont évidemment laites contre eux , contre leur idée, et de s'entendre élerneliement reprocher cette violation comme un principe de désordre.
riberius Gracchus, quoique exercé au métier de la tribune, quoique prompt à la réponse, fui si démonté par les questions de son adversaire, qu'il se relira une fois en silence, le visage confus. Le terrain était mauvais pour soutenir la controverse. En droit , Tiberius avait raison ; car le premier devoir de la société est de venir en aide h ses membres qui souffrent et de leur procurer les moyens de
vivre : en politique, il avait tort; car le respect des lois et des convenances est la première obligation de l'autorité.
L'orateur le plus parfait de son temps, Tiberius, ne retrouva sa présence d'esprit et son éloquence accoutumée que le lendemain de l'attaque. Encore, remarquez-le bien, il ne sauva sa situation et sa conduite personnelles qu'en sacrifiant l'autoriié. On n'avait jamais vu pareille inconséquence : un tribun offrant le tribunat en holocauste à la multitude ; un homme d'État abaissant le pouvoir devant la souveraineté du peuple I II faut l'entendre parler lui même : — « Le tribunat , je l'avoue, est saint et inviolable, mais à quoi lient son caractère sacré? Sinon k ce qu'il est particulièrement dévoué à la protection du peuple, élu par le peuple. Mais, s'il arrive qu'il se retourne contre son origine, contre son principe; s'il se trouve qu'il fasse tort à la multitude, qu'il s'oppose aux intérêts généraux, qu'il devienne un obstacle, une borne au mouvement, oh ! alors il retranche lui même sa puissance, il s'abdique. Ses prérogatives et ses droits, il les perd, il lesannulle. Tout homme d'État qui ose agir contre l'autorité souveraine du peuple donne volontairement, el par le fait même , sa démission. Les pouvoirs que le peuple lui a donnés, il est libre de les retirer, quand le magistrat veut se servir de ces pouvoirs au préjudice de celui qui les lui a confiés. Il n'y a pas demandai qui ne soil révocable. La dignité royale paraissait venir de Dieu ; il semblait que le roi tirât de lui-même son autorité, et cependant en vertu de la souveraineté populaire, vous avez détrôné les Tarquins , vous avez aboli la monarchie. Ce que vous avez fait pour les rois, vous ne pourriez pas le faire, sous la République, pour les fonctionnaires qui trompent votre confiance et qui contreviennent à vos volontés? Cela n'est pas soutenable. Ce que je dis du tribunat, je le dis de toutes les magistratures profanes et sacrées. Qu'y a-t-il, dans toute la ville de Home, qui soit plus vénérable que l'ordre des Vestales? El cependant, si l'une d'elles manque à ses devoiis, la conscience publique lui enlève son caractère religieux et l'enterre toute vive dans une fosse. Après ces exemples, quand des femmes couvertes de Dieu peuvent être dépouillées de leur sacerdoce par la volonté de tous, quand les rois peuvent être chassés par leurs sujets, est-il donc raisonnable qu'un tribun puisse se servir impunément de I inviolabilité que lui donne le peuple pour offenser des droits et des libertés inviolables? Non. mille fois non. Il perd tous ses dioits du jour où il veut abolir la puissance dont il tient la sienne. Vous le voyez , citoyens, il n'y a pas un seul magistrat , dans* une République surtout, qui ne se puisse légitimement déposer. Il en est des fonctions publiques comme des offrandes consacrées aux dieux: (|ui a jamais défendu de transporter ces offran-' des d'un autel sur un autre? De même le peuple est libre de transférer el de déplacer, comme il lui plaît, les magistratures d'un homme sur un autre homme. »
Je ne sais comment les sénateurs romains accueillirent la justification de Tiberius Gracchus. Assurément ces princi[)es étaient solides; mais quel spectacle nouveau donnait au iieuple un pareil langage dans la bouche d'un homme revêtu de la première dignité de l'État! Ce n'était rien de moins que le suicide de l'aulorilé. Quoi? Déclarer que la fonction est tout, riiomme rien; établir en principe que le gouvernement est une administration au service du peu pie , que les magistrats iont des commis nommés par le souverain et révocables; iBS's c'était détruire à Rome la
base de tous les pouvoirs I Ajoutons que dans la situalion où s'était placé Tiberius Gracchus, c'était se détruire luimême.
Quand viendra en effet la lutte suprême, Tiberius aura besoin de se réfugier dans le tribunat, comme dans un palladium ; hé bien, cette magistrature il la trouvera diminuée, battue en brèche par ses propres arguments; cette inviolabilité dont il aura besoin de se couvrir comme d'un mur contre la fureur de ses ennemis, il aura contribué lui-même à l'affaiblir. Il a livré au peuple le secret de la dépendance de l'autorité, ce secret que les rois, les consuls, les tribuns avaient au contraire enseveli, avant lui, dans les ténèbres du temple, dans les profondeurs de l'abîme ; mais en livrant ce secret, il a aussi livré sa force. Tiberius Gracchus tombera victime du dogme qu'il vient d'inaugurer. Cette mobilité des magistratures, au gré de la volonté du peuple, c'est très beau comme principe ; mais ce principe le tuera.
Ceci nous montre encore une fois que les hommes de progrès n'ont rien à faire dans le gouvernement. Leur place n'est pas dans la victoire, elle est dans la lutte ; arrivés aux affaires, ils compromettent leurs doctrines, ils compromettent l'autorité en la découvrant, et se perdent eux-mêmes, sans sauver la cause du peuple. L'exemple de Tiberius Gracchus nous semble merveilleusement propre à éteindre les illusions qui pourraient encore rester sur ce point dansles âmes honnêtes, mais ambitieuses, que tente le mirage du pouvoir. Ils croient, ces réformateurs, qu'ils gouverneraient pour le bien de tous; erreur ! ils ne gouverneraient pas même pour leur idée ; ou s'ils tentaient de le faire, ils périraient à l'œuvre.
Après avoir soulevé tant de haines, Tiberius se crut perdu s'il n'obtenait un second tribunat. Il ne songea plus dès lors qu'à se faire continuer ses pouvoirs. Nouvelle faute : c'est le propre des situations fausses que de créer aux hommes la difficulté d'en sortir.
Quelques amis conseillaient à Tiberius de tenter les voies de conciliation et d'accommodement. On l'engageait à se ménager avec les deux ordres. Tiberius rejeta cet avis : « Croyez-vous, disait-il à ceux qui lui proposaient ces transactions, que de légers adoucissements ramèneront l'esprit et le cœur de tant de grands que j'ai réduits à une petite fortune? Non, ils ne perdront jamais le désir de se venger. Quand on a tiré l'épée contre le privilège, on doit se résoudre à jeter le fourreau. Au point oîi j'en suis venu, je n'ai plus d'autre rempart, d'autre refuge que dans l'amitié du peuple, auquel je me suis dévoué. »
Tiberius Gracchus fit sagement. En capitulant, il n'eût point sauvé sa tête ; mais, il eût perdu son honneur, l'intégrité de ses convictions, le droit de s'estimer lui-même. Il fut au contraire poussé aux partis extrêmes par la résistance du sénat. Il lui arriva ce qui advint aux hommes de notre grande Révolution, ce qui adviendra toujours à ceux qui luttent contre des aristocraties puissamment organisées et têtues, il dépassa son but; il franchit les limites de sa volonté propre. A l'arbitraire consacré par le temps, il opposa l'arbitraire de la justice et du droit ; il combattit avec àpreté des institutions immobiles par des mesures révolutionnaires. Chaque jour il faisait un nouvel édit en faveur du peuple.
Son administration était toute démocratique. Ceux qui ' avaient manqué de respect à un citoyen , quelque vil
qu'il piît être, étaient traduits devant un tribunal; Tiberius Gracchus estimait que d'ans une république, dans un État libre, il n'y a pas de membre si vil, d'existence si basse sur laquelle ne reluise la majesté du peuple souverain.
Il permit d'en appeler du jugement de tous les magistrats devant le peuple, juge en dernier ressort de toutes les causes, et le seul dont la sentence n'est jamais cassée.
Le sénat voyait toutes ces mesures nouvelles avec emportement. Ce fut bien autre chose quand Tiberius, dont l'idée fixe était l'abaissement de l'aristocratie romaine, voulut joindre aux sénateurs, qui jusqu'alors avaient eu seuls l'autorité de juger, pareil nombre de chevaliers avec une égalité de pouvoir. Cependant le sénat faisait le mort. Il attendait que le peuple se fût désaffectionné de Tiberius pour le perdre.
Cette haine du sénat envers le tribun était très injuste. Etait-ce la faute de Tiberius Gracchus si la querelle des patriciens et des plébéiens était devenue la querelle des riches et des pauvres ? — Etait-ce sa faute si entre l'aristocratie et le peuple, il n'y avait plus comme autrefois une question de puissance, mais une question de propriété? — Etait-ce sa faute si l'injustice des uns devenait, par un retour inévitable, l'injustice des autres? — Enlever de la République l'extrême richesse et l'extrême misère , n'était-ce point ar acher la racine de ces divisions qui perdent et dévorent les sociétés?
On eût dit, à entendre les conservateurs romains, que ces misères dans lesquelles pétillaient comme dans la cendre les étincelles de la guerre civile , c'était Tiberius Gracchus qui les avait faites I
Provoquer la haine des citoyens entre eux , c'est un mal sans doute; mais c'est un mal aussi de croire que cette haine tienne à des discours. On a tort d'agiter la misère contre la richesse , mais on a tort aussi d'accuser les orateurs des mouvements que font naître dans la société les abus qu'ils signalent.
Le vrai moyen de calmer les divisions, de conjurer les chances de la guerre civile , ce n'est point d'endormir le feu, c'est de l'éteindre, en versant sur ce feu les réformes et les améliorations sociales.
Le jour était venu où l'on devait recueillir les voix et les suffrages du peuple. Les présages étaient sinistres. Tiberius ne s'arrête pas à ces superstitions qui glaçaient de ridicules frayeurs les Romains. Il se rend aux comices.
Ons'élonne, en vérité, de l'indifférence du peuple pour un homme qui s'était si vaillamment dévoué à sa cause : l'erreur de Tiberius Gracchus fut de vouloir mêler des intérêts inconciliables. « Les pauvres, dit très bien M. Michelet , virent en lui l'ami des chevaliers qui retenaient leurs biens ; les sénateurs et les chevaliers l'auteur des lois agraires qui les forçaient de restituer. Il ne fut soutenu de personne. » Tiberius échoua sur cet écueil où tant d'autres rêveurs ont échoué : l'alliance de la classe moyenne et de la multitude.
Il fut pourtant accueilli ce jour-là par le peuple avec de grandes démonstrations de joie. Dès qu'il parut, ce furent des acclamations, des empressements, des marques de tendresse pour sa personne. Il s'assit. On commença de procéder aux voix qui se donnaient fort tumultueusement. Au milieu des opérations du scrutin, un Fluvius Fiaccus, sénateur, mais consciencieux, fend la fouie et glisse dans l'oreille du tribun quelques mots à voix basse. Alors Tiberius
à ses partisans et à ses amis qui l'entouraient : « On vient de m'avertir que les riches ont résolu de me tuer; ils ont réuni pour cela une quantité d'affranchis et d'esclaves armés, qui viendront bientôt ici avec eux. »
Cette révélation cause un mouvement : les amis de Tiberius ceignent aussitôt leurs longues robes , rompent les javelines que les licteurs portaient dans leur main pour éloigner le peuple, et en saisissent les tronçons pour se mettre sur un pied de défense. Les spectateurs éloignés, qui ne comprenaient rien à cette scène de violence, s'étonnent, et leur ctonnement ajoute au tumulte.
A travers cette confusion les bruits les plus étranges courent : « II va déposer ses collègues. Il va faire un cQup d'État. On dil qu'il vise ;\ la dictature. >■■
Tous ces bruits se croisent , s'entrechoquent; les flots de cette multitude s'élèvent, s'apaisent, se courroucent. Qu'y a-t-il donc?
Tiberiustiracchus, ne pouvant faireentendre sa voix au milieu do celte tempête, et voulant montrer par signe h nature du danger qui le menaçait, porle les deux mains à >;i tCte.
Aussi tôt ses ennemi s de s'écrier : « Le tribun demande un diadème; il marque luimôme la place du bandeau royal. »
On sait comme une nouvelle se transforme en passant par les Bouches de l'envie et de la haine publiques.
II aspire au rang suprême! c'est l'insinuation que les royalistes dirigèrent au 9 thermidor contre Robespierre.
Cette calomnie ne pouvait manquer de faire fortune à Rome. Scipion Nasica, fameux par ses richesses, ennemi personnel de ïiberius Gracchus, compris pour un espace de terres considérable dans la nouvelle loi, grand amateur des privilèges du sénat qu'il voulait sauvegarder contre les entreprises de la démocratie, se lève. Le sénat feint une grande irritation. Cette assemblée qui av;iit fait revivre, en les absorbant, les droits et les abus de la royauté, éclate en fureurs à la nouvelle qu'un particulier veut s'attribuer l'exercice de la souveraine puissance. — Ce seati'nent eût été honorable, s'il eût été sincère.
l.u GAZi;rir.i; uf. iiiii.i.AM>g.
Nasica somme le consul de venir au secours de la chose publique. « A mort le tyran! » Le plus grand trouble règne dans le sénat.
Ce consul répond en feimes sages et modérés. Il réprimera toute entreprise séditieuse; seulement, il est d'avis que cette répression doit se renfermer dans des formes convenables. — Si quelqu'un vise à la tyrannie, il le frappera sans aucun doute; mais avec la loi.
Ce langage parlementaire irrite l'impatience de l'Assemblée; elle veut non juger, mais punir. Ce qu'elle réclame
du pouvoir , c'est un coup de main. Nasica s'emporte, et , prêtant une voix passionnée à un débat si irritant p.-îr lui-même : « Puisque le consul ne fait pas son devoir , puisqu'il refuse de secourir la République en danger , à moi ceux qui veillent conserver l'autorité des lois ! qu'ds me suivent! »
Il dit, tire sur sa tête le pli de sa robe, et s'en va droit au Capitole.
Les sénateurs, les riches le suivent en désordre. Ils chassent devant eux tout ce qui se rencontre sur leur chemin. Les arrêter, nul ne l'ose, car c'étaient les plus dignes et les plus notables personnages de la ville.
La multitude regarde, murmure et fuil.
Ces grands étaient suivis de leurs valets, de leurs esclaves , tous armés de leviers et de bâtons ; chemin faisant , ils ramassaient les éclats des tables , les pieds des chaises, qui tombaient çk et là dans cette mêlée, rompues, brisées.
Cependant la tête de la colonne avait ouvert la foule. Bientôt ce fut une confusion tempétueuse, un sauve-quipeut général. Le peuple, en fuyant, renversait par terre tables, bancs, hommes, et ceux-ci tombaient sur ceux-là qui étaient tombés. On ne vit jamais dans l'histoire du peuple scène plus triste ni plus humiliante.
La multitude, dont le caractère dominant est toujours et partout le courage, a néanmoins de ces jours de panique; il semble (je ne sais quel vent souffle alors du ciel ou de l'enfer) que ces citoyens dont le sang gagne les batailles, dont les bras sont intrépides à la guerre, n'aient plus, dans ces moments-là, de cœur que pour la fuite.
Foug 't
lia .
Serait-ce que les hommes ne sont braves que sous les armes ?
Tiberius, voyant la solitude et le vide se faire autour de lui, abandonné des siens, se décide, triste et déconcerté, à fuir. Il suit le flot; entraîné, il entraîne. Quelqu'un le prend par sa robe pour l'arrêter, il la laisse entre les mains de ses ennemis. C'était pitié que de voir courir en chemise ce grand homme.
Tout courant , il se renverse la face la première contre d'autres qui étaient déjà renversés. Comme il se relevait, un de ses collègues le frappe d'un débri de banc à la tête. Après celui-là, d'autres le frappent encore, et parmi eux un Lucius Rufus qui eut le courage , plus tard , de s'en vanter.
Ainsi mourut, en silence, la face collée contre terre, le plus éloquent des tribuns du peuple.
Cette terre qu'il avait enlevée à la tyrannie des riches, cette terre pour l'affranchissement de laquelle il périssait victime de son dévoùment, reçut son dernier souffle.
La vengeance des sénateurs ne s'épuisa pas sur son cadavre. Outre ceux qui étaient morts dans ce désordre, foulés par les pieds des fuyards, trois cents amis de Tiberius Gracchus furent assommés à coups de bâtons et de pierres.
Le corps du tribun fut refusé à son frère qui demanda la grâce de l'ensevelir de nuit; ce corps fut jeté avec les autres dans le Tibre.
La réaction ne s'arrêta point encore à ces actes d'inhumanité; elle traqua les partisans de Tiberius Gracchus et de la loi agraire : les uns furent bannis, les autres mis à mort. On ne garda même point à leur égard ces formes de la justice qu'on respecte envers les plus grands crimes et les plus odieux scélérats.
La mort de Tiberius Gracchus avait eu le caractère d'un guet-apens; les actes qui suivirent cette mort ressemblèrent à de la vengeance. — Ce fut, fait observer Plutarque, la première sédition entre les citoyens de Rome oii le sang coula, depuis que les rois avaient été chassés delà ville. Toutes les autres dissensions, si graves qu'elles fussent, s'étaient terminées pacifiquement. Le sénat par crainte du peuple, le peuple par respect du sénat, étaient entrés à la fin dans des voies d'accommodement. Il ajoute que Tiberius Gracchus, dans cette circonstance, aurait facilement cédé à l'autorité du sénat, si le sénat eût procédé envers lui par voie de remontrance et non par brutalité. «Mais cette conspiration, ajoute-t-il, fut exécutée contre lui par la haine et rancune que lui portaient les riches. »
En effet, le terrain de la lutte s'était déplacé; c'est ce qui la rendit violente. Remus avait déjà répandu son sang, comme nous l'avons vu, sur une question de limites. Romulus lui-même, toutmeurtrier qu'il fût de son frère, laissa son autorité, sa vie, dans une question de partage. « Ce qui irrita les Pères contre lui, dit Plutarque, c'est qu'il (Romulus) fit distribuer à ses soudards, sans le consentement du sénat, des terres conquises sur l'ennemi. » Tant qu'il s'était agi d'un changement dans la forme de l'État, les séditions po- Hitiques s'étaient dénouées pacifiquement, mais toutes les wois que la révolution sociale voulut toucher à la propriété, le sang coula.
La réforme agraire de Tiberius Gracchus, quoique relativement juste, est très loin de nous présenter les caractères d'une mesure économique à i'abri de tout reproche. Nous passons les objections de détail ; mais il ne suffît nas de
donner de la terre aux pauvres ; la terre ne produit pas d'elle-même, elle ne produit que sollicitée par des instruments de travail ; la terre ne produit qu'en proportion des avances qu'on lui a faites. Ces avances, oii l'ouvrier rustique aurait-il été les chercher? Dans l'emprunt? — Le voilà retombé sous la main des riches, sous la main de l'usure, lui et son champ.
Évidemment cette mesure était incomplète. Pour affranchir la situation du prolétaire romain , il fallait autre chose que de la terre, il fallait des institutions de crédit : or, ces institutions , nul ne songeait alors à les créer.
La loi agraire de Tiberius Gracchus était, néanmoins, plus humaine que les autres mesures prises par les économistes du sénat pour venir en aide à la classe souffrante. Une de ces mesures, la seule peut-être, c'était la colonie ou le droit de mourir à Vélratiger. Ce système de bannissement imposé à la misère, nous le retrouverons plusieurs fois dans l'histoire moderne; et toujours nous condamnerons les sociétés qui, dans leur imprévoyance , dans leur candeur, ne trouvent pas d'autre remède aux ravages du paupérisme, que l'exil.
Caïus Gracchus recommença les vertus, les fautes et les malheurs de son frère , avec plus de talents et d'éclat, je le comparerais volontiers à Robespierre jeune. Même dévoiîment fraternel à une idée commune, même fin tragique.
Caïus , avec des différences dans le caractère , continua l'œuvre de Tiberius : aussi véhément que l'atné était doux, il fut ie premier des Romains qui commença de se promener par la tribune aux harangues, en parlant; son langage était figuré, pompeux; il se laissait quelquefois aller, malgré lui, à sa passion, à son courroux, jusqu'à hausser aigrement la voix, à dire des injures et à confondre les paroles sur ses lèvres frémissantes. Pour corriger cet emportement, il avait derrière lui un joueur de flûte, qui modérait par le ton de l'instrument les éclats de la voix et la ramenait à des notes plus douces.
Caïus Gracchus n'avait environ que vingt ans, quand son frère fut tué. Selon Plutarque, la cause qui empêcha leur entreprise de réussir, c'est que leur action personnelle, divisée par le temps, ne put se réunir l'une à l'autre; s'ils se fussent rencontrés tous les deux, ajoute-t-il, du même âge, le concours de leurs facultés si puissantes et si diverses aurait assuré |e succès de leur réforme. C'est l'éternelle mélancolie des partis vaincus que de chercher les causes de leur défaite dans la mésintelligence ou dans l'isolement des chefs.
Cependant le peuple commençait à être mécontent de fa mort de Tiberius Gracchus. Il se reprochait sa lâche désertion. Quand Caïus parut, c'était comme si le sang de son frère eût parlé par sa bouche.
On juge de la faveur qui l'accueillit : cette faveur était à la fois un souvenir et une justice.
Couvrir l'Italie de routes magnifiques, repeupler les villes, encourager la renaissance des arts : certes , une pareille œuvre devait flatter le génie national des Romains! Comment se fait-il que Caïus Gracchus, dont le génie exécutait ces grands travaux , n'ait recueilli , dans sa trop courte existence , que les boutt'oes d'une popularité inconstante? Il faut bien le dire, les réformes dont Caïus s'était fait à Rome le continuateur étaient trop avancées pour son temps; sa loi agraire blessait non-seulement la noblesse , mais la bourgeoisie; le droit de cité qu'il voulait accorder à tous les Italiens blessait le peuple de Rome : il se trou-
vait avoir heurté de front, en haut, en bas, au milieu, tous les privilèges. On ne vit pas longtemps à ce métier-ià.
Le sénat lui continua la haine qu'il avait jUrée à son frère; mais cette fois, chqse étrange! il s'avisa d'une tactique à laquelle les assemblées songent rarement : chaque fois que Caïus rendait un édit favorable au peuple, le corps des patriciens s'efforçait d'y ajouter encore et de le surpasser en démocratie. Le peuple donna dans ce piège et se désafl'ectionna du tribun.
Il y aurait peu d'oppositions qui résisteraient à une pareille guerre , si les gouvernements avaient l'esprit de l'entreprendre; mais, Dieu merci! c'est un plan de campagne dont ils n'abusent pas.
La popularité de Caïus Gracchus eut des alternatives singulières; diminuée par l'absence, rétablie par le retour, elle s'éteignit tout à fait dans une sédition, que les riches avaient provoquée, et oii ils l'amenèrent pour avoir raison de sa personne et de ses doctrines qui les gênaient.
II avait promis aux ordres du sénat plus de résistance qu'il n'en put tenir. C'est l'inévitable écueil des chefs de parti que de s'avancer, pour l'honneur de leur cause, sur un terrain de principe, que les nécessités matérielles les forcent ensuite, non sans préjudice pour leur cause, d'abandonner. Il avait poussé le cri : aux armes ! Ces armes, il fallut les prendre; mais, avant d'en venir à une telle extrémité, il avait amoindri son autorité morale, en tolérant, de la part du sénat, des empiétements, qu'il s'était engagé tout d'abord à ne point souftrir.
. « Ce que les intérêts particuliers ont de commun, dit Jean-Jacques, ne compense jamais ce qu'ils ont d'opposé.» — A Rome les intérêts de la classe intermédiaire n'étaient pas les intérêts du peuple; les intérêts du peuple n'étaient pas ceux des Italiens auxquels Caïus voulait communiquer le droit de suffrage dans l'élection des magistrats, droit qui était particulier aux naturels de Rome. Balancer les intérêts contradictoires, c'était le moyen de les mécon- •tenter tous, en voulant les satisfaire. Grande leçon pour les réformateurs !
Ce n'est pas dans les intérêts qu'il faut chercher un terrain de conciliation, c'est dans le sentiment du droit et de la justice.
Le sénat, voyant se former l'orage auquel il avait donné rendez-vous, fit un décret par lequel le consul était revêtu de pouvoirs extraordinaires, à cette seule fin de préserver la ville, d'exterminer les tyrans et de pourvoir par tous les moyens au salut de la patrie.
Le consul ordonne aussitôt à tous les sénateurs de prendre les armes; il déclare à tous les chevaliers qu'ils aient à se trouver le lendemain au Capitole, avec deux de leurs serviteurs armés. C'était le signal de la guerre.
Caïus vit le dangerqui menaçait sa tête ; il chercha autour de lui des moyens de résistance au sénat; il n'en trouva point. Le peuple avait disparu.
C'est alors que, prévoyant pour lui-même le sort de Tiberius, il s'arrêta sur la place devant la statue de son père et la regarda d'un œil fixe, s;ins dire un mot. Après quelques moments de méditation, il se prit ;i pleurer, poussa un grand soupir et passa. Quelques historiens ont ajouté des paroles îi cette scène muette, les barbares! Le silence est ici iaien plus touchant.
Ce n'était pas surlui-mêiiie qu'il pleurait ce sr;iiid cœur, c'était sur l'insensibilité du peuple qui se laissait prendre
ses droits, ses libertés, ses défenseurs, sans même opposer une lutte.
La douleur de Caïus, sa conversation muette avec son père, tout cela remue (|uelque compassion dans le cœur des témoins de cette scène. Les plébéiens allaient se disant les uns aux autres qu'ils étaient bien lâches de faillir ainsi à la révolution et d'abandonner un tel homme.
On monta la garde de nuit devant sa maison. Les sentinelles étaient mornes. Aucun bruit : les citoyens veillaient tour à tour et en silence , comme dans les cakmités publiques.
Quand le jour se leva, Caïus sortit de sa maison en robe longue ; il ne voulut point s'armer. Soldat d'une idée, il estimait sans doute que c'eût été compromettre cette idée, le pouvoir démocratique dont il était revêtu, les libertés auxquelles il avait dévoué sa vie, que de donner personnellement le signal d'une lutte violente, dans laquelle, vu son peu de résolution, le peuple devait bientôt succomber.
Comme il sortait de son logis, sa femme l'arrêta à la porte; le retenant d'une main, tenant de l'autre son enfant : « Hélas! Caïus, lui dit-elle, tu ne vas pas maintenant, comme à l'ordinaire, pour haranguer le peuple sur la place, ni pour proposer des lois nouvelles. Je sais tout; j'ai deviné ton silence. Tu vas à une guerre d'assassins : ils te tueront, comme ils ont tué ton frère Tiberius Gracchus. Je n'aurai pas même la consolation de porter ton deuil, ni de réclamer ton cadavre. Les malheureux en feront ce qu'ils ont fait de l'autre. Ton corps, il me faudra supplier le Tibre ou la mer de me le rendre... Sans armes! Tu vas donc pour mourir! Pas autre chose; puisque tu as toi-même jugé inutile de prendre soin de ta personne. Et moi? que veux-tu que je devienne? » Licinia pleurait, conjurait, montrait son enfant. Caïus, sans lui répondre, se retire doucement d'entre ses bras ; elle veut le reprendre par la robe, et tombe toute raidie à terre. Alors Caïus la relève, la baise évanouie sur le front, la remet entre les mains des esclaves et s'en va.
Peuple, voilà donc comme ils t'ont aimé ces martyrs de la liberté romaine I Je n'ajouterai point, en montrant deux cadavres : Voici conmie lu les as récompensés de leurs services! que d'autres reprochent au peuple son indifférence pour la conquête ou la défense de ses droits, son ingratitude pour les hommes qui se sacrifient au triomphe de sa cause! Comme le peuple est la première victime de cette insouciance, moi, je n'ai pas la force de l'en blâmer. Les hommes de l'aristocratie qui, mus par un sentiment de justice, descendent vers le peuple, vers ses misères, vers ses souffrances, doivent s'attendre à trouver dans ces régions muettes et obscures de la multitude les vices que la division des classes et l'antagonisme des fortunes y a fait naître. Cette indifférence, fille de l'ignorance et du désespoir, ils n'ont point le droit de s'en plaindre. En mourant, les Gracches payèrent dans leur personne la dette qu'ils avaient contractée, coinme patriciens, envers l'injustice de leur caste.
Fulvius , l'auxiliaire de Caïus, avait distribué à la multitude des armes prises sur les Gaulois. — Par quel hasard les armes de nos pères se trouvent-elles être constannnent dans l'histoire les armes de la liberté!
Du haut du mont Aventin oii le peuple s'était réfugié, Gracchus a[)crcevait le Ca[)ilole si fatal à sa famille.
Caïus désespérant, sans doute, de la lutte; voulant épar-
gner le sang du peuple; ayant encore confiance dans la justice de sa cause, dit à Fulvius : « Tu as un enfant, envoiele au sénat porter des propositions de paix et d'accommodement. » — C'était, ajoute Plutarque, un fort beau petit garçon. Il partit avec un caducée à la main.
Cet enfant se présenta d'une manière respectueuse , les larmes aux yeux , devant le consul et le sénat. Il porta les paroles de réconciliation que Fulvius et Caïus lui avaient apprises. Quelques sénateurs étaient touchés, mais en petit nombre. Le consul répondit à l'enfant qu'il ne fallait pas espérer de gagner le sénat par de belles paroles et par des démarches sentimentales. « Si les insurgés, ajouta-t-il, ont des soumissions à nous faire , qu'ils viennent eux-mêmes; qu'ils se présentent ici comme sujets de la loi et comme criminels! le sénat verra ensuite s'il leur doit le pardon ou le châtiment. »
L'enfant reporta à son père ces paroles si dures. Caïus voulut se rendre dans le sénat; mais ses amis l'en détournèrent. Fulvius fut d'avis de renvoyer son jeune fils. Les sénateurs retinrent l'enfant et le mirent à mort.
L'enfance, les affections les plus tendres du cœur humain, de la famille, tout cela n'est plus rien devant le courroux des assemblées que domine le sentiment de la résistance et de la peur.
Les insurgés furent forcés sur le mont Aventin. Ils ne tinrent point contre les traits des Candiols et piirent la fuite. Fulvius, en homme de cœur, fut obligé, quoique frémissant de rage , de se mêler à la déroute. Fuyant, il se cacha dans une vieille étuve, oii il fut tué avec son autre fils.
Caïus ne voulut point prendre part au combat. Désolé de voir un si sanglant désordre, il se retira dans le temple de Diane. Là il voulut se défaire de la vie. Deux de ses amis lui arrachèrent son épée des mains. Ils l'engagèrent à échapper par la fuite à ses adversaires. On dit qu'avant de quitter cet asile, Caïus se mit à genoux, et que , tendant ses deux mains jointes à l'image de la déesse : «Diane, s'écrie-t-il , que ce peuple pour qui je me suis sacrifié, qui n'a répondu à mon dévoùment que par l'ingratitude et la trahison , ne sorte jamais de l'esclavage oii le retiennent l'avarice des grands et sa propre mollesse ! »
Vraie ou fausse , cette imprécation (qui n"est d'ailleurs pas dans le caractère de Caïus) tomba lourdement sur la tète du peuple romain qui, après la mort de Gracchus, roula de servitude en servitude.
Le mauvais succès de son entreprise avait détaché de Caïus, l'un après l'autre, tous ses amis. Il était demeuré seul avec un esclave, errant, poursuivi, malade. Personne ne vint à son secours; on ne lui prêta pas même un cheval pour échapper à ses ennemis qui le serraient de très près. 11 se jeta dans le bois des Furies. Là, son esclave le tua et se tua après lui. Sa tête avait été mise à prix : le consul avait promis de payer l'équivalent du poids en or. On la jeta dans une balance. Il se trouva qu'elle pesait dix-sept livres et demie. Le misérable qui la livrait avait tiré toute la cervelle et l'avait remplacée par du plomb. — Ainsi se termina la destinée de ce grand tribun qui, après avoir partagé les opinions de son frère et son dévoiiment à la liberté , partagea sa mort.
Le parti vainqueur osa faire bâtir un temple qu'il dédia, sans rougir, à la Concorde. On ne parla plus dans la ville que de conciliation et d'ordre. Quelle conciliation , grand Dieu 1 que celle qui tombait alors sur (rois mille cadavres
jetés dans le Tibre, sur des banissements infinis, sur des vengeances atroces !
Le peuple ne tarda point à regretter les deux frères; il fit élever des statues à ceux qu'il n'avait pas su défendre; on consacra les lieux où ils avaient été tués.
Cornélie, leur mère, supporta magnanimement celte calamité. Elle avait elle-même encouragé Tiberius et Caïus à ne point subir la loi du sénat; elle les avait excités dans cette lutte qui se termina si fatalement pour l'un et pour l'autre ; elle racontait dans sa vieillesse les actions et la mort de ses deux fiis. C'était un speclacle bien grave et bien touchant que celte femme, chargée d'ans et d'infortunes, qui, tombée de ses rêves, de ses affections, gardait encore dans sa chute la majesté de sa solitude. On eût dit la Liberté qui, privée elle aussi de ses derniers enfants, vivait encore pour les ensevelir dans la mémoire des siècles.
Après la mort desGracches, la race romaine alla toujours s'affaiblissant. C'est le sang du peuple qui conserve les nationalités. Quand ce sang s'épuise sur les champs de bataille, quand il s'appauvrit dans la misère, c'en est fait, les sociétés les mieux défendues se laissent bientôt envahir par le flot des influences étrangères.
On se demande si ce que les Gracches ne purent arracher par la force à l'aristocratie d'argent, ils l'auraient obtenu par les voies de persuasion et d'accommodement. Hélas ! les fails répondent contre notre attente; les faits répondent que les deux tribuns épuisèrent toutes les ressources de l'éloquence, avant d'en venir, bien malgré eux, à une lutte, et que celte lutte qu'ils n'avaient ni désirée, ni provoquée, se termina par la ruine du prolétariat romain.
Séditieux, c'est le nom que l'histoire, tout en respectant leurs intentions, tout en honorant leur génie et en déplorant leur fin tragique, attache aux deux Gracchus. Ici comme ailleurs l'histoire se trompe. Séditieux? si vous appelez ainsi ceux qui veulent enraciner l'ordre dans les intérêts, qui en rattachant les bras au travail les désarment par la violence, qui au-dessus des divisions et des luttes sociales font planer le principe de solidarité humaine, quel nom alors donnerez-vous à ceux qui, comme les sénateurs de Rome, perpétuaient dans la misère des classes inférieures les causes du désordre et de la guerre civile?
Personne aujourd'hui ne veut de la loi agraire ; personne dans les sociétés modernes, assises sur d'autres bases, ne songe à faire une enquête sur l'origine des propriétés, ni à quereller la terre sur ses anciennes préférences : le problème est ailleurs ; le problème est dans les institutions de crédit que toutes les écoles socialistes veulent établir, chacune à son point de vue, et dont le résultat général serait d'affranchir le travail, d'affranchir la terre, et de porter les forces laborieuses vers l'agriculture.
Caïus Gracchus n'envisageait point la question de si haut ; mais en coulant, son sang prépara toutes les réformes dont la terre sera le théâtre.
C'est toute la consolation et la force des martyrs que de renaître dans la succession féconde de l'humanité : « Ainsi périt le dernier desGracches, mais, frappé par la main des nobles du coup mortel , il jeta de la poussière contre le ciel, et de cette poussière naquit Marins !... »
D'autres naîtront encore, qui résoudront le problème, non par le glaive, mais par le raisonnement et la foi.
Il ne faut point mêler les époques. Les causes et les conditions du prolétariat étaient à ilome très diflérentes de ce
qu'elles sont dans les sociétés modernes. Les pauvres et les riches n'avaient point entre eux ce lien de l'industrie qui a changé leurs rapports II ne faut pas s'étonner que dans l'état de division oii étaient alors les intérêts, une tentative, même appuyée sur la justice, n'ait rencontré que des résistances. 11 ne faut surtout rien en conclure de désespérant pour la marche de l'esprit humain, ni pour les conquêtes pacifiques du socialisme. L'animosité qui s'attacha tout d'abord à la personne des Giacches, et qui ne s'épuisa même pas sur leur supplice, nous la retrouverons de siècle en siècle, quoique affaiblie, sur la tète de tous les hommes qui ont voulu améliorer les conditions de la société, arracner une erreur, extirper la racine des divisions entre les citoyens, réconcilier les intérêts et les cœurs dans l'unité, élever sans perturbation et sans violence le peuple vers la jouissance de ses droits : ces hommes, on les a, dans tous les temps, brûlés, liés, poursuivis, hués, calomniés. On l'a fait îi Rome contre les partisans de la restitution des terres; on l'a fait dans le monde entier contre les chrétiens: on le tiiiit à cette heure contre les socialistes. — Paysans, ouvriers, mes frères, on nous h;iit parce que nous vous aimons !
LA GtEltRE DES ESCLAVES. — sPARrACUS.
En remuant la société romaine jusque dans ses fondements, la lutte des riches et des pauvres excita un autre élément de la population qui jusqu'ici n'avait point paru à la surface des guerres civiles, placé qu'il était en deliois du droit, en dehors de l'humanité : je veux parler des esclaves.
On naissait ou on devenait esclave : les soldats ennemis piis à la guerre étaient vendus à l'enchère, une couronne sur 'a tête. On les appelait servi (conservés). On voit par là que l'esclavage, celte institution barbaie. qui nous semble à juste droit outrageante pour la conscience publique, a été dans l'origine une mesure d'humanité.
Une partie de ces esclaves était employée dans les Iravaux domestiques, dans le connnerce, dans les manufactures, dans les mines. Ils représentaient à Rome la production. Tout ce qui se faisait dans la société se luisait |iar leurs mains.
Le seul travail qui fut exécuté par des hommes libres, par des salariés, c'était le travail de la terre; encore dans les derniers temps les propriétaires faisaient-ils cultiver leurs champs par leurs esclaves.
Le nombre des esclaves à Rome et dans l'Italie était immense. Sénèque nous ap[)rend que quelques particuliers riches en avaient plusieurs milliers. Je me figure l'étonnemeut et la rage de ces propiiétaires si l'on fût venu leur dire : « Le monde un jour se passera d'esclaves. Cette forte et antique institution de l'esclavage, que vous jugez nécessaire au maintien de la société, ii la production des richesses, sera détruite. Dans quelques siècles d'ici, cette terre d'Italie ne sera peuplée que par des hommes libres, et loin di; s'arrêter devant cette révolution sociale, l'esprit humain, la civilisation, le travail, reprendront au contraire, sur la terre, une énergie nouvelle ! »
C'était une spéculation à Rome que d'instruire dans la littérature et dans les arts les jeunes esclaves dont l'esprit annonçait des dispositions heureuses. Cette industrie con-
tribua en grande partie à l'immense fortune de Crassus. L'Ordre invisible qui préside aux destinées sociales se sert toujours des convoitises du privilégié pour détruire le privilège. C'est en effet par ces esclaves instruits que la liberté est entrée peu à peu dans la race des esclaves. Orner sa propriété, c'était un calcul, une bonne affaire, puisqu'on la vendait ensuite à plus haut prix ; mais le moment vint où cette propriété s'éleva si avant dans les conditions de la dignité humaine, qu'elle échappa, comme par miracle, à la main des propriétaires.
Une espèce d'esclaves à Rome était destinée aux jeux publics. Ces jeux formaient une partie du culte ; ils étaient sacrés. De ces jeux ou de ces spectacles, les plus recherchés par les Romains, c'étaient les combats de gladiateurs.
Les gladiateurs étaient gardés et entretenus dans des écoles par des maîtres appelés lanislœ, qui les achetaient et les dressaient. On les apprenait à s'entretuer agréablement, pour le plaisir des spectateurs. Le nombre d'hommes qui périssaient dans ces combats est incroyable. L'imagination s'attriste en songeant combien de beaux corps, sains et robustes, sont tombés dans ces officines de carnage I Leur sacrifice, il faut le dire, n'a pas été inutile. Ils ont contribué à payer de leur mort la rançon de l'esclavage. Le sang des martyrs, semence de liberté!
L'attrait des Romains pour de tels spectacles ne peut se comparer qu'à la fureur des Espagnols pour les combats de taureaux. Je trouve dans les Confessions de saint Augustin un récit qui peint d'une façon merveilleuse l'espèce de délire attaché à ces représentations barbares. Saint Augustin avait un ami, grand coureur de spectacles.il croyait l'avoir guéri d'une folle ardeur pour les jeux du cirque, quand cet ami, ayant changé de pays, se retrouva plus passionné que jamais pour les spectacles des gladiateurs.
« Voici comment la chose arriva. Quelques jeunes gens de ses amis, et qui étudiaient le droit comme lui, sortant un jour de dîner ensemble, le trouvèrent dans leur chemin, et entreprirent de le mener avec eux à l'amphithéâtre. C'était un de ces jours funestes, où l'on se fait un plaisir de voir répandre le sang humain. Comme il avait une extrême horreur pour ces sortes de cruautés, il résista d'abord de toute sa force ; mais les autres usant de cette espèce de violence qu'on se fait quelquefois entre amis, et l'entraînant malgré lui, il leur dit : « Vous pouvez entraîner mon corps et me placer parmi vous à l'amphithéâtre ; mais, vous ne disposerez pas de mon esprit ni de mes yeux, qui ne prendront assurément aucune part au spectacle ; ainsi j'y serai comme n'y étant point ; et par ce moyen je me mettrai tout à la fois au-dessus de la violence que vous me faites et de la passion qui vous possède. » Mais il eut beau dire, ils l'emmenèrent ; peut-être même ce fut en partie pour voir s'il pourrait s'en tenir à ce qu'il leur avait dit.
« Enfin ils arrivèrent et se placèrent le mieux qu'ils purent : pendant que tout l'amphithéâtre était dans le transport de ces barbares plaisirs, Alipe défendait à son cœur d'y prendre part, et se tenait les yeux fermés ; plût à Dieu qu'il se fût aussi bouché les oreilles 1 Ayant été frappé d'un grand cri, que quelque chose d'extraordinaire qui venait d'arriver dans U: combat avait excité parmi le peuple, la curiosité l'emporta : ne voulant que voir ce que c'était, persuadé que quoi que ce pût être, il s'en détournerait et le mé()riserait après l'avoir vu, il ouvre les yeux. C'en fut assez pour faire à son cœur une pluie bien plus mortelle
que celle qu'un des combattanls venait de recevoir et pour le faire tomber bien plus dangereusement que ce gladiateur, donc la chute lui avait fait ouvrir les yeux. Ce fut par là que son cœur, où il y avait bien plus de présomption que de force, et qui était d'autant plus faible qu'il avait compté sur lui-même, se trouva blessé tout d'un coup. La cruauté s'y glissa dans le même moment que. ce sang qu'on venait de répandre frappa ses yeux, il les y tint attachés, buvant la fureur à longs traits sans s'en apercevoir et se laissant eniver à ce plaisir barbare et criminel. Le voilà attaché au spectacle comme les autres, mêlant ses cris avec les leurs, s'échaufFant et s'intéressant comme eux à ce qui se passait.
« Il sortit de là avec une telle ardeur pour les spectacles qu'il ne respirait plus autre chose; non seulement il était prêt à y retourner avec ceux qui l'y avaient amené, mais il y menait à son tour ses amis »
Si nous avons cité ce passage de saint Augustin, c'est pour montrer combien cesjeux homicides étaient dans les mœurs des Romains, comme ils leur tenaient au cœur. Il fallait des esclaves pour letr avail, il en fallait pour la boucherie.
Il y avait dans la ville de Capoue un nommé Lentulus Baliatus, qui faisait métier de nourrir et d'entretenir un grand nombre de gladiateurs, la plupartGauloisetThraces.
Ces hommes étaient enfermés chez lui, non qu'ils eussent commis aucun crime, mais parce que, les ayant achetés, il avait le droit de les faire combattre à outrance les uns contre les autres.
Ce Batiatus était entrepreneur en carnage, industrie fort connue à Rome et très lucrative, partant très honnête.
Parmi ces gladiateurs, il s'en trouva deux cents qui délibérèrent entre eux de s'enfuir ; mais leur conspiration fut découverte. Ils allaient être livrés aux plus atroces traitements, quand soixante-dix-huit , plus déterminés que leurs compagnons et résolus à tout pour prévenir la vengeance de leur maître, se jetèrent dans la boutique d'un rôtisseur. Broches, couperets, couteaux de cuisine, ils saisissent tout. Ces instruments, destinés à dépecer les animaux pour satisfaire la gourmandise des nobles, vont devenir entre les mains de ces hommes, traités eux aussi comme des animaux de basse-cour, les premières armes de la guerre des esclaves, bellum servile.
Ils se jettent hors de la ville. Le hasard leur fait rencontrer sur le chemin des charriots chargés d'armes que l'on transportait de Capoue dans une autre ville. Ces armes étaient précisément celles dont ont coutume de se servir les gladiateurs. On arrête ces charriots; on les pille. Ceci fait, ils se dirigent sur un lieu naturellement fortifié. Là ils choisissent trois chefs dont le premier est Spartacus, né en Thrace, de la race de ceux qui vont errant avec leurs troupeaux de bêtes par le pays, sans jamais s'arrêter ni jeter leurs racines en aucun lieu.
II avait le cœur grand ; à une force de corps remarquable il joignait de la prudence, de la douceur et un fond de bonté peu commune dans un barbare Sa nature contrastait avec sa fortune. Il était en tout très supérieur à la triste condition dans laquelle il était tombé.
Sa femme était de la même nation que lui ; clic faisait le métier de devineresse, possédée qu'elle était par l'esprit prophétique de Bacchus. Cette femnio était encore avec lui, quand il prit la résolution d'échapper par la fuite et la ré-
volte à l'abominable industrie de l'entrepreneur des spectacles. Elle le suivit.
Voilà l'histoire. Maintenant, à côté de cette poésie des faits déjà si riche par elle-même, il y a la poésie des illusions, moins réelle, mais non moins vraie, avec laquelle il faut quelquefois composer. L'imagination populaire se représente, je crois, ce premier acte de la vie de Spartacus autrement que ne nous le raconte Plutarque, déjà si porté aux invention?romanesques. Nous allons y ajouter ce que le sentiment révolutionnaire des masses cherche, en l'idéalisant, dans la personne de Spartacus. Ici l'histoire devient du drame.
Changeons les situations, les lieux, les incidents : si la réalité y perd, la vérité historique y gagnera peut-être. Nous sommes à Capoue ou à Rome, qu'importe. — L'intérieur de l'école oti s'exercent les gladiateurs. — C'est le jour du combat. Ils attendent , soigneusement lavés et frottés d'huile, le moment de descendre dans l'amphithéâtre. — Le lanista (le maître) fait distribuer les glaives à ses esclaves.
sPARTACCs, s'adressant aux sietis.
Ce glaive, compagnons, qu'ils ont mis dans nos mains,
Tournons-le contre Rome et contre les Romains!
Au moins, si nous avions des foyers à défondre.
Si de nos vieux tombeaux nous proti^gions la cendre.
Si c'Élaient seulement des hommes inconnns
Que dans nos jeux sanglants cherchent nos glaives nus :
Mais non, ce sont partout des amis et des frères
Dont nous couvrons les yeux de voiles funéraires,
C'est notre cœur ému qu'il nous faut refouler :
C'est notre propre sang que nous faisons couler!
Nous entr'égorgcr tous pour les plaisirs de Rome,
Pour l'honneur d'un patron et pour le gain d'un homme,
Oh ! c'est trop d'innocence et c'est trop de bonté :
Combattons pour nos droits et pour la liberté !
fOn entend les murmures de V amphithéâtre ; les specla~ leurs s'impatientent. J
L'ennemi, le voici : c'est ce peuple adultère ; Ce maître ambitieux des peuples de la terre. Il attend notre sang, il en est altéré. Et nous ne mourons pas assez vite à son gré.
fLes murmtires redoublent.^
LE MAITRE d'eSCLAVES.
Hé bien ! qu attendez-vous? Il faut que l'on se tue.