CATILINA. — FIN OE LA SOCIÉTÉ ROMAINE
Le cadre étroit dans lequel nous sommes forcé de renferiTier notre récit, nous oblige à passer les têtes les plus imposantes de l'histoire : Marius, Sylla. Pompée, César.
La conjuration de Catilina appartient à
une époque de décadence; quand la corruption a rongé toutes lésâmes, quand le venin des mauvaises mœurs a pénétré dans le sang de la nation , les tentatives , par lesquelles on veut réagir contre un état de choses déshonuêle et contre l'injustice publique , portent elles-mêmes toutes sortes de souillures.
Nous sommes d'ailleurs très éloigné d'accepter, sur Catilina, le jugement des historiens. C'est un procès dont l'acte d'accusation seul nous est parvenu.
Salluste, qui a écrit la vie de ce grand conspirateur, était
(1) On se souvient de la tragédie de noire ami . Hippohle Magcn , jouée a\/ :uccès à l'Odéon.
ROUSSEAU A MOTTIERS.
un parvenu, un riche; il a traité Catilina en ennemi. Cicéron, dont les discours, ou pour mieux dire, dont les invectives sont restées, était l'ami des chevaliers, des marchands d'argent : un intrépide bavard, le père des avocats, qui ne se montra très éloquent qu'une seule fois, le jour où ses membres furent déposés sanglants sur la tribune aux harangues. — Ce jour-là, du moins, il ne parla pas.
Notre doute sur les crimes qu'on reproche à Catilina et à ses aôidés s'abrite ici derrière une autorité assez grave celle de Napoléon. L'empereur, étant à Sainte-Hélène,
venait de relire le roman de Salluste. 11 ne pouvait admettre, lui qui se connaissait en hommes , les grossières calomnies dont le parti vainqueur avait souillé à Rome le chef de l'insurrection comprimée. Dans cet amas (le vices et de forfaitures inventés par l'imagination féconde (les historiens , il ne voyait que les accusations banales dont on accable, en pareil cas, toutes les factions qui échouent.
LuciusCatilina(c"cst un ennemi qui parle) était d'une grande force d'âme; à quel jioiut il supportait la faim , le froid et les veilles, il est (lillicile de le croire ; cet homme semblait par instant avoir oublié son corps.
Prodigue de son bien, éloquent d'un genre d'éloquence à lui , esprit vaste, il concevait toujours des projets immodérés, des désirs sans borne. Il voulait le pouvoir, dans quelle intention?C'est ce que l'histoire ne dit pas.
Chez lui la souveraineté du but excusait tous les moyens. Naturellement inquiet, il était rendu encore chaque jour plus agité par le mauvais étal de ses affaires privées , par ses dettes qui s'accumulaient. Poussé par ses inclinations à remuer l'État et à répandie au dehors le trouble qui était dans son âme, il était encore excité à agir par le sentiment d'indignation et de fureur que faisait naître dans cotte éncrgicjue nature la vue de l'injustice publique. La corruption , l'avarice et le luxe des grands , tels furent de l'aveu même de Salluste les mobiles extérieurs qui entraîn( rent Catilina dans la guerre civile.
L'excès des richesses et du gouvernement; rand)ition, traînant à sa suite les violences et les rapines; le besoin
d'envahir sur le bien et sur le travail des autres ; des convoilises énormes; le désir immodéré de s'accroître, d'ajouter à son domaine ici une maison, là un champ; l'esprit d'industrie qui scrute les entrailles du globe, qui fouille les mers, non au profit de tous, mais pour satisfaire aux appétits de quelques riches; les propriétés particulières devenues plus fastueuses que les temples et que les autres propriétés de l'État, — tel est le tableau des mœurs romaines que Sallusle, quoique conservateur, nous a tracé : c'est cette société que Catilina voulait détruire ou réformer.
Qu'il ait pris dans les vices de son temps la matière de sa conjuration, soit; mais il lui eût été difficile de les prendre ailleurs. Dans les épo([ucs oii le pouvoir ressemble à de la corruption, la liberté ressemble à de la licence.
On a beaucoup parlé de ses débauches : tout jeune, il aurait séduit une vestale; il aurait ensuite été pris d'amour pour une Oreslella, dont aucun homme de bien ne loua jamais que la beauté. Pour lui plaire, il aurait tué un fds d'un autre lit qui faisait obstacle à son mariage avec cette femme; il lui conserva du reste jusqu'à la mort une fidélité qui n'excluait pas l'inconstance. Dans ses rapports de galanterie avec d'autres femmes, il aurait souvent mêlé le crime au libertinage; il ne se serait même pas abstenu de vices infâmes. Plusieurs ont cru qu'il se passait des choses contraires k la pudeur dans les assemblées oii la jeunesse de Rome se trouvait chez Catilina. Salluste ajoute, il est vrai, que c'était un bruit, fama. — Le moyen de croire à ces exagérations quand nous avons vu de nos jours, sous nos yeux, des hommes dont la prison avait usé les sens, incapables même de participer aux plaisirs de la table, ni aux amusements des autres hommes, quand nous avons vu, dis-je, ces austères chefs de parti assimilés par leurs ennemis politiques à des coureurs d'orgies !
Salluste va jusqu'à dire que Catilina faisait commettre à ses partisans des crimes inutiles, uniquement dans l'intention de leur entretenir la main.
Los caractères mêmes de sa ligure étaient interprétés par les ennemis de Catilina au profit des haines qui s'acharnaitMit sur sa personne : il avait le teint pâle, — le remords! Il avait les yeux caves et bordés de taches livides, — la débauche I 11 avait la démarche inégale, tantôt lente, tantôt précipitée, — le désordre de son esprit 1
La vérité est que Catilina, comme fous les conspirateurs de la décadence, portail en lui-même le démon de la liberté.
Salluste lui attribue le projet d'opprimer la République; on sait quel abus les partis font de certains mots en les retournant les uns contre les autres; cette République romaine, Catilina prétendait au contraire la délivrer en la débarrassant des nobles qui la tenaient sous leur main.
Aux conspirateurs il faut un point d'appui; que Catilina ait cherché ce point d'appui dans les vices, dans lesmisères, dans les ambitions jalouses et farouches, c'est regrettable, sans doute; mais est-ce bien Catilina et les siens qui étaient coupables? N'est-ce point faire le procès à la société romaine, qui avait laissé se développer ces éléments impuis? N'accusez pas de leur existence les reptiles qui pullulent dans la fange, accusez le marais !
Entretenir en particulier ceux que la fatalité ralliait à sa cause, Catilina n'y avait pas manqué; mais les circonstances devenant chaque jour plus pressantes, il les convoqua tous à une assemblée secrète. Réunis, il les fit passer dans l'en-
droit le plus reculé de sa maison; là, tous les témoins étant écartés, il leur dit :
« Depuis que quelques particuliers se sont assujéti la République, ce n'est que pour eux que les rois étrangers et les tétrarques paient le tribut, que les peuples fournissent les contributions. Le reste, braves et bons citoyens, nobles ou non nobles, nous avons été relégués dans la vile multitude {vulgus fuimus). Sans crédit, sans autorité, nous sommes à la discrétion de ceux qui trembleraient devant nous si la République était libre. Puissance, honneur, richesse, ils ont tout; à nous, cependant, ils nous ont laissé les périls, les affronts, la flétrissure, la misère. Jusqu'à quand soutïrirez-vous cette inégalité, citoyens? Si nous le voulons, la victoire est dans notre main : jeunesse, ardeur, nous avons ce qui constitue la force. Chez eux, tout a vieilli par les ans et par les richesses. Nous, nous n'aurions pas du sang d'homme dans les veines si nous souffrions chez eux ces fortunes excessives, qu'ils précipitent dans la mer pour la combler, ou dont ils se servent pour aplanir les montagnes. Est-il juste qu'ils ajoutent maison à maison, tandis que nous n'avons ni famille, ni toit pour loger nos pénates? Ils achètent des tableaux, des statues, des vases ciselés; ils renversent les édifices nouvellement construit?, ils en élèvent d'autres ; de toutes manières ils tourmentent l'argent, sans pouvoirvaincre leurs richesses. Et nous? dans l'intérieur de nos maisons, noustrouvonsl'indigence; horsdenosmaisons, les dettes. Le présent est mauvais, l'avenir plus fâcheux encore. Que ne vous réveillez-vous? La voici, la voici, cette liberté que vous avez si souvent appelée de vos vœux! Osez! chef ou soldat, je combattrai avec vous; servez-vous de moi comme il vous conviendra : je suis prêt. Consul, je partagerai avec vous le consulat. J'attends votre concours, à moins que vous ne préfériez la tyrannie de quelques-uns à la souveraineté de tous. »
Il résulte de ce discours que Catilina aurait appuyé ses griefs particuliers sur la misère publique, sur la haine et la jalousie que l'abondance des riches provoquait dans le cœur des pauvres. — L'envie! avec une telle force pour levier , on fait une conspiration, on ne fait pas une révolution.
Les révolutions ont un autre mobile plus noble : le sentiment du droit.
Il est convenu que cette réunion de citoyens à laquelle Catilina ouvrait son âme était composée d'impudiques, d'adultères, d'efféminés, de gens sans nom qui trafiquaient du remords et de la veru, quand ils ne vivaient pas du crime. En fût-il ainsi, que cela ne prouverait encore rien contre son idée. Il ne faut pas juger les idées politiques par leur cortège, mais par leur valeur intrinsèque. Dans tous Ks temps, les causes les plus saiijtes ont souvent traîné à leur suite des hommes perdus de dettes , des prostituées, dos publicains, des voleurs. La pureté des nouvelles doctrines n'a point été altérée par le commerce de ces impurs. Un tel ramas d'êtres perdus de réputation et de mœurs ne prouve qu'une chose, c'est que les souffrances, d'où qu'elles viennent (et toute dégradation morale est une souffrance), se rallient, avec une sorte d'ardeur, à l'idée d'un changement.
Salluste est plus dans le vrai, quand il nous dit que c'était des hommes riches en misères, quibux abundeomnia erant, sans espérance légitime, et dont toute la fortune était placée dans un bouleversement social. Nous demanderons encore une fois : à qui la faute? s'il se trouve des malheureux prêts à se mêler, non sans courir de risques , dans toutes
les agitations populaires, leur existence seule n'accuse-t-elle pas l'indifférence des gouvernements qui n'ont pas su les rattacher à l'ordre parle lien des intérêts et du bien être.
On posa les conditions de la victoire : l'abolition des dettes, la proscription des riclies, l'occupation des magistratures et des sacerdoces parle peuple. — « De tous les projets qu'on attribue à Catilina , fait très bien remarquer M. Edgard Quinet, il n'en est point qui n'ait été repris par l'un des empereurs. »
Après son discours, Catilina voulant faire prêter serment à ses amis, leur présenta des coupes lemplies de vin. On ajoute qu'à ce vin était mêlé du sang d'homme; que chacun, après avoir juré, en goûta, comme cela se pratique dans les mystères. — Catilina aurait eu recours à une criminelle libation pour s'assurer la fidélité des siens , et pour les attacher à lui, à son projet, par le lien d'une complicité fatale. Mais Sailuste est contraint lui-même d'avouer que cette fable était une invention , un artifice de Cicéron et de ses amis , qui, voyant plus tard l'opinion |)ubiique désavouer leur conduite envers les conjurés , crurent adoucir la sévérité de l'histoire à leur égard, en chargeant leurs victimes de toutes sortes de forfaits imaginaires.
A ce compte, ce ne serait pas Catilina qui serait infâme ; ce serait Cicéron.
Ce qu'il y a tout au plus de vrai dans cette scène arrangée à dessein, c'est que les amis de Catilina, après s'être engagés au silence, promirent , la main étendue sur une coupe, de confondre leurs efforts dans une action commune, que la coupe circula ensuite de bouche en bouche , et que dans ce breuvage ils virent le signe d'une indissoluble confraternité : une même ;\me , un même sang.
Catilina entretenait un ancien commerce de galanterie avec une feinme noble, du nom de Fulvie. Le mauvais état de sa fortune l'ayant contraint de modérer pour elle ses dépenses, elle paraissait refroidie à son égard; alors Catilina , de faire le glorieux, de lui promettre monts et marées. D'autres fois, il la menace, si elle se refuse à ses empressements, de la tuer. Etonnée d'une férocité de mœurs qui ne lui était pas habituelle, cette femme aurait ainsi pénétré la cause de ce changement et le dessein de Catilina. Tout heureuse d'avoir surpris un tel secret, elle aurait alors raconté à plusieurs ce qu'elle savait de la conjuration, mais en taisant , par un reste de délicatesse, le nom de l'auteur.
Nous n'opposerons au récit de Sailuste qu'une dilficulté, mais sérieuse : c'est qu'il n'y avait jias jusqu'ici de conjuralion, ni de conjurés.
Quelques honmies qui se rassemblent autour d'un chef de parti, pour s'entendre entre eux sur les moyens de le faire parvenir au consulat, oii est donc ici la conspiration? Selon toute vraisemblance, Cicéron profita de quelques bruits perfidement semés, grossis par le merveilleux populaire, pour faire croire h un complot qui n'existait pas. En politique habile, il se servit du danger qu'était censée courir la République, pour élever un piédestal à sa candidature. Cette manoeuvre lui réussit : il fut nommé consul. — Il ne fallait pas moins que la crainte pour vaincre la résis ance des patriciens et |)Our abaisser l'obstacle ((u'opposait leur amourpropre à l'élévation d'un lionunc nouveau. Les privilèges menacés se réfugièrent derrière (jcéron,qiioi<iue cet homme appariinl à la classe moyenne, quand il leui fui ilémoniré que son caractère et ses talents oouvaienl seuls les c<iijvi ir contre l'ennemi.
Ce fut la crainte du parti de Catilina qui fit à Rome la fortune politique de Cicéron. Faire croire à des périls imaginaires, à desconspirations sourdes, à l'existence d'un parti qui rêvait le massacre, le pillage et l'incendie, c'était se rendre possible, indispensable même ; c'était le moyen d'eflacer dans la peur du danger commun les nuances particulières qui le séparaient de la majorité des suffrages. Beaucoup d'hommes d'État, et des plus fameux, n'ont dii dans tous les temps leur importance qu'à cet artifice.
Catilina venait d'échouer dans sa candidature. Les conjurés, selon Sailuste, en furent ébranlés ; mais leur chef ne fit que redoubler de fureur et d'activité. On dit que dans le même temps il s'associa un grand nombre de gens de toute condition, même des femmes, qui s'étaient d'abord enrichies dans la débauche, mais qui, l'âge étant venu, n'avaient su modérer ni leur train ni leurs passions, et s'étaient alors jetées dans les dettes. Catilina se flattait d'attirer par leur entremise les homme que ces femmes tenaient sous la puissance de leurs charmes, de gagner les esclaves et de brûler la ville.
A tous ces on-d»( il y a une réponse bien simple, c'est d'abord Napoléon qui nous la fournit : « Quelque scélérat que fût Catilina, il devait avoir un objet ; ce ne pouvait être celui de gouverner dans Rome, puisqu'on lui reprochait d'avoir voulu y mettre le feu aux quatre coins. » (Mémorial de Sainte-Hélène.)
Autre contradiction : cette fois c'est M. Edgard Quinet qui parle : « Une seule chose pourrait sauver Catilina ; c'est la seule qu'il n'osera pas : armer les esclaves. » (Le génie des religions.)
Parmi ces créatures artificieuses, dont Catilina était censé se servir comme d'instruments pour arriver à ses fins, Sailuste nomme une Sempronia, femme d'un génie viril. Elle avait à se louer de la fortune du côté de la naissance, de la beauté, de son mari, de ses enfants. Instruite dans les lettres grecques et latines, elle excellait à la danse et à la musique. D'un esprit prêt à tout , elle savait faire des vers, manier la raillerie et le badinage, donner à la conversation un ton tantôt sévère, tantôt facile ou même provoquant : à beaucoup d'enjoùment elle mêlait beauioup de charme. Tous ces dons, tous ces talents, qui chez une autre femme auraient passé pour des qualités, ne pouvaient manquer de lui être imputés à mal, du moment qu'elle fréquentait Catilina Aussi l'historien Sailuste, avec sa gravité ordinaire, .-^vance-t-il (toujours sans preuves) que cette Sempronia avait nié des dépôts et trempé ses mains dans des assassinats.
Cependant Catilina n'avait point perdu tout espoir d'arriver par les moyens légaux : il briguait le consulat pour l'année suivante. Cicéron, homme de ruse et de dol, le minait incessamment. Cette ruse consistait à prêter aux partisans de Catilina des projets atroces, à tenir Rome suspendue entre la crainte et la confiance ; à effrayer les intérêts matériels, en leur montrant dans Catilina un ennemi de la paix publique. Aussitôt la ville changea défigure. Une subite tristesse se répandit sur tous les citoyens. Les femmes, toujours les premières à s'affliger dans les grandes calamités, désespéraient presque d'elles-mêmes et de l'État. Chacun jugeait du danger par la grandeur do sa crainte. Le luxe avait fiiit place au deuil, la sécurité publique au trouiij.' .■! à I iiKiui-iude, i.i joie, fruit d'un long nilme.àla conbleriuitioii 11 il la.^lup^■ul•. On vuv.iit c'ui.- Ic^ mouvements
des citoyens cette précipitation et ce désordre, avant-coureurs des grands changements politiques ; le passant se défiait du passant.
Cependant Catilina, fort de sa conscience ou poussé par une rare audace, se rend dans le sénat. La vue de cet homme augmente l'inquiétude des uns, la haine des autres. Cicéron. redoutant sa présence, nu trouve rien de mieux jue rie l'accabler par une de ses foudroyantes harangues : « Jusques à quand... » Catilina ne se laisse point déconcerter : baissant la tête, il demande d'une voix soumise qu'on n'ajoute pas légèrement foi aux calomnies qui venaient d'être lancées contre lui. « Sa naissance, la vie qu'il avait toujours menée, lui donnaient, disait-il, de justes espérances de parvenir à tout, en n'usant que de voies légitimes. Quelle apparence qu'un patricien qui, marchant sur les traces de ses ancêtres, avait comme eux rendu des services k la République, eût intérêt à la renverser, tandis qu'un Cicéron, citoyen de Rome par emprunt (1), en serait le conservateur I » A ces mots le sénat de l'interrompre, de lui donner les noms de parricide et d'ennemi de l'État- Des invectives ne sont pas des raisons. La majorité du sénat romain ne faisait que manifester dans son emportement la faiblesse de ses accusations et la violence de ses haines.
A la vue de ces passions déchaînées contre lui, Catilina se serait écrié : « Puisqu(^ mes ennemis me circonviennent, nie poussent dans l'abîme, j'éteindrai par des ruines l'incendie qu'ils ont allumé (2). » Et il sortit.
Il n'est pas encore décidé si Catilina conçut lui-même l'idée d'une conspiration contre la société romaine, ou bien s'il y fut précipité par l'obstination et la malveillance des grands à son égard. Au point où en étaient venues les animosités du sénat, il est certain que Catilina était perdu, s'il n'eiit attaqué.
Rentré dans sa maison, il agite dans son cerveau beaucoup de projets et roule les plus sombres réflexions. Enfin il prend un parti désespéré. Bien avant dans la nuit il part de Rome, pour se rendre au camp de Manlius.
Ce Manlius s'était mis à la tête d'un parti de débiteurs que la violence des créanciers, l'infortune et les mauvais traitements avaient en quelque sorte bannis de la Ville. Ils venaient d'adresser à un membre du sénat un manifeste très convenable : « Nous ne voulons faire lort à qui que ce soit. Nous ne prétendons ni au gouvernement, ni aux richesses, sources de toutes les guerres et de toutes les divisions entre les hommes. Nous ne demandons que la liberté. Nous supplions le sénat de nous rendre l'appui des lois. Nous revendiquons le droit établi par nos pères, celui de conserver notre corps libre, après avoir perdu tout le reste. Ne nous réduisez pas à chercher dans l'emploi des armes, le moyen de venger notre sang. »
Catilina de son côté donnait les mêmes assurances pacifiques. « Ma conscience, écrivait-il , ne me reproche aucun
(1) Le sens littéral serait i ésidence : /«guiimus. Il y .avait, pour ainsi dire, deux cités romaines, l'u'ie matérielle dnns laquelle ons'implantait par le domicile, l'autre morale, dans laquelle on n'entrait que par le droit- Cicéron était citoyen romain par le fait du domicile.
(2) Le désordre des métaphores traliil ici le trouble qui régnait en ce moment dans l'esprit de Calilina. Entre un abîme, un incendie, des ruines, nul rapport : ces paroles annoncent que Catilina ne se possédait plus. Ceci justifierait le jugement de Salluste, sapienliœ parum, peu d'empire sur lui-même.
tort. Provoqué par d'injustes affVonts, ne pouvant résister, dans Rome , à la cabale de mes ennemis , privé du fruit de mes travaux et de mon industrie, je me suis chargé, selon mon usar/e, de la cause commune des malheureux Ce n'est pas le mauvais état de mes affaires qui m'a engagé à prendre le parti de la retraite-, c'est un sentiment de résistance à l'injustice. >>
Les nobles , qui étaient poussés par leurs griefs et leurs animosités personnelles aux mesures extrêmes, déclarèrenlCatilina et Manlius ennemis de l'État, et publièrent une amnistie pour quiconque les abandonnerait avant un jour marqué. Malgré deux décrets du sénat , il n'y eut pas un seul homme parmi cette innombrable multitude qui vouliit ni révéler la conjuration par l'attrait des récompenses, ni quitter le camp de Catilina. Cet exemple de rare dévoûment et de fidélité à un homme montre bien que cet homme était alors le drapeau des intérêts de la classe souffrante.
Salluste est forcé de convenir que toute la populace de Rome approuvait les desseins de Catilina. Rejeter les motifs de cet attachement sur l'arnour de la nouveauté, sur la jalousie, sur l'ignorance, c'est recourir à une source d'explicatiiins banales qui n'expliquent rien. Que les petits citoyens de Rome fussent mécontents de leur sort, que, dans l'impatience de leur malheureuse condition, ils désirassent voir l'État bouleversé de fond en comble, je le crois; mais l'aveu du mal prouve que la conspiration de Catilina s'appuyait sur des griefs sérieux. Salluste est dans le vrai quand il dit: «Ceux qui n'ont rien portent toujours envie aux honnêtes gens qui possèdent. Les déshérités se nourrissent de troubles et de séditions; leur indigence ne leur laisse rien à perdre. » Fort bien; mais, pourquoi le sénat romain ne songeait-il pas à soulager cette misère publique, dans laquelle tous les agitateurs trouvaient la matiè.'e des mouvements du Forum? Pourquoi? — C'est que cette recherche des moyens de remédier à la guerre civile aurait demandé des études, des sacrifices, et que les sénateurs, dans leur épais égoïsme, aimaient mieux s'en remettre à la société du soin de sauver la société.
Calomnier les grandes villes, c'est le propre de toutes les aristocraties haineuses. Salluste n'y manque pas. Rome, à l'entendre, était alors la sentine de toute l'Italie. Les jeunes gens, qui, dans les campagnes, vivaient péniblement de leurs mains, préférant le repos de la ville à un travail ingrat, étaient venus fondre sur la Ville comme sur une proie. Ils se nourrissaient comme bien d'autres des malheurs publics. — Que répondre à cela? Toute chargée qu'elle fiit de vices et de misères, Rome était toujours Rome, c'est-àdire la tête de la civilisation.
La lutte que Catilina soutenait contre l'aristocratie romain réveilla l'antagonisme entre le peuple et le sénat.
L'historien finit par l'emporter sur l'homme départi; Salluste jette le masque. «La plupart des nobles, dit-il, s'opposaient au mouvement , en apparence pour défendre le sénat, en réalité pour soutenir leurs intérêts. Car, pour le dire en un mot, tous ceux qui dans ce temps-là agitèrent la République sous des noms honnêtes, les uns comme s'ils défendaient les droits du peuple , les autres pour augmenter l'autorité du sénat, ne combattirent que pour leur élévation particulière. Le bien public était un prétexte, un leurre. Les deux partis ne gardèrent aucune réserve; ils se montrèrent également cruels dans la victoire. » Cet aveu.
dans la bouche d'un ennemi de Catilina et de la démocratie romaine . est bon à recueillir.
Le privilège des vainqueurs, dans les luttes civiles, consiste surtout à salir la mémoire du vaincu. On ne doit àonc s'attendre , en ce qui regarde Catilina , à aucune justice historique.
Catilina eut. un instant, l'idée de lier sa cause à celle des Gaulois qui supportaient, non sans frémir, la domination romaine. Celte idée l'honore. En appeler à nos ancêtres pour soutenir la cause des malheureux , la cause de la liberté , c'était rendre instinctivement hommage au génie de l'avenir. Il comptait , ajoute Sallusle, sur le caractère belliqueux de cette race, pour l'amener à ses desseins.
Les Gaulois, soumis par lesarmes de Rome, avaient à se plaindif de l'avarice des magistrats et de la dureté du sénat qui n'apportait aucun soulagement à leurs maux. Catilina entrevit l'espoir di marier ses intérêts et ceux de son parti aux intérêtsde cette nation vaincue , accablée de dettes. Leur situation était la même; ils voulaient les uns et les autres se délivrer de la tyrannie de l'argent.
— Malheur aux sociétés qui, à l'exemple de la société romaine, font de leurs citoyens des étrangers, par la manière dont elles les traitent, et qui leur donnent ainsi le droit de s'associer aux armes ennemies contre la mère Patrie.
Les Gaulois se décidèrent , contre leurs
sympathies, pour le parti du sénat. Leur inclination gueirière, les dettes de leur nation , les grands avantages qu'il y avait à espérer de la victoire , tout les faisait pencher du côté de Catilina; mais voyant d'un autre côté dans l'oiganisation de l'aristocratie romaine une puissance mieux affermie , ils laissèrent une espérance incertaine |>our une alliance plus sûre, et se rangèrent, quoique malgré eux, du côté de la fortune.
Cependant Catilina avait envoyé dans l'intérieur de la Gaule des émissaires qui agirent avec plus d'ardeur et de précipitation que de sagesse. Leurs assemblées de nuit, leurs transports d'armes, leurs mouvements et leurs démarches turbulentes causèrent plus de frayeur aux Romains
KLIE DE IIEAIMONT.
que de danger réel. Il fallut renoncer à soulever les barbares. La trahison s'en mêla et fil tomber les envoyés de Catilina dans un piège.
Perdant de ce côté le secours sur lequel il comptait pour venir à bout du sénat et pour miner la résistance des nobles, Catilina ne cessait de se ménager dans Rome des intelligences. Absent, il exerçait une pression sur la ville par ses amis, par son nom, par la crainte qu'inspirait son ombre. Faut-il le dire? un des prestiges de Catilina, c'était d'avoir toujours voilé son dessein. De toutes les intentions
qu'on lui prêtait, pas une peut-être n'était la sienne. Il avait cependant un but, et ce but il le cachait. De là sa force.
Aupointoiicethomme était arrivé dans l'opinion publique, on ne pouvait le perdre que par la calomnie : c'est effectivement à la calomnie que les consuls et le sénat eurent recours pour détruire l'influence de Catilina.
On donne à la conspiration et à l'alliance de Catilina avec les Gaulois des développements que n'avaient pas les démarches de ses envoyés. On lui prête sur la Ville des desseins monstrueux.
Le feu est impopulaire, le feu n'est d'aucun parti ; c'est par le feu que Catilina est accusé de vouloir réduire ses ennemis et de s'ouvrir un chemin dans Rome. «Le projet de l'incendie, dit Sallustc, parut à la multitude d'une cruauté excessive et surtout très ruineux pour elle, parce qu'on eût ruiné par là ceux dont tout le bien est dans l'entretien journalier de leur corps. » On voit que Cicéron et le sénat avaient frappé juste.
On produisit, au moyen de promesses et de séductions, des témoins à charge qui révélèrent des faits inouïs : Catilina devait massacrer, dans Rome, tous les gens de bien et se joindre aux ennemis qui s'avançaient |)()ur traiter ia Ville selon les lois de la guerre. Vraies ou fausses, ces dépositions étaient de nature à faire impression sur la multitude. Le tableau de ces crimes était fait pourdésaffeclionner le peuple de la personne et du parti de Catilina. Le résultat fut tel qu'on l'avait prévu. Les dispositions changèrent subitement; le peuple témoigna partout l'horreur que lui iu-
spiraient les desseins de Catilina et se mit à porter Cicéron aux nues. C'est là ce qu'attendait la noblesse.
Il fut convenu, de ce jour-là, que Cicéron étaille sauveur de la République, que la société venait d'échapper à une ruine certaine, que le parti du sénat avait défendu la liberté et les lois contre des factieux qui voulaient opprimer l'État.
Cicéron. en homme habile, ne négligeait aucun des moyens qui pouvaient accroître dans les imaginations la gravité et l'étendue de la crise : il dispose des corps-degarde; il assemble le sénat; il remplit la ville d'arrestations et d'alarmes. Il compte sur l'effet de ces mouvements pour augmenter son importance et pour ajouter, s'il se peut, à la haine d'une cause politique, dont le résultat est de troubler le repos des citoyens, d'intimider les fortunes, de gêner la liberté des plaisirs.
Dans le sénat on tenait le langage le plus extraordinaire. Appeler au secours de l'ordre les intérêts les plus grossiers, les attaches de l'égoïsme, c'était l'artifice oratoire de Caton : « 0 vous, s'écriail-il, qui avez toujours moins chéri l'État que vos palais, vos maisons de campagne, vos statues et vos tableaux, c'est à vous que je m'adresse ! Au nom des Dieux, si vous voulez, conserver les objets dont vous êtes épris, de quelque œil qu'on doive les regarder; si vous voulez ménager la sûreté de vos plaisirs, sortez de vos plaisirs et songez enfin à ia République. »
Des deux côtés on invoquait la liberté : ici au nom des misères dont on voulait secouer le joug; là, au nom des privilèges qu'on entendait conserver.
Citon, rcssuscitanl une loi des suspects, empruntée aux pins mauvais jours de la république romaine, concluait à la mort contre des citoyens qui venaient d'être arrêtés comme coupables d'appartenir au complot. Leur crime étaient convenu d'avance : ils avaient résolu de porter l'incendie, le massacre et d'autres (léaux dans la ville.
I.o petit nombre (c'est Salluste qui le dit) triompha encore celte t'ois de la multitude.
Comme on craignait quelque mouvement du peuple, le consul ayant obtenu, sur l'avis de Caton, un décret du sénat, fait tout préparer, avant la nuit qui s'approche, pour l'exécution des suspects : il dispose des corps -de-garde dans la ville. Après s'être assuré de la fidélité des postes, il conduit lui-même Lentulus en prison et y fait mener les autres par des préteurs. Dans la prison, après avoir un peu descendu vers la gauche, on trouvait, à douze pieds de profondeur en terre, un cachot entouré de fortes murailles, et couvert d'une voûte en pierres. Terrible était la figure de ce lieu repoussant par son odeur, par ses ténèbres, par son inculte tristesse. Quand on y eut fait entrer Lentulus, les exécuteurs, selon l'ordre qu'ils en avaient reçu, l'étranglèrent. Ainsi périt, sans jugement (nous ne saurions donner ce nom au décret du sénat), un patricien d'une famille illustre, qui avait été revêtu de la dignité de consul On fit mourir de même Céthégus, Slatilius, Gabinius et Céparius.
Tandis que ceci se passait à Rome, Catilina, dont les troupes réunies à celles de Manlius montaient" tout au plus à deux mille hommes, voyant approcher l'armée d'Antoine, gagjia les montagnes et feignit de marcher, tantôt vers Rome, tantôt vers la Gaule, évitant toujours d'en venir aux mains. Encore les trois quarts de ses soldats étaient mal acmés ; des lances, des dards ou des pieux, ils prenaient ce
que le hasard leur présentait. Catilina se flattait, si ses complices réussissaient à Rome, de voir son armée se grossir, au premier jour, de nombreuses recrues. C'est dans cette confiance qu'il avait rejeté les esclaves qui étaient d'abord accourus vers lui en grand nombre. Il aurait d'ailleurs craint de nuire à sa cause, en paraissant la confondre avec celle d'une troupe d'esclaves fugitifs. ~ Faute énorme 1 Ce qui perd toujours les chefs de parti, dans l'exécution de leur œuvre, c'est ce qu'ils veulent conserver du privilège, et ce qu'ils partagent eux-mêmes avec le préjugé commun.
La nouvelle du supplice de Lentulus et des autres conjurés jeta, dans le camp de Catilina, la stupeur, le découragement, la désertion. Se voyant réduit à cette extrémité, il emmène par des montagnes escarpées, jusqu'au territoire de Pisloie, ce qui lui restait de soldats. Il n'abandonne pas son projet de se sauver dans la Gaule par des moyens détournés. C'est sur notre patrie qu'il fixe ses yeux et ses pensées, comme sur une terre de liberté.
Sa marche fut coupée par les légions de Métellus Celer et par l'armée d'Antoine. Ainsi, Catilina se vit entouré d'ennemis et de montagnes; sans ressources du côté de Rome, où ses projets avaient avorté; sans espérance de fuite ni de secours, il jugea alors que le meilleur parti est de tenter le hasard d'un combat et d'en venir aux mains avec Antoine.
Salluste, pour satisfaire aux usages de son temps, nous représente Catilina assemblant ses soldats, et lui met dans la bouche le discours obligé. DutempsdeRoliin (l'élément naïf en histoire)on prenai tau sérieux cette rhétorique; mais depuis M. Michelet (l'élément critique) on ajoute moins de foi à ces harangues composées avec art. Quoi qu'il en soit, les sentiments que l'historien prête à Catilina ont dû être à peu près les siens : vendre chèrement sa vie; s'ouvrir par le fer, s'il était possible, un chemin à travers les armées qui l'enfermaient comme dans des murailles vivantes; enflammer le courage de ses soldats par l'attrait des biens que le succès garantit, la fortune, la gloire, la liberté.
J'augure que Catilina ne leur dit qu'un mot • « Soldats , la victoire seule peut vous rendre votre patrie ' »
Où Salluste nous semble maladroit, comme homme politique, c'est quand il fait dire à Catilina que les armées envoyées contre lui et contre ses partisans allaient se battre pour maintenir la puissance de quelques particuliers. Rien n'était plus fait, sans doute, pour donner de la confiance aux insurgés; mais un tel secret, l'aristocratie romaine était intéressée à l'ensevelir dans les entrailles de la terre.
Ce qui résulte, en effet, de cet aveu et de tous les faits de cette histoire, c'est que l'armée de Catilina, quoique composée d'une poignée d'hommes, représentait réellement les intérêts de la masse des citoyens, tandis que les immenses forces envoyées pour le combattre, servaient h Rome les intérêts d'une minorité rapace.
Le signal est donné, Catilina ordonne à ceux qui ont des chevaux de les quitter afin d'animer davantage ses soldais, en rendant le péril égal ; il quitte lui-même le sien, et range ses troupes selon la disposition du terrain. Il avait à la tête de la première cohorte l'aigle dont Marins s'était, dit-on, servi dans la guerre contre les Cimbres.
L'armée de l'ordre était commandée par Pefreius. Antoine, pris d'une attaque de goutte, s'était remis sur son lieutenant du soin de ranger ses troupes. Ce chef traita les insurgés de brigands (latrones); il eut la maladresse d'ajouter
sans armes (inermes) , ce qui diminue considéial)Iement la gloire de ses soldats, puisqu'ils se trouvent avoir combattu des hommes sans moyen de défense.
Le combat fut acharné. M. Michelel fait observer, avec beaucoup de sens, que les invectives adressées par Cicéron au cortège de Calilina ne s'accordent guère avec le courage que ces impudiques, ces eifétninés, ces adultères, ces mignons, firent paraître dans cette terrible bataille. On quitte les javelots : c'est au glaive que va se décider l'aftaire. Des deux côtés, valeur égale. Catilina, suivi des plus déterminés, se lient au premier rang. Secourir ceux qui plient; pourvoir à tout; beaucoup combattre lui-même; souvent frapper l'ennemi ; il remplit à la fois tous les devoirs d'un brave soldat et d'un grand général. Peireius ne s'attendait pas à cette résistance. Il lui fallut déployer toutes ses forces pour acccibler les brigands sans armes. Ce fut le nombre qui l'emporta. Manlius et les autres chefs de l'insurrection avaient été tués; Catilina se voit presque seul. « Dans cette extrémité, dit Sallusle, par un courage digne de sa naissance el du rang qu'il tenait autrefois, il se précipite au travers du plus épais bataillon, el, combattant toujours, tombe percé de coups. »
On le voit, l'historien grand seigneur ne veut pas faire hommage de la valeur de Calilina à la cause qu'il soutenait, ou même tout simplement à sa nature; non, si Sallusle lui accorde ce ((u'avec la plus entière malveillance il ne peut lui refuser, le courage, il se venge d'un aveu qui lui coûte, en rapportant les motifs de cecouiage à la naissance de Catilina, au sangaristocraliquedont la source, quoique viciée, n'était pas tout à fait tarie dans ses veines.
On vit encore mieux, après le combat, quelle avait été l'audace et la fermeté d'àme dans l'armée de ce redoutable chef. Presque tous les soldats couvraient de leur corps le poste qu'il leur avait assigné. Leuis blessures étaient toutes par devant. Pour Catilina, on !e trouva loin des siens, fort avant dans un bataillon ennemi, au milieu d'un monceau de cadavres. Il respirait encore. Le caractère d'àpre résolution qu'il avait eu vivant, il en retenait les principaux traits dans la mort.
Catilina était bilieux, nerveux : c'est à ce tempérament accentué qu'il dut l'agitation de son esprit, la perversité de ses mœurs et la puissance morale qu'il mit au service d'une cause bonne, mais souillée. Avec son caractère , avec les éléments impurs dont il était condamné à se servir, Calilina ne pouvait être que l'homme d'une conspiration. Il nous en coûte de mettre parmi les martyrs de la liberté ce grand cœur, mais c«tte vie tachée. Ce qui nous rassure, c'est l'idée que sa mémoire a été salie à dessein par le parti victorieux. Tout en admettant jusqu'à un certain point le dérèglement de ses mœurs, le moyen de croire des accusations sans preuves, quand ces accusations se trouvent dans la bouche même de patriciens que Catilina avait effrayés. Il lui arriva dans Rome ce qui advint chez nous à Uolu;spierre et à Saint- Just, tant que ce fut l'aiistocaulie qui tint la plume de l'histoire.
Ce qui nous frappe, c'est que du temps de Calilina la liberté n'était déjà («lus possible à Rome; les éléments d'une révolution sociale ne pouvaient plus s'y produire que sous la forme bâtarde d'une conspiration; la force ne manquait pas au droit, mais le droit à la force; les principes s'étaient effacés devant les intérêts, tellement que Catilina, tout en mourant pour les libertés publiques et pour la cause des
opprimés, parut ne servir que son ambition et ses projets de vengeance personnelle.
Ici un contraste : Au moment où Spartacus et Catilina venaient de tomber, le glaive dans le sein, sous le choc des armées romaines; au moment où ces deux protestations de la force venaient d'échouer, malgré toutes les ressources du courage et de l'intrigue, un petit enfant allait naître à Bethléem , dans une étable. Cet enfant, qui n'était ni patricien , ni citoyen de Rome, un barbare, devait délivrer les esclaves que Spartacus avait exercés à la guerre civile, et donner au monde le modèle de cette égalité sociale que Calilina avait cherchée vainement dans les batailles Sans glaive, sans autre arme que la parole, il devait ramener les premiers disciples à la vie commune, au désintéressement des richesses, à la fraternité des rapports, au respect des lois qui font de l'humanité une grande famille. Certes, si Spartacus ou Calilina, ces intrépides soldats de la liberté romaine, avaient rencontré au bord d'un puits ce blond rêveur causant avec une femme de Samarie, ils n'auraient eu que de l'indifférence ou du mépris pour un fou qui voulnit affranchir les opprimés et régénérer le monde avec une idée. L'œuvre du Christ a pourtant été plus solide et plus efficace que la leur; son sang, quoique répandu sans gloire sur un gibet, a fécondé plus de germes dans l'humanité que celui de ces grands agitateurs, si pompeusement tombés sous les armes. Nous ne voulons pas, Dieu nous en garde, faire le procès à la force; elle- a plus d'une fois prêté utilement ses mains à l'idée; elle a joué son rôle dans les grandes révolutions qui ont changé les États , les sociétés humaines; mais, si la force est féconde, c'est quand elle s'accouple au droit. Autrement les plus grands sacrifices, les plus sombres dé voûments, soumis à la loi des corps bruts que dirige une fatalité aveugle, viennent se briser contre cette fatalité même.